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Lisa Pariente dévoile « Effets secondaires », un premier album sensible et engagé
Le 9 octobre 2026, Lisa Pariente dévoilait son premier album « Effets Secondaires ». En quatorze morceaux, la jeune femme se livre avec une transparence désarmante sur ses failles et ses espoirs. Elle rassemble en abordant sans détour des thématiques trop souvent tues. Le temps d’un entretien, elle nous en dit plus sur la construction de cet album.
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La Face B : Comment tu te décrirais à quelqu'un qui ne connaît pas encore ta musique ?
Lisa Pariente : Je fais de la pop triste, c’est ce que je dis en général. De la pop pour les meufs en particulier. Et pour essayer de faire en sorte que les gens se sentent moins seuls.
La Face B : Et si tu ne pouvais pas parler de ta musique, comment tu te décrirais en tant qu'artiste ?
Lisa Pariente : Une artiste TDAH qui passe du rire aux larmes. Et qui n’a aucune idée de ce qu'elle fout, mais qui le fait quand même.
La Face B : Est-ce qu'il y a un souvenir en particulier où tu t'es dit « c'est ça que j'ai envie de faire de ma vie » ?
Lisa Pariente : Oui, la première fois que j'ai été sur scène et que j'ai entendu les gens chanter mes musiques avec moi. Là, je me suis dit : ouais, je veux le refaire encore et encore et encore.
La Face B : C'était à quel moment ?
Lisa Pariente : C'était à Lyon, il y a deux ans je crois. C’était un concert où, comme d'habitude j'y allais pour faire découvrir mes sons, et là pour la première fois les gens les connaissaient. J'ai bugué. Je les regardais, j'entendais d’autres voix que la mienne, c'était trop bizarre. Et en fait, tout le monde chantait. J'ai adoré. J’arrivais plus à chanter parce que j'étais là à rire pour cacher ma gêne. C'était trop bien.
La Face B : Il y avait une volonté de transparence assez forte dans cet album, sur des sujets dont on parle encore peu comme les VSS, les TCA, l'emprise. Qu'est-ce qui t'a donné envie d'aborder ces thèmes-là pour ce premier album ?
Lisa Pariente : Je crois que j'ai eu un déclic quand j'ai composé Les bonbons. Pour la première fois, j'ai parlé d'un sujet dont j'avais honte, dans le sens où c'était trop bizarre d'écrire une chanson qui commence par « j'ai besoin d'attention, j'ai besoin qu'on me dise que je suis belle.» J'avais très honte quand je l'ai écrite, je me disais : c'est quoi cette chanson, c'est juste une meuf qui se plaint.
Et quand j'ai vu les retombées, à quel point ça avait touché les gens, à quel point ça m'avait fait du bien et ça avait fait du bien à d'autres, je me suis dit en fait oui, c'est exactement pour ça qu'il faut faire de la musique. Pour parler de sujets dont on a honte et trouver plein de gens dans la même situation. Avoir ce sentiment libérateur de se dire qu’on est plein, la meuf elle ressent pareil que moi.
Et de là j'ai enlevé un filtre que j'avais inconsciemment. Je me demandais toujours qu'est-ce que j'aborde, qu'est-ce que je n'aborde pas. Là, je me suis dit : j'aborde tout, absolument tout ce qu'il y a dans ma tête, et ça touchera des gens.
La Face B : Dès le premier morceau, Frêle et cruelle, tu t'attaques à l'idée que « ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts » et tu refuses d'enjoliver les épreuves. Tu préfères leur donner leur vrai nom. C'était important pour toi de déconstruire ça ?
Lisa Pariente : Oui, surtout que c'est une phrase que j'entends depuis toujours. Dès que quelqu'un parle d'un traumatisme, il y a ce truc de ne pas laisser la personne dans sa tristesse, de finir la discussion sur une note positive. Du coup, t'as ce « bah au moins t'as réussi à faire ça ». Ta gueule en fait. Ça se trouve, j'aurais été dix fois plus heureuse autrement. C’est quelque chose qu’on me dit beaucoup : si t’avais pas vécu ça t’aurais pas fait ces chansons. Mais va savoir, si ça se trouve j'en aurais fait des dix fois meilleures, et là je ferais la tournée des zéniths avec d'autres titres qui dansent, qui bougent. Et c’est le cas pour plein d’autres personnes.
