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Nina Uzan : "Je me suis autorisée à être ce que j'avais envie d'être"
Quatre ans après Adieu, Nina Uzan est revenue cette année avec Charades, un nouvel EP intime où l'artiste s'autorise à explorer les genres musicaux dans une grande liberté. On a eu le plaisir de longuement échanger avec elle lors de son passage au Bivouac Festival, pour parler de son évolution, d'écriture, de prise de contrôle et de son travail avec Saint DX.

La Face B : Salut Nina, comment ça va ?
Nina Uzan : Bah écoute, ça va, mais c'était pas évident comme concert, déjà parce que c'était une date un peu hors du temps, début de rentrée et tout… J'ai passé un bon moment, et c'était aussi la première fois que je faisais un concert avec des in-ears, on testait, et quand on peut, on essaie de tester, même si c'est vrai que ça faisait beaucoup d'inputs, du coup.
La Face B : Tu t'es laissée quatre années entre Adieu et Charades, est-ce que tu avais une volonté de te perdre pour mieux te retrouver ?
Nina Uzan : Une volonté, non, clairement, mais une nécessité, oui, je n'ai pas eu le choix, en fait. Après la tournée avec Izia et tout ça, j'ai eu un moment d'errance, parce que j'avais déjà construit un répertoire avec le premier EP, les chansons que j'ai joué en concert, et au sortir de ça j'étais un petit peu perdue, dans le sens où il fallait que je ressorte de la musique assez rapidement pour faire d'autres dates, pour que le tourneur ait de quoi me remettre sur scène.
J'avais refait du studio, mais ça ne s'était pas trop bien passé et je n'étais pas satisfaite, et je ne savais plus du tout ce que je voulais, puisque le premier EP, je l'avais fait dans l'urgence, et c'était le premier truc que je faisais de ma vie, suite à une rupture, blablabla, donc c'était très expéditif.
Après, il a fallu me poser la question de qui je suis et de ce que j'aime vraiment, et aussi moins me cacher derrière les attentes des autres que j'avais pu avoir auparavant, et tout ça a mis énormément de temps.
Personnellement aussi, il s'est passé des choses dans ma vie, pas à moi directement mais à des personnes de mon entourage, qui ont été très dures, et j'ai dû traverser des épreuves de deuil en tant qu'accompagnante, ce qui était assez intense et difficile.
Je pense que tout ça, mélangé au fait que je n'avais pas de label et pas d'argent pour ressortir de la musique, a fait que ça a pris beaucoup de temps, parce que j'aurais pu essayer de tout faire toute seule, mais je n'en avais pas les capacités, je n'y arrivais pas. Mais ce n'était pas du tout volontaire !
La Face B : Est-ce que t'as l'impression que... Parce que quand le premier EP est sorti, il y a quand même eu beaucoup d'attention autour...
Nina Uzan : Ouais, c'est vrai.
La Face B : Et peut-être que ça a cristallisé une image qui ne correspondait pas à tout ça, est-ce que t'as l'impression que ça a été un poids dont t'as dû te défaire aussi ?
Nina Uzan : Ouais, un peu, parce que je pense qu'on change beaucoup, j'ai sorti le premier EP je crois à 23 ans, et on change beaucoup à cet âge, enfin j'imagine que c'est vrai tout au long de la vie, mais je trouve que le début et la fin de la vingtaine sont des moments assez charnières. Là, j'en ai 29, et en tant qu'humaine, en tant que femme aussi, j'ai l'impression de plus m'assumer et de me sentir un peu mieux dans ma peau, et ça joue pas mal sur tout, en fait, sur les chansons comme sur la manière de chanter, même ma voix a changé.
Quand tu commences, sans t'en rendre compte, tu t'inspires des gens que tu aimes et des sonorités que tu aimes, et j'ai l'impression que plus le temps passe, plus tu oses t'ouvrir à qui tu es, ce qui se fait très naturellement, ce n'est pas un truc que tu peux anticiper ou calculer.
Je trouve super important de laisser le temps au temps, un truc qu'aujourd'hui on n'octroie pas trop aux artistes, et moi j'ai pu me l'octroyer, difficilement, parce que ça aurait été mieux pour moi que tout s'enchaîne, je pense, mais ça s'est fait comme ça. Je ne me suis pas forcée à faire les choses autrement parce que je savais instinctivement que ça serait nul si je me forçais à sortir des trucs alors que je n'étais pas du tout prête, et comme tu dis, oui, peut-être que j'avais une image qui ne me correspondait pas, même si je pense qu'à chaque étape de vie, à chaque concert, je me découvre un peu plus et j'essaie de m'alléger.
