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Entretien Musique & Enfance #15 : Girls In Hawaii

Dans notre esprit, l’enfance et la musique sont fortement liées, l’un nourrissant l’autre et inversement. Cet été, entre la France et le Québec, on est allé à la rencontre d’artistes qu’on affectionne pour discuter avec eux de leur rapport à la musique dans leur enfance et de l’enfance dans leur musique. Des conversations souvent intimes et qui débordent parfois. Pour ce nouveau rendez-vous, on a retrouvé Lionel de Girls In Hawaii lors du festival Beauregard.

La Face B : Bonjour Lio. On va commencer par une question un peu deep : est-ce que tu te souviens de tes premiers souvenirs musicaux ?
Lionel Vancauwenberge : J’ai un vieux morceau que ma mère écoutait tout le temps quand j’étais tout petit. J’ai oublié le nom de cette artiste, mais c’est une artiste française et la chanson, c’est « Aujourd’hui, j’ai rencontré l’homme de ma vie ». Ce truc, ponctuellement comme ça, c’est vraiment une chanson qui me revient en tête. J’ai été le chercher sur le net, je l’ai trouvé, mais à chaque fois j’ai oublié le nom de la chanteuse. Elle est assez connue, je crois. Je me souviens petit, d’avoir toujours entendu ma mère chanter ce truc.
La Face B : Et est-ce que la musique toujours fait partie de ton existence d’une manière ou d’une autre ?
Lionel Vancauwenberge : Oui. Mon père jouait dans les fanfares, donc il avait beaucoup de trompettes et tout à la maison. Il jouait pas bien, mais je voyais que ça l’eclatait. Il avait un peu cette notion d’amusement et de bricolage aussi chez lui. Il jouait de l’orgue aussi un petit peu, toujours avec les mêmes fautes aux mêmes endroits. Donc ça, c’était vraiment le truc marrant. Mais il continuait. Donc ça, ça me plaisait, le côté fragile et imparfait.
Et du coup, du côté de ma mère, il y avait beaucoup de guitaristes et tout ça. Donc ouais, j’ai une famille qui écoutait beaucoup de musique et qui chantait beaucoup. On était occupés à repasser, à faire des trucs. Un peu comme un compagnon.
La Face B : Est-ce que tu as commencé à jouer d’un instrument dans ton enfance ? Est-ce que c’était une volonté à toi ou c’est quelque chose qu’on t’a imposé ?
Lionel Vancauwenberge : Non, on ne m’a jamais imposé ça. Mais les instruments étaient toujours présents. Par exemple, quand on faisait nos fêtes de Noël, du côté de ma mère, il y avait toujours des guitares et ça finissait toujours en tour de table.
Et c’est une famille d’origine italienne, donc il y avait beaucoup de chants traditionnels aussi. Il y avait ce truc où les vieux et les jeunes chantaient. Et ça, ça m’a toujours plu. Je me suis dit: » waouh, putain ! T’as quand même ces chansons qui allient les générations ». Et donc c’était aussi des chansons qui racontaient une histoire en italien. Deux mecs qui devaient passer la montagne pour aller séduire leurs futures femmes. Il y avait toujours cette espèce de fable très naïve et très simple.
Et je me suis dit : « wow, si un jour je pouvais écrire une chanson qui allie les gens… »
La Face B : Tu as commencé à jouer d’un instrument à quel âge ? Ça t’a titillé assez jeune ou plus dans l’adolescence ?
Lionel Vancauwenberge : Vers 9 ou 10 ans. J’ai commencé à jouer de la guitare parce que mes cousins en jouaient tous. Donc du coup, on apprenait, je sais pas, des chansons de U2. Pas mal de trucs de Cure aussi. Ça reste toujours un de mes groupes préférés aujourd’hui. Si je pouvais me transformer en songwriter, ce serait sûrement Robert Smith.

La Face B : Et justement, le fait d’avoir appris à jouer par toi-même, est-ce que t’as l’impression que ça t’a donné une sensibilité différente en tant que musicien ?
Lionel Vancauwenberge : Par rapport à un truc académique ? Probablement. Plus limité, mais c’est un truc qui me plaît pas mal. On a tous commencé comme ça dans le groupe. Tu vois, on a tous chipoté quelques années, enfant, à l’instrument. Et puis moi, j’ai pris des cours de jazz pendant un an en me disant : «Il faut que je me perfectionne, il faut que j’aille un peu plus loin», et ça coinçait.
Je me rendais compte que ça me tuait un peu l’envie. Parce qu’il y a toujours cette phase où t’as deux-trois ans pénibles. Comme dans tout, les trucs techniques. Comme quand t’apprends le tennis, c’est vraiment horriblement casse-couille au début. Et le plaisir, il vient un peu en récompense, mais plus tard. Moi, aucune patience pour ça.