Ce n'est pas l'idée qu'il faut se morfondre dessus, mais c'est de ne pas trouver absolument des côtés positifs à des traumatismes, parce que c'est en faisant ça qu'on va les banaliser et accepter que ça puisse arriver. Se dire « bon bah de toute manière t’as vécu ça, comme tout le monde, on a tous nos lots de merde », ça ne justifie rien. Je déteste cette idée de justifier la douleur par le résultat. Il y aurait eu un autre résultat qui serait peut-être mieux si je n’avais pas souffert.
La Face B : Ce rapport à cette phrase, est-ce que c'est quelque chose qui a évolué au cours du temps, ou tu as toujours eu ce recul ?
Lisa Pariente : Bien sûr, moi j'étais même la première à le dire. La personne concernée veut toujours trouver des côtés positifs parce que c'est trop dur d'accepter que parfois, il y a de la méchanceté sans raison. Surtout quand on est plus jeune. C'est plus facile de se dire qu'on l'a mérité d'une certaine manière. Et de se dire que ça nous a servi.
Moi ça m'a pris des années. Le fait d'avoir été harcelée, le fait d'avoir été agressée sexuellement, il a fallu que je voie ma psy et des années de thérapie pour me dire qu'en faisant le bilan, ça m'a rendue plus mal qu'heureuse. Peu importe ce que ça m'ait permis de créer. Ce n’est pas parce que ça crée des choses que ça n’en détruit pas d’autres. Et dans la finalité, ça a bien plus détruit que créé. Et ça, c'est assez libérateur, parce que ça enlève la culpabilité de se dire « je n'ai pas trop le droit de me plaindre parce que regarde ce que j'ai accompli. » D’accord, mais je vais me concentrer sur le trauma que ça m'a créé, et après je vais me réjouir pour le reste.
La Face B : Avec Kilo par kilo, tu lèves le tabou sur les TCA, les pensées intrusives, ce combat contre soi-même. Est-ce que l'écriture t'a permis de prendre de la distance avec certaines pensées, ou de les regarder différemment ?
Lisa Pariente : Oui, écrire a un truc qui fait du bien, parce que je sais instantanément qu'à partir du moment où j'écris dessus, il y a des gens qui vont se reconnaître. Ce que je recherche en numéro un, c'est de ne plus me sentir seule et que les gens se sentent moins seuls. Je pense que c’est ma première motivation quand j’écris, de me rendre compte que dès que j'ai une émotion qui prend beaucoup de place dans ma tête, l'expérience m’a montré qu’elle prend beaucoup de place dans la tête de plein de gens.
Et le fait de ne pas se sentir seule, c'est le premier pas vers une thérapie, vers le fait de soigner. Non pas que la musique soigne, ça je ne le pense pas du tout, mais elle amène à ouvrir les yeux, à réaliser certaines choses, à mettre des mots, à prendre de la distance. Que ce soit pour moi ou pour les gens qui l'écoutent.
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La Face B : Tu écris beaucoup sur le fait de pouvoir enfin dire la vérité. Qu'est-ce que ça représente pour toi aujourd'hui de pouvoir nommer des choses qui ont été tues et que tu as gardées pour toi pendant longtemps ?
Lisa Pariente : C'est vraiment une question de culpabilité et de honte quand on garde les choses pour soi. Le fait de le dire, c'est comme si je m'enlevais un poids. Pas qu'il soit guéri, mais qu'il soit plus qu'à moi. Le fait de le partager avec d'autres gens, c'est comme si la peine était partagée entre plein de personnes. Et du coup ça apaise un peu de dire tout ce qui se passe dans la tête, que ce soit à des amis ou à un public. Et forcément, le public étant plus nombreux, l'impact est plus fort, et l'apaisement aussi.
La Face B : Tu as un apaisement quand tu joues face à un public du coup ?
Lisa Pariente : Ça dépend des chansons. Par exemple Ruelle Sombre, la balance douleur de la chanter / apaisement est déséquilibrée pour l’instant. Dans plein de trucs, par exemple le manque de confiance en soi, les TCA, la dépression même, c’est dur d’entendre plein de gens chanter des chansons comme ça, ça me fait un peu de peine, mais il y a un truc de sororité. Mon public, c’est 95% de meufs et j’en suis la plus heureuse. On est comme plein de copines, on relativise un peu toutes ensemble à ce moment-là, j’ai l’impression.