C'est difficile de se représenter en public, parce que les gens ont une image de toi, mais entre qui tu es sur scène et qui tu es dans la vie, il y a aussi un petit delta, et on est tous multiples, on a plein de facettes, donc c'est pas évident d'être en société avec les autres, avec tes copains, avec ta famille, j'ai l'impression qu'on a tous un peu nos...
La Face B : Des filtres ?
Nina Uzan : Pas volontaires, mais qui sont, je pense, des systèmes de survie.
La Face B : L'EP s'appelle Charades, au pluriel, et je trouve ça hyper intéressant parce que j'ai l'impression que chaque morceau est une énigme à laquelle tu essaies de répondre.
Nina Uzan : Complètement, quand j'ai fait les morceaux, je ne me rendais pas du tout compte que ça tournait autour de ce thème, je m'en suis rendue compte a posteriori, mais c'est toujours comme ça de toute façon. Je ne pense pas que je serais capable d'écrire un album en me disant « là, ça va parler de ça » et de faire une déclinaison en dictant ce qui va arriver, c'est plutôt l'inverse, je fais des choses et ensuite je comprends que ça voulait dire ça ou que c'était ça, le sujet.
C'est vrai que les cinq chansons tournent autour du questionnement, de la quête, de trouver des réponses aux questions que la vie nous met dans les pattes, parce que j'étais quand même sacrément paumée à pas mal d'endroits de ma vie, au point que par moments je me disais « je ne sais même plus comment m'habiller ». Je ne savais plus si je voulais mettre des baskets ou des mocassins, c'était à ce niveau-là de questionnement. Ma situation financière était aussi bancale, puisque je venais de quitter mon travail et que j'avais un an de chômage.
J’avais eu une rupture conventionnelle pour laquelle j'avais lutté, j'avais eu un an de chômage, et deux mois avant que ça s'arrête, j'ai signé avec le label, donc ça a toujours été sur le fil. C'est bête, mais ce sont des choses qui te mettent dans une angoisse perpétuelle, surtout quand tu vis à Paris et que les loyers sont très chers, trop chers, donc oui... En fait, je savais que je voulais avancer, j'avais toujours quelque chose qui me tirait et je sentais que je n'étais pas allée au bout de ce que j'avais. J'ai toujours su que je voulais faire de la musique et que c'était là qu'il fallait que je continue, mais je ne savais pas comment continuer, j'avais sorti un EP et je ne savais plus comment prendre la parole, je ne savais plus du tout.
La Face B : C'est marrant, parce que cette ambivalence se ressent dans les textes, et si tu regardes le texte, il y a quand même une idée très claire et très directrice sur chaque morceau, mais aussi beaucoup de doubles sens et beaucoup de choses qui, quand tu l'écoutes, peuvent t'amener ailleurs à chaque fois.
Nina Uzan : Oui, c'est vrai, notamment sur Charade, par exemple. Quand je l'ai composé, ça s'est fait hyper rapidement et je voyais un truc très feutré, un sentiment de désir que je sentais en moi, et ça aussi, c'est un truc qui est né après le premier EP, s'autoriser à ressentir du désir et ne pas être gênée par la sexualité ou par plein de choses, j'ai senti une ouverture par rapport à ça.
Quand j'ai fait ce morceau, je sentais cette émotion-là et tout l'apparat qui va avec le désir, les premiers émois et tout, et après, quand je l'ai réécouté, je me suis dit qu'en fait c'est aussi un questionnement, une interrogation, puisque dans le refrain c'est toujours des questions, à la fois « donne-moi le tempo » et, en même temps, « tu cherches les lettres », il y a tout un truc labyrinthique. Tous ces doubles sens-là, je les ai un peu saisis à posteriori.
La Face B : Il y a quand même un truc hyper intime dans ce que tu racontes, est-ce que tu as l'impression de t'être un peu sauvée avec ces morceaux-là ?
Nina Uzan : Oui, franchement, complètement, et au-delà de m'être sauvée, je pense que je me suis surtout autorisée à être ce que j'avais envie d'être. Quand j'ai fait La Foudre, par exemple, je me suis dit « ça, c'est trop pop, c'est trop évident, c'est trop facile », alors que moi je kiffais trop le morceau, j'ai senti un truc quand je l'ai fait, ça m'a fait du bien, j'étais trop heureuse.