On a tous dans le groupe, ce parcours-là. On est tous un peu limités d’une certaine manière. Mais même dans ces limites, il y a moyen de beaucoup creuser, de beaucoup trouver. J’ai un rapport de compagnon, de nouveau, avec mon instrument. J’ai pas été brimé, on m’a pas forcé à apprendre des trucs. Y a pas eu un truc pénible, comme ce que j’avais à l’école. J’ai détesté l’école. J’avais juste qu’une envie, c’est de retrouver mon instrument et faire ce que je voulais, même si c’était moche, même si c’était faux. Même si parfois quelqu’un rentrait et me disait : «Ah, c’est horrible. » En fait, c’était mon truc.
Vraiment comme quand les gosses jouent dans les bacs à sable. Ils font n’importe quoi. Les dessins qui ressemblent à rien. C’est quand même génial comme approche créative. Et donc, il y a vraiment cette structure mentale, un peu adulte, qui fait qu’à un moment, tu dois mettre une architecture là-dedans, structurer le truc. Bon, après, il y a plein de gens chez qui ça a été génial. Il y a des grands compositeurs qui ont une éducation classique ou académique qui sont devenus des gens absolument géniaux. Mais bon, nous, pas.
La Face B : Tes goûts musicaux, en tant que musicien et aussi en tant que personne, comment tu les as vus évoluer dans le temps ? Est-ce que tu as l’impression qu’ils se sont figés ? Ou est-ce qu’ils continuent à évoluer ?
Lionel Vancauwenberge : Non, non, ils continuent à évoluer quand même. J’avais un peu peur du moment où j’allais continuer à écouter les Pixies toute ma vie et que je n’allais plus du tout écouter des choses qui se font maintenant. C’est quand même un peu la mort, je trouve, de ne plus arriver à te raccrocher à ce qui se fait.
Alors, je n’écoute pas les trucs les plus hype. J’ai eu des phases aussi dans les années 2000 où je n’étais pas trop accro, où j’ai un peu perdu le fil un moment. Je me suis dit, bref.
Les goûts musicaux, ça évolue tout le temps, c’est tellement bien. J’écoute beaucoup de musique du monde, bizarrement aussi. Beaucoup de musique turque. Je suis repassé partout : l’Éthiopie, le jazz éthiopien… J’ai adoré. J’ai adoré passer par une phase où je ne comprenais pas ce qui se chantait.
Je suis un peu passé à côté du revival français parce que j’ai plutôt été dans un truc où je ne comprenais rien. La musique turque, je ne sais pas. Parce que je peux imaginer… Je me sens bizarrement libre dans un truc vraiment non verbal.
Toujours plein de trucs, plein de groupes. Là, ce que j’ai écouté en boucle, un groupe qui s’appelle Being Dead, un groupe texan. Super groupe. Aujourd’hui, c’est vraiment… Il y a tellement accès à tout. C’est la folie.
La Face B : Justement, pour ta création musicale, quelle part de l’enfance tu fais exister dans ta musique ? Est-ce qu’il est important pour toi, quand tu crées, de garder une part de pureté enfantine ?
Lionel Vancauwenberge : Oui, ça a vraiment été… Tout le premier disque, c’était un peu ça. C’était faire revivre des souvenirs musicaux et un peu les ressusciter d’une certaine manière.
Comme tu disais, des chansons que tu as entendues chantées par tes parents ou liées à des souvenirs douloureux. J’ai eu des parents qui se sont pas mal disputés quand j’étais enfant et, pour me calmer, j’ai écouté des trucs d’émissions télé, genre K2000, Supercopter.
Dans certains morceaux, il y a vraiment des bouts de trucs que, instantanément, j’ai reconnus quand on les faisait. Il y a un peu le générique des Cités d’or dans certains bouts de chansons. Cette espèce de diaporama pioché là-dedans… C’est clair, c’est vrai. Tous ces petits trucs, on les reconnaît vite quand ils arrivent parce que ce sont des obsessions.
Objectivement, quand on les regarde, on se dit : « C’est quand même bizarre. Ce n’est pas grandiose. » Mais c’est lié à l’identité.
La Face B : Est-ce que tu trouves qu’en avançant dans le temps et dans ta carrière, c’est difficile de garder cette tendresse et cette naïveté dans un milieu musical qui est malheureusement très adulte ?
Lionel Vancauwenberge : C’est clair. L’industrie, on a toujours été assez loin, plus ou moins. Ne fût-ce que par le fait qu’on n’a pas suivi la demande de production que les labels nous demandaient beaucoup : sortir plus de disques, plus souvent. On est sortis de ce tuyau-là. Peut-être qu’on a sacrifié des choses par rapport à ça, c’est possible. Mais ce qui est difficile, c’est surtout personnel : garder cette fraîcheur, la pureté du truc. Tous les musiciens le diront, dans n’importe quel métier. Le joueur de foot, c’est pareil. Comment tu gardes l’envie, l’amusement ? En fait, chez nous, c’est le seul moyen d’écrire, c’est d’être un peu connecté à ce truc. Sinon, c’est vraiment l’ennui.