Mais entendre des centaines de personnes chanter Ruelle Sombre, il n’y a pas d’apaisement. Pour l’instant, je n’ai pas réussi à la chanter sans pleurer sur scène. D’entendre plein de gens la chanter, pour l’instant, ça me fait plus de mal que de bien. Tu vois même des gamines au premier rang… enfin tu te dis que chaque voix que t’entends l’a vécu, ou sa mère, sa tante, sa meilleure pote l’a vécu.
Mais il y a quand même un truc positif. A la Cigale, quand je l’ai chantée, ça a terminé par toute la salle qui hurle « violeur », qui est le dernier mot de la chanson. Là, un truc cool s’est passé, d’entendre 1500 femmes hurler « violeur ». C’était plus de la tristesse quand elles ont crié, c’était de la rage. Et avec la colère, il y a moins de honte. C’était trop beau d’entendre 1500 personnes hurler ce mot qu’on n’a pas le droit de dire. T’as peur de dire ce mot des fois parce que tu sais qu’il y aura une réaction. Là c’était juste des femmes qui hurlaient sans attendre une quelconque réaction de qui que ce soit. C’est la seule fois où j’ai aimé sincèrement la chanter.

La Face B : Avec Ruelle sombre, tu t'attaques à une image très ancrée : le viol dans une ruelle sombre par un inconnu, alors que les réalités sont beaucoup plus complexes et insidieuses. Qu'est-ce que tu voulais faire entendre à travers ce morceau ?
Lisa Pariente : En vrai, quand je l'ai composé, je parlais vraiment à ma maman. Ma famille n'était pas au courant de cette histoire, et je n’avais jamais voulu leur dire parce que ça allait leur faire plus de peine qu'autre chose. Et moi j’ai eu une grosse phase de déni puis de dissociation donc je ne m’en rendais pas compte. Et j'entendais, malheureusement, ma mère pouvoir dire des trucs pas ouf sur des accusations : « Pourquoi elle met autant de temps à réagir ? Pourquoi elle ne l’a pas dit avant ? Pourquoi elle attend maintenant ? » Et moi j'avais envie de lui dire : moi maman, c'était il y a dix ans et je ne te l'ai jamais dit. Et voilà, là maintenant je te le dis. Évidemment je ne l’ai pas fait. Ma mère étant avant tout une victime du patriarcat et de tout ça, donc ça ne servait à rien de lui dire comme ça.
Comme toutes mes chansons sont du vécu, au début quand je l’ai composé, je n'avais pas écrit « non maman » mais « oh non non » parce que je ne voulais pas qu'elle comprenne que c'était pour elle. Et puis je me suis dit, tu sais quoi, c'est peut-être le moment. Donc j’ai remis « non maman ».
Et depuis, j'en ai parlé à mes parents. Autant te dire que ma mère, là, tu lui dis Patrick Bruel, laisse-la insulter toute sa rage envers lui pendant une heure. Alors qu'il y a cinq ou six ans, elle était au premier rang de son concert. Là, oses parler de lui. Elle entend que « peut-être le gars a fait ça », elle est en roue libre, elle va l’insulter. Ça change les choses de parler.
Surtout que ma mère a été une des premières personnes à me dire « attention à comment tu t’habilles le soir », mais normal, c’est une maman. Et le nombre de fois où j’avais envie de lui dire que ce n’était pas eux le danger, que je ne m’étais jamais spécialement fait emmerder dans la rue à part par des gros couillons qui disent « Hé mademoiselle ». Par contre, un pote de pote oui, le père de ma pote oui, mon premier copain oui. C’était terrible de voir qu’à peine j’ai publié ça, j’ai reçu des milliers de messages de gens qui me disaient « oui c’était pas dans une ruelle sombre c’était…» J’ai vu l’importance de le dire avec les témoignages. C’est pour ça que je trouvais ça aussi important qu’on les entende dans la musique. J'ai demandé sur Instagram à mes abonnés de m'envoyer un vocal en me disant pour eux qui c’était. J'ai reçu peut-être 3000 vocaux. Dans la chanson, il y a 500 extraits de 500 personnes différentes qui témoignent, et il n'y en a pas un où c'était dans une ruelle sombre par un grand méchant arabe venu pour faire de la délinquance et tuer des jeunes filles blanches. Donc c'est même une preuve, tu vois. Si tu ne me crois pas sur parole, écoute la chanson, t'as le discours et 500 témoignages.