Je me suis dit que les gens allaient dire que je fais de la soupe, ou j'en sais rien, et après je me suis dit que je m'en foutais, que je kiffais trop le morceau, parce que ce sont des morceaux que je ne me serais pas autorisée à faire avant, alors qu'en fait, comme beaucoup de gens, j'aime plein de choses.
J'écoute autant John Mouse que Billie Eilish ou Charli XCX, des gros trucs mainstream, et je peux aussi écouter plein d'autres trucs complètement indie, mais ce que j'aime surtout, je crois, c'est la pop, les pop songs.
Et les pop songs, parfois c'est quatre accords, ce n'est pas super complexe, mais si c'est émouvant et si ça nous plaît, voilà. Je suis sûre que dans trois ans j'aurai plein de trucs à redire sur ces chansons-là, et j'espère que je vais encore m'améliorer en arrangements et trouver d'autres idées pour enrichir encore, parce que ce n'est jamais parfait, on fait ce qu'on sent au moment où on le sent, quoi.
La Face B : Il y a plein d'idées : Himalaya, par exemple, ça parle vachement d'un chemin qui est parcouru mais aussi de ce qui reste à parcourir, un morceau comme Entre deux parle ouvertement de dépression. J'ai l'impression que tu as ouvert les vannes sur des sujets très personnels mais très variés, et comme on disait tout à l'heure, chaque morceau devait avoir une thématique et te permettre d'avancer vers autre chose après.
Nina Uzan : Ouais, c'est ça, complètement. Himalaya, par exemple, je l'ai faite en rentrant d'un rendez-vous Pôle emploi, et c'est hyper drôle, le contexte, quand même, parce que j'avais exactement ce que tu décris, cette idée de suivre un cap, de tenir bon. J'avais vraiment cette image de moi au milieu de plein de montagnes, en train de continuer de marcher, même si je ne sais pas où je vais, toujours garder le mouvement, et je trouve que c'est super important de manière générale.
Franchement, on est rares à savoir où on va, je pense qu'on est beaucoup à être perdus parfois, et heureusement il y a quelques fois où on a des élans de force, de lucidité, mais souvent… Moi, en tout cas, je suis quelqu'un qui a vite tendance à se sentir dépassée par les choses, à se sentir perdue, tout simplement. Ces chansons m'ont aidée à tenir un cap alors que je ne savais pas du tout où j'allais, et quand j'ai fait les morceaux, je n'avais même pas le label, c'était très vertigineux parce que je ne savais même pas si j'allais pouvoir continuer à essayer de toucher à ce rêve et de vivre de la musique, et ça m'a permis ça.
Entre deux, c'est pareil, c'est une chanson que j'ai faite parce que j'avais besoin de raconter le vide que je ressentais en moi à un moment donné, et pour moi c'est un truc de déprime, je ne me permettrais pas de dire « dépression » parce que je n'ai pas été diagnostiquée, je ne sais pas si j'ai fait une dépression ou pas. En tout cas, je sais que j'ai eu un bon no man's land, un bon désert, qui a duré un certain temps et qui n'était pas facile à vivre, et c'est seulement quand tu en sors que tu te rends compte que tu n'allais vraiment pas bien.
La Face B : Moi qui ai vécu la dépression, je peux dire que le morceau parle de dépression. Et il est hyper intéressant parce que thématiquement, ça pourrait être un morceau de début d'EP, mais comme c'est un EP très axé sur le texte malgré tout, et que le morceau se termine par une fin complètement instrumentale qui tranche avec ce qui a été fait avant, ça en fait aussi un morceau de clôture à peu près parfait, je trouve.
Nina Uzan : C'est sympa, j'aime bien cette idée que ça se termine juste sur de la musique, sur un truc qui se joue et où chacun peut projeter ce qu'il a envie dans cet instrumental. C'est ce que j'aime aussi avec les textes qui ont des doubles sens, j'aime bien que chacun puisse imaginer ce qu'il a envie d'imaginer et ressentir ce qu'il a envie de ressentir, et surtout, c'est pas à moi d'en décider. Je suis une grande rêveuse, j'adore écouter des morceaux et m'y plonger, me mettre en immersion et juste rêver, et c'est ce que j'aimerais offrir aux gens qui écoutent ma musique, cet espace de liberté. J'adore cet outro avec les guitares acoustiques, c'est un outro qu'Aurélien (Saint DX) a trouvé et qui n'existait pas à la base dans le morceau, puisque j'avais fait le morceau et qu'il s'arrêtait juste avant l'outro. Je trouve que c'est une super idée parce que ça complète complètement le morceau, et maintenant je ne l'imagine plus du tout autrement, ça donnait le sens.