Malheureusement, c’est hyper contagieux. Et c’est un truc dans lequel on peut tomber. On peut avoir une musique qui tombe juste un peu du mauvais côté, qui pourrait être ennuyeuse. On doit quand même être connecté à quelque chose. Mais ça arrive que ce soit désespérant. Et qu’on se dise que c’était mieux au début. C’est triste comme pensée, mais c’est la vie toute adulte. C’est une espèce de perte constante. C’est triste. La musique, ça aide vraiment à rester connecté. C’est ouf, parce que quand tu écoutes un morceau, tu retrouves toutes les émotions, toutes les choses figées. C’est quand même un truc qui va chercher loin dans les sensations du corps.
Après, parfois, ça fige un peu aussi. Ça te garde un peu trop dans les mauvais souvenirs. Parfois, je me dis : j’aurais peut-être dû grandir. Il y a sûrement du bon là-dedans. Moi, j’étais papa aussi, ça m’a aussi changé à ce niveau-là. Je suis un peu moins Peter Pan qu’avant. Il y a aussi des choses chouettes là-dedans, je trouve.

La Face B : Et si tu devais choisir trois morceaux de ton enfance et ton adolescence qui continuent à t’accompagner aujourd’hui ?
Lionel Vancauwenberge : Alors, il y a Golden Brown, c’est la chanson des Stranglers. Porque Te Vas, Jeannette. Et A Whiter Shade of Pale de Procol Harum.
La Face B : C’est marrant parce que Golden Brown, typiquement, tu ne comprends pas les paroles quand tu es enfant, et tu comprends le sens quand tu es grand.
Lionel Vancauwenberge : Ouais, ça parle d’héroïne. J’adore les Stranglers.
Je me souviens d’être retombé sur ce morceau vraiment beaucoup plus tard. J’avais 24 ans, c’est dans un bar. Je me suis arrêté, je me suis dit : « C’est quoi ça ? C’est quoi ce groupe ? » Et puis j’ai capté que c’était eux. Et puis c’est comme un mort qui ressuscite du fond de la pensée. Je trouve que c’est les sensations en musique les plus fortes que j’ai jamais eues. Ces voix qui viennent de loin, c’est comme si t’avais eu une autre vie. Et la musique capture ce truc.
Et Golden Brown, je crois que c’est l’effet max que j’ai eu dans ma vie. C’est comme si j’avais réentendu la voix de quelqu’un que j’avais perdu. Et ça me donne envie de croire à la réincarnation.
J’en parlais tout à l’heure justement avec le groupe, le morceau aussi du Temps des gitans, et Ederlezi, je sais pas si tu vois, la BO de ce film de Kusturica. C’est comme retrouver des potes. Des potes perdus.
La Face B : Et à l’inverse, si tu devais choisir un de tes morceaux pour présenter ta musique à un enfant ou à tes enfants ?
Lionel Vancauwenberge : Oh, je prendrais Catwalk sur le premier disque parce qu’il ressemble vraiment à un bricolage que tu donnes à ton père pour la fête des Pères, d’un enfant. Il a vraiment ce que t’es mal branlé et puis, en fait, qui est… qui est pur, quoi.
La Face B : Si un enfant venait te voir là, par exemple sur le festival, et qu’il te dit qu’il a envie d’être musicien, est-ce que tu lui dirais… ?
Lionel Vancauwenberge: C’est horrible. Je lui dirais de ne pas…essayer. En fait, c’est horrible.
Parce que ça, c’est vraiment la vision d’un adulte qui a fait de sa passion un métier. Malheureusement, même pour nous, c’est pareil. Au moment où c’est devenu notre boulot, la perception par rapport à la musique, magique, du fait de faire des chansons, a changé un peu.
On voit l’industrie. On voit l’ennui, la répétition, comme n’importe quel métier. Tu te dis : c’est toujours pareil. Et puis surtout, la chance qu’il faut. Il faut vraiment beaucoup de chance. Il faut être courtisé, il faut être charismatique, il faut être beau, mine de rien. Enfin, je ne dis pas que je suis beau, c’est pas ça, mais il y a quand même un truc lié à une forme de charisme quelconque.
Nous, c’est peut-être en tant que groupe. C’est peut-être plus Antoine. Ça demande vraiment un peu une espèce de mix de trucs. Je sais pas… Moi, ça me ferait flipper si mes gosses me disaient : « Je veux être musicien. » C’est nul à dire, en fait, de dire ça. C’est parce que je sais déjà un peu tout ce qui pourrait mal se passer.
La Face B : Tu ne veux pas donner des illusions. Ouais. Et du coup, dernière question : qu’est-ce que t’as gardé de ton enfance qui ne t’a jamais quitté ?
Lionel Vancauwenberge : Écouter de la musique en regardant la route. Dans la bagnole. C’est vraiment un truc qui me reconnecte direct. À voir le paysage qui passe. Pas conduire. Tu vois : être vraiment à côté.
La Face B : Merci beaucoup.
Lionel Vancauwenberge : Merci, c’est super.