La Face B : Comment tu l'as vécu, de recevoir autant de témoignages ?
Lisa Pariente : Ce n'est pas la meilleure période de ma vie, je dois te l'avouer. Au début j'étais en mode automatique, là c'est plus pour moi, c'est pour les autres, donc je ne réfléchis même pas. C’est allé très vite, j’ai reçu tous les vocaux, je les ai tous enregistrés, montés, écoutés encore et encore en studio. Ça a pris une journée entière pour faire ça. Dès que je sentais que je ressentais quelque chose, parce qu'il y a des voix d'enfants aussi dans la chanson, j'enchaînais, j'allais au suivant.
Je suis rentrée chez moi ce soir-là, j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps pendant une heure sans m'arrêter. Je ne savais même plus pourquoi je pleurais. Et après j'ai continué à recevoir des vocaux pendant des semaines et des semaines. Je ne pouvais plus ouvrir mon Insta. J'ai prévenu les gens en leur disant : « Je suis désolée, je ne regarde plus vos messages, la musique est faite et moi je ne peux pas recevoir ça. »
Jusqu'à aujourd'hui j'en reçois encore. Et après les concerts, quand je rencontre les gens, ils viennent pour un câlin et ils me disent à l'oreille « moi c'était mon père ». Je ne peux pas dire non, je ne veux pas entendre. Je capte que c'est peut-être cinq ou dix minutes d'inconfort pour moi, et peut-être que de me le dire à moi ça représente un déclic, de l’avoir dit à quelqu’un. Donc Ruelle Sombre j’en suis extrêmement fière, mais ça vient avec pas mal de conséquences. J’aimerais bien que ça s’atténue un peu de temps en temps.
Et d’ailleurs, ma mère elle-même a témoigné dans la chanson. Parce qu'on a compris qu'en fait, elle était comme ça parce qu'elle-même avait été victime de ça, par son beau-frère. Elle nous l'a dit à ce moment-là aussi. Quand les gens essayent de défendre ça, je me dis « Ok, qu’est-ce qui t’es arrivé à toi pour que tu essaies de justifier ça ? »
La Face B : Il y a plusieurs morceaux où on retrouve cette idée de se trahir soi-même pour être aimée, acceptée, appartenir : Gourou, Mal accompagnée, Premier choix. Est-ce que pour toi grandir, dans cet album, c'était apprendre à ne plus se sacrifier pour le regard des autres ?
Lisa Pariente : Oui, et en fait j'ai l'impression que ça fait une transition à partir de Quelque chose à aimer, parce que l'amour que j'ai reçu d'un bel entourage a fait que je n’ai même pas eu besoin de tant travailler dessus. J'ai vu qu'on pouvait m'aimer, que j'aimais ces gens aussi, et à partir de là ça s'est un peu fait tout seul. Tout prenait sens, c’est un puzzle qui s’est parfaitement bien imbriqué.
C'était assez facile bizarrement, et c’était terrifiant du coup parce que trop bizarre. Pourquoi ils m'aiment ? Ils vont me casser la gueule, ils vont m’envoyer chier. Mais le fait de se rendre compte qu'on peut être aimée et qu’on n’a pas besoin de faire tant d’efforts pour l’être, ça m’a permis de prendre du recul sur tout ça. Ça a été une sorte de déclic, d’un coup j’ai eu plus confiance en moi. Ce n’était même pas tant un travail, ça s’est fait tout seul. J’ai eu la preuve que je pouvais être aimée sans me sacrifier ou changer quoi que ce soit. Et c'était aussi simple que ça.
Après, forcément, il y a tous les questionnements autour. Je te devance un peu, mais avec Je vais mieux il y a ce truc de : Ok maintenant j’ai compris que ça c’est pas normal parce que je me rends compte qu’il y a peut-être quelque chose à aimer chez moi, que je suis quelqu’un de bien. Et donc, qu’est-ce qui va se passer ? Ce n’est pas possible, j’ai vécu la dépression et l’anxiété toute ma vie, elle est où l’embrouille ? Qu’est-ce qui va se passer ? Limite, il y a un confort dans le fait d’aller mal parce que c’est tout ce que tu connais. Là, d’aller bien, il y a un truc vide. Normalement tu es constamment bouffé par l’anxiété, par les questionnements, la tristesse et la culpabilité. Quand tu commences à aller doucement vers un environnement plus sain, tu n’as plus tout ça, c’est vide. Je préfère que ce soit rempli par une anxiété que je connais plutôt que d’attendre que ce soit rempli par de l’inconnu.