C'est ça aussi, Aurélien m'a aidée à donner du sens à des choses où j'étais coincée, il m'a débloqué des trucs, et c'est pour ça que j'avais besoin d'une main à un moment donné, je pense, pour me permettre de faire le petit move qui t'aide à aller là où tu voulais aller depuis le début sans t'en rendre compte.

La Face B : Et justement, je voulais t'en parler, de cette relation avec Aurélien : j'aime beaucoup ce qu'il fait et j'aime beaucoup sa sensibilité en tant qu'être humain, et j'ai l'impression qu'il y a eu une bonne rencontre et que ça t'a aidée à te dire que tu ne pouvais pas faire toute ta musique toute seule.
Nina Uzan : À fond, ça a été exactement ça, et je trouve que ça s'est fait en douceur parce qu'il a énormément respecté le travail que j'avais fait, les démos, les arrangements que je lui avais fournis, etc.
Il a apporté des choses, mais subtilement, du coup je ne l'ai pas du tout vécu comme un affront ou comme une intrusion, parce que c'était surtout ça qui me faisait peur et je n'étais pas prête. C'est super dur quand tu fais ta musique toute seule dans ta chambre, que tu écris les textes, que tu commences à faire les arrangements et que tu as déjà une chanson qui existe.
Après c'est hyper difficile de faire rentrer des gens dans ce cercle-là, parce que soit tu as quelqu'un qui, par miracle, a à peu près la même sensibilité que toi et arrive à emmener la chanson plus loin tout en respectant ta vision, soit tu as quelqu'un qui va proposer autre chose, qui est peut-être bien, objectivement, mais qui te fait flipper ou que tu n'aimes pas.
La Face B : Tu parlais de pop tout à l'heure, et effectivement il y a des morceaux très pop sur les cinq, mais il y a aussi des intentions un peu punk à certains endroits, et un morceau comme Charade, qui est très dub... J'adore. J'ai l'impression que tu es vachement ouverte là-dessus, que chaque morceau devait avoir une identité qui lui était propre, même musicalement, mais avec un enrobage très synthétique.
Nina Uzan : Ouais, c'est vrai, parce que je suis un peu obsédée par les synthés et tout ça, mais là, j'essaie de m'ouvrir à d'autres choses, à d'autres sons, toujours synthétiques, en transformant des guitares, par exemple, pour les rendre plus synthétiques et en essayant d'apporter d'autres textures. J'ai envie d'explorer encore d'autres textures, parce que les orgues et les synthés, j'adore, mais j'ai envie d'évoluer, comme à chaque fois, c'est cool de rajouter des couleurs au tableau.
Comme chaque morceau a été construit indépendamment des autres, je pense que ça s'est fait naturellement, et pour moi c'est la chanson qui dicte ça : Charade, par exemple, je ne me suis pas dit « ah, j'ai envie de mettre un rythme comme ça », je l'ai composée au clavier, c'était juste deux accords, et je me suis dit que là, le rythme, il était comme ça. C'est la chanson à chaque fois qui dicte les choses, et c'est pour ça que je trouve ça très difficile, après, de remanier une chanson et ses arrangements, parce que quand je la crée, je l'imagine déjà un petit peu habillée, et c'est hyper dur de changer les vêtements, même si ça se fait. J'adore explorer plus, en tout cas, j'aime plein de musiques différentes, quand j'étais plus jeune j'ai beaucoup écouté Bob Marley, Boney M, Gainsbourg, des trucs qui n'ont rien à voir, et je trouve que c'est ça, la richesse de la musique, il y en a tellement de géniales qu'il ne faut pas se priver d'aller kiffer, explorer, quoi.
La Face B : C'est marrant, parce que moi je vois une influence, tu me diras si je me trompe et je vais y repenser en écoutant, et on s'était croisés à Beauregard, à leur concert.
Nina Uzan : Ouais, ah.
La Face B : Je vois une influence de LCD Soundsystem.
Nina Uzan : Ah, ça c'est sur La Fièvre, non ?
La Face B : Ouais, mais même de manière globale, c'est un groupe qui fait une musique très synthétique mais complètement contrebalancée par l'humanité de la voix.
Nina Uzan : Ouais, c'est vrai, j'adore, je suis fan de LCD. Je ne sais pas si on peut parler d'influence, parce que comme tous les trucs que j'ai écoutés, j'ai énormément écouté Billie Eilish ces dernières années aussi, et plein d'autres choses, mais c'est vrai que LCD, j'ai beaucoup écouté, et les sons de synthé m'ont complètement matrixée. Je trouve que leur force, c'est que c'est toujours chic, les sons sont toujours chic, et en même temps c'est super électronique, super brut, mais il y a ce truc du collectif, de l'énergie, du jeu, du live, et c'est en ça que c'est mortel.
Leur musique est inspirée de plein de musiques et les rythmes sont hyper différents d'un morceau à l'autre, c'est libre, en fait, LCD, et j'aime bien cette liberté-là, je trouve ça super inspirant, et en live c'est tellement la pété ! Non mais c'était trop dingue, le concert, non ?
La Face B : Ah oui, je confirme.
Nina Uzan : Ah oui, moi je trouve ça... Tu les vois tous sur scène, tu te dis « putain, franchement », moi je les vois et j'ai honte de faire un concert à deux avec des bandes, je me dis qu'on est des blaireaux, mais après c'est comme ça, c'est le début et tout, et tu te dis que le goal, c'est ça : le jeu, la vie, franchement...
La Face B : Tu parles de chic. Moi j'avais noté un mot pour caractériser ton projet : pour moi, il y a une volonté d'élégance dans ta musique depuis le début, et je ne sais pas si c'est quelque chose à quoi tu penses quand tu crées ou si ça vient naturellement, mais je trouve qu'il y a le besoin et la volonté de faire quelque chose de beau malgré tout.
Nina Uzan : Ouais, franchement, c'est pas un truc que je calcule mais c'est quelque chose qui me tient à cœur, parce que c'est un truc que j'aime, et je pense que c'est parce que mes deux idoles d'adolescence, c'étaient Bob Dylan et Gainsbourg. Gainsbourg, j'ai un peu changé, je suis un peu plus modérée parce que j'ai plus de recul, les femmes, tout ça.
Malgré tout, ce sont deux figures qui m'ont énormément obsédée, deux personnes qui étaient très élégantes dans leur musique et dans l'image qu'elles renvoyaient, et c'est un truc qui m'a obsédée, je pense. Pendant longtemps, je voulais être Bob Dylan, je m'étais acheté les mêmes boots quand j'étais ado, j'étais obsédée aussi par ce truc de masculinité, une forme d'élégance, ouais.
Je crois que c'est un truc auquel je fais toujours attention, parce qu'il y a plein de projets où je suis mal à l'aise quand je trouve ça un peu grossier, mais sans être snob, hein, je ne pense pas être quelqu'un de snob, j'aime bien les choses chic, un petit détail peut me faire chavirer.
La Face B : Non, mais même dans la musique, déjà sur le premier EP, il y avait cette nécessité que ce soit beau et que ça claque. Je parlais d'Himalaya ou de La Foudre, qui sont des titres très pop, mais je trouve qu'il y a une élégance dans la production, une volonté d'être fière de ce que tu fais, de pousser le morceau le plus loin où il peut aller.
Nina Uzan : C'est vrai, et grâce à Aurélien, ça a l'élégance aussi. Je pense qu'avec Aurélien, il y a eu un truc d'élégance, parce que lui a ce truc-là dans sa musique et dans sa sensibilité, c'est un super grand sensible, et malgré tout il arrive toujours à apporter une touche naturellement chic dans ce qu'il fait, dans sa manière de jouer et même dans sa manière d'être. Lui, il est toujours bien habillé, au poil, et c'est à son image, et je trouve que c'est un truc qui fonctionne, qui me parle.
La Face B : Comment tu vis le fait de ramener ta musique sur scène et d'avoir plusieurs formules, parce que je sais que tu as une formule où vous êtes trois ou quatre, non ?
Nina Uzan : Ça, c'était avec le premier EP, et là on a décidé que maintenant on n'était plus que deux, évidemment pour des raisons économiques, comme tout le monde, mais je vais te dire, franchement, je suis contente. Quand on était quatre, j'ai adoré humainement parce que c'était génial et qu'on se marrait, mais artistiquement tout m'a échappé, parce que je n'étais pas capable de gérer comment transposer mes chansons studio sur scène, j'étais complètement paumée.