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La Face B : Effectivement, je l’avais trouvé hyper fort ce morceau. Il met vraiment en lumière ce paradoxe : être tellement habituée à la douleur et à l'anxiété qu'on peut se sentir déstabilisée quand les choses vont bien. Est-ce que grandir c'est aussi apprendre à apprivoiser les paradoxes selon toi ?
Lisa Pariente : Je suis en plein dedans, donc je te dirai. Ça fait peut-être un an ou deux que je suis vraiment dans cette espèce de transition hyper étrange. Je ne sais pas trop ce qui se passe, ça va, je suis bien entourée. Sauf qu'en fait, t'as forcément des réflexes. Quand, pendant dix ans, ton cerveau a assimilé le fait de voir des gens au fait d'être jugée et d'avoir peur, de temps en temps, t'as des vieux trucs qui reviennent. Un peu de défensive, une forte tristesse, une forte angoisse. Tu as des espèces de relents qui arrivent et tu ne sais pas d’où ils viennent.
Donc là c'est mon travail actuel d’essayer de tout remettre à plat et d’accepter tout ça. Je suis en plein dedans. On en reparlera dans le prochain album.
La Face B : Sur un truc un peu plus « joyeux », Femme réussit quelque chose d'assez rare : remettre en cause le patriarcat et la mise en compétition permanente des femmes, tout en célébrant ce sentiment d'appartenance, ce womanhood difficile à décrire. Elle t'est venue comment, cette chanson ?
Lisa Pariente : J'étais en voiture au Monténégro avec ma meilleure amie, on conduisait à 3h du matin, on rentrait dans une petite auberge. Et j’ai eu un petit moment de recul, à me dire « ah c’est agréable, la route elle est jolie, la lune est belle, je suis avec ma meilleure copine. » Et j'ai pensé : c'est marrant, un garçon ne peut pas expérimenter ce truc-là. Même si deux mecs sont hyper copains, ils n’ont pas ce truc-là vraiment de « on est dans la même merde », parce qu’ils n’ont pas cette merde qu’on a. Et je me suis demandé par quoi ça se qualifie ces moments-là qu’eux ne peuvent pas retrouver ? Ces moments où tu regardes une meuf et t’as ce truc. Je ne suis pas dans le monde des bisounours où toutes les meufs sont des queen, non évidemment. Mais c’est ce lien qu’on a, même quand on ne connaît pas la personne.
Et d'un coup m'est venue cette phrase : « les discussions bourrées dans les toilettes avec n'importe quelle meuf. » Tu la complimentes et c’est hyper sincère, toutes les barrières tombent. Un gars ne peut pas connaître ça. Même s’il va aux toilettes avec un gars et qu’il lui lance un « Hé, bg », ça n’a pas la même signification. Nous, c’est beaucoup plus puissant quand on se dit ça. C’est casser une barrière de confrontation et de compétition. Donc j’ai dit à ma meilleure pote, qui était assise à côté de moi, de m’envoyer par WhatsApp cette phrase. Et le lendemain, on était rentrées à Paris et j'ai commencé à composer.
Je voulais mettre en avant tous les petits trucs qu'on a nous, pour essayer de faire comprendre, même à quelqu'un qui n'est pas une femme, pourquoi notre rapport est si spécial. Parce qu'une amitié entre femmes, c’est plus fort. On a dû passer des étapes, même inconscientes. Est-ce que cette meuf, c'est une compétition ? Est-ce qu'elle veut ma place ? Est-ce qu'elle aime bien mon mec ? On a tous ces mini-trucs à traverser, qu’ils n’ont pas. Et quand on les a traversés, moi je sais que c'est une des plus belles expériences de ma vie d'avoir de vraies amies femmes. Donc je voulais retranscrire ça.
Et je voulais basculer dans la chanson vers l'explication de pourquoi c'est si beau, parce que quand un mec dans la rue te dit « t'es plus belle qu'elle », c'est un compliment qui te force à te comparer à cette femme demain. Tous ces trucs-là. Et avec le refrain, le gars avec qui j'ai composé a trouvé cette idée d'armée que j’ai trouvé super jolie, je voulais que ce soit plus une chanson, je voulais que ce soit un cri de guerre.
La Face B : Sur Comme un loser, on aborde la vingtaine, le fait de se sentir perdue, de ne pas avoir d'argent, d’avoir l'impression que tout le monde avance sauf toi. Comment ce morceau s'est construit avec Leman ?
Lisa Pariente : On est d'abord devenus copains avec Leman, avant de faire de la musique. Il habite à Lyon, donc on est devenus un peu copains par messages. À tel point qu'on est devenus le journal intime l'un de l'autre. On se réveillait le matin avec quatorze audios de dix minutes chacun de l'autre.
Et on s'est rendu compte qu'on était tellement similaires sur plein de trucs. Donc c’était obligé qu’on fasse un son ensemble. On avait ce même truc, l'idée de ne pas être un adulte, et de kiffer de fou ne pas être un adulte, tu vois. Ou alors d’être ce genre d’adulte, et tant pis si on est considéré comme des losers. Ce terme qui a pu nous suivre, lui et moi, à plusieurs moments de nos vies, on l’embrasse.
Il y a aussi un aspect légèrement politisé dans la chanson, notamment dans son couplet. En général, les gens qui peuvent nous faire sentir comme des losers, ce sont des gens soumis à un système, qui idolâtrent des multimillionnaires. À un moment Leman dit que la mer va monter, le ciel s’assombrir, que le monde va partir en couille et qu’au final on ne pourra pas se cacher comme certains pourront le faire. Donc comme certains qui ont des privilèges, c’est-à-dire pas nous. Même pas ta mère qui gagne 5 000€ par mois, elle ne sera pas privilégiée. On se retrouvera finalement qu’entre losers de la terre entière. Même toi, qui es victime de ce système de méritocratie, t’es un loser et on va se retrouver tous ensemble quand le monde va exploser, quand les multimilliardaires seront encore plus multimilliardaires, que les pauvres seront encore plus pauvres. Il y a ce truc de danser sur l’idée d’être comme un loser.

La Face B : Qu'est-ce qu'on se ressemble parle des origines, de la religion, de la manipulation qui divise les gens. Le thème s'est imposé avec l'actualité ou c'était un sujet que tu voulais déjà aborder ?
Lisa Pariente : Je n’avais jamais voulu l'aborder parce que j'avais un peu peur. Je viens d'une famille juive et je sais que je suis à contre-courant sur beaucoup de sujets avec ma famille.
Et j'ai vu Danyl en concert, qui interprète sa chanson La voisine. Il aborde exactement ce thème, sauf que la voisine, c'est elle qui est juive. Il parle de leurs similitudes. Son refrain, c'est « qu'est-ce qui nous sépare si ce n'est le boulevard. » J’ai entendu cette chanson sur scène et j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Et je me suis dit : c'est exactement pour ça que je veux faire de la musique, donc je vais écrire là-dessus.
J’étais en Belgique et dès que je suis rentrée à Paris, j'ai commencé à écrire. Notamment dû à l’actualité, mais le concert de Danyl a été un déclic. Et je me suis sentie à ma place en l’écrivant. C’est cliché, mais c’était là où je devais être. Je savais que c'était risqué, j'avais peur, mais je savais que c'est ce que je devais faire à ce moment-là. Et j'ai bien vu les retours, à quel point les gens étaient à fond. À chaque nouveau sujet que j'aborde, il y a un nouveau public, de nouvelles personnes qui me disent que ça leur a fait du bien. Et c'est pour ça que je fais de la musique, c'est pour ça que je veux en faire toute ma vie.
La Face B : Est-ce que tu aurais une recommandation culturelle à nous partager en ce moment ?
Lisa Pariente : Oui, j’ai une copine que j'aime beaucoup qui fait de la musique, qui s'appelle Nochka. Elle parle énormément de santé mentale, de son trouble borderline, de plein de sujets. Et je trouve qu'elle le fait divinement bien. Je me reconnais énormément dans ce qu'elle fait. C'est mon artiste préférée, je pense.