Tous les premiers lives, on les a faits sans aucune bande, on jouait juste, et du coup je me suis retrouvée avec un groupe qui joue à la mort mais qui ne joue pas avec les sons que j'avais imaginés, etc... Je me suis sentie dépossédée de mon live et honnêtement, ça m'a complètement déstabilisée. Je m'étais dit plus jamais je fais un truc comme ça, parce que quand les gens venaient me voir, j'étais trop contente, on est trop content de voir les gens et de partager sa musique, mais en fait ce n'était pas du tout à l'image de ma musique.
La Face B : De comment tu l'envisageais.
Nina Uzan : Et vraiment, je ne savais pas comment rectifier les choses, comment diriger les gens, comment dire « mets-moi un peu plus de ça, le son plus ci, plus ça », j'étais complètement novice, et c'est hyper dur, c'est tout un travail, ça s'appelle directeur musical, en fait, et on peut le faire soi-même, mais ça demande quand même un peu d'expérience et de s'y connaître en son. Là, le fait d'être deux, malgré tout, ça a au moins posé une base où on est contraints d'utiliser les sons de l'EP, mais au moins c'est hyper fidèle à ce que j'avais imaginé dans ma tête, à ce qu'on a fait avec Aurélien, etc., et je me sens plus sereine de commencer comme ça et petit à petit d'ajouter des choses.
Là, par exemple, on va faire une résidence bientôt et je vais me remettre à jouer un petit peu sur scène, j'aimerais bien trouver des moyens de jouer un peu de synthé, ou de faire des modulations à certains moments, sur des ponts, enfin rendre le live plus vivant malgré tout à deux, parce que ce qu'on a présenté, c'est une formule qu'on avait faite un peu en express pour deux ou trois concerts, pas pour plein de concerts, donc je voudrais l'améliorer.
Il y a aussi une grande place pour les lumières dans ma musique et j'aimerais vraiment que ça soit mis en avant, mais pareil, ça demande de la résidence, ça demande aussi potentiellement que quelqu'un nous suive, et je sais que ça changerait tout, la lumière, parce que c'est un truc qui m'obsède dans ma manière de voir la musique, pour moi il y a toujours des contrastes, et ce truc-là, je l'avais autant sur le premier EP que sur celui-là, et je pense que je l'aurai toute ma vie, et que le contraste sur scène, les lumières, ça change tout dans un show.
La Face B : Si, dans une bibliothèque chez toi, tu devais ranger ta musique à côté d'un album, d'un livre et d'un film, tu choisirais quoi ?
Nina Uzan : Alors... Un album... Attends, il faudrait un truc cohérent, ou un truc...
La Face B : Toi, où est-ce que tu rangerais ta musique ?
Nina Uzan : Je la mettrais, je pense, à côté d'un album de Mylène Farmer, en vrai, en tout cas pour cet EP-là, parce que j'ai beaucoup, beaucoup, beaucoup écouté Mylène Farmer aussi, que je connaissais très mal, enfin je connaissais que les tubes. Donc je dirais un album de Mylène Farmer, mais lequel, malheureusement, je ne connais pas les titres, donc on va dire un best-of de tous les...
La Face B : Un best-of de Mylène.
Nina Uzan : Un best-of de Mylène. Après, tu m'as dit un livre et un film. Un film, sans hésitation, je pense que ce serait Juste la fin du monde, de Xavier Dolan, qui est un film qui m'a bouleversée quand je l'avais vu.
La Face B : Qui est incroyable.
Nina Uzan : Qui est incroyable, et j'étais sortie en pleurs, je l'avais vu deux fois même, je crois, au cinéma. Je dirais celui-ci parce qu'il y a un truc dans les couleurs, dans l'étalonnage, dans la brutalité, dans les non-dits, et dans les non-dits il y a un truc tellement puissant que... Enfin, je les trouve tous incroyables, mais il y a aussi une grosse élégance dans ce film, tu vois, qui me parle, et les couleurs, tout est incroyable.
Et un livre, franchement, un classique, mais Les Mains libres, d'Éluard et Man Ray, parce que c'est un recueil de poèmes que j'adore, c'est simple, ça se lit très facilement, et j'adore l'écho, en fait, entre les images et les textes, c'est pareil, ce sont des poèmes qui invitent le lecteur à s'immerger dans ses rêves, dans ses fantasmes.