Chroniques

Protomartyr : Welcome to Hotel USONA

Artiste
Protomartyr
Album
Hotel USONA
Label
Domino
Sortie
25 septembre 2026

Il y a 50 ans, les Eagles signaient le classique Hotel California duquel « check out any time you like, but never leave ». Le quartet de Détroit Protomartyr est bien décidé à faire plus que craqueler les dorures et montrer l’envers d’un décor peu reluisant des Etats-Unis dans son nouvel album produit par Dave Fridmann (MGMT, Flaming Lips) intitulé Hotel USONA. En effet, l’album prend les airs d’un hôtel miteux où séjourne l’Amérique contemporaine. A la carte du chef Joe Casey : trumpisme, IA et violence.

L’album s’ouvre sur The Old Hotel un morceau digne d’une vieille série noire, le crooner d’un jour Joe Casey pose ses bases classieuses dans son chant mi-parlé mi-incantatoire. Il nous guide à travers ce décor maudit mais résolu à nous raconter le monde et ses travers. Magnétique, il est soutenu par une rythmique martiale a prime abord et des cuivres progressifs savoureux. The Old Hotel installe une première fondation déjà magistrale.

L’introduction tonitruante de Sounds we cannot hear surgit. On retrouve le climat d’urgence, anxiogène du post-punk originel. C’est le désenchantement profond qui se met au programme. Joe Casey et sa bande ausculte la tragédie moderne du flux continu des réseaux sociaux et par extension la paralysie de la vie moderne. Les guitares sont en tension de tous les côtés. Du vestibule, on arpente les couloirs de l’hôtel où les portes sont innombrables sans aucun rai de lumière. Le morceau oscille entre déflagrations, apparentes et pour le moins éphémères accalmies.


Curieux sur sa forme introductive, Converts joue sur des micro cassures. Converts prend à parti un ancien fervent opposant à Trump suffisamment ambitieux pour devenir l’actuel Vice-Président des Etats-Unis… JD Vance. Du moins, ici Joe Casey s’attarde sur sa conversion religieuse et sa dérive politique qu’on lui connait. Si le morceau installe une tension progressive, la présence des cuivres adoucirait presque le propos en l’ouvrant à un territoire plus mélancolique.

Exalted Eagles permet de confronter droit dans les yeux la grande puissance et ses mythes. Celui de son patriotisme devenu symbole et instrument de domination extrême. Ambiance inquiétante dès les premières notes, la percussion millimétrée d’Alex Leonard digne d’une marche funèbre. Le malaise s’installe doucement mais sûrement. La colère dans la voix. Mais lorsque Casey entonne Exalted eagles fly quelque chose de l’enfance surgit ! 1 foutue seconde qui nous fait penser à la chanson mythique de… Blanche-Neige ! Prenez nous pour des petits doux dingues mais Un jour mon prince viendra est apparu le temps de cette foutue seconde. Exalted Eagles dispose de tous les atouts d’un morceau d’une grande et sombre élégance.

Dans The Knife Dream, Casey explore le fantasme de la violence primitive permise par le couteau. Il aurait pu jouer sur la question des armes à feu mais il s’attarde sur celle qui nécessite la proximité des corps, une forme de virilité, une pulsion très profonde. The Knife Dream s’étire sur plus de 5 minutes et possède un aspect cinématographique puissant qui atteint des sommets à mi-parcours. C’est à ce moment que les couleurs deviennent de plus en plus étranges, progressivement déformées mais elles sont parfaitement chargées en tension afin d’illustrer la rêverie. On imagine un live en parfait clair-obscur.

On n’est pas encore arrivés à la fin de l’album que l’on s’enlise dans une noirceur bien profonde avec l’impeccable Feed the sewer. On comprend mieux quand leur camarade Iggy Pop qualifie l’album de wagnérien. Feed the sewer se positionne dans une esthétique beaucoup plus massive. Il y a un aspect déversoir abrasif dans le son et en bon narrateur épuisé Casey s’imprègne de ce flot rugueux et texturé tout en étant absolument impuissant.

A prime abord quand on parle gospel, on se doute qu’il en va d’une lumière qui se pose, une transe collective. Sur Lavender-gospel, le salut ne viendra pas. Le morceau s’ouvre dans le prolongement de Feed the sewer comme si la matière s’était évaporée. Un bourdonnement plane dans les premières secondes et revient par à coup. Laissant espérer que le pire est derrière. Les cuivres sont mis en retrait pour un morceau plus épuré voire presque atmosphérique non moins trouble.


Comme sorti d’un vieux transistor, Third country est une valse inquiétante tout en frôlant le terrain mélancolique. Une sorte de marche dans la ville qu’on ne reconnaitrait plus. Probablement le morceau le plus littéraire de l’album, Third country est une transition avant le départ définitif.

Et vient le moment du check-out. Les distorsions à la Jarmusch viennent nous ouvrir les portes. Fort de ses un peu plus de 7 minutes, Checking Out est une pièce monumentale traversée par la question de la paternité. Une question capitale, centrale dans le travail de Protomartyr qui ne cesse de dresser des constats alarmistes sur l’état du monde. Légitime interrogation que celle de la responsabilité de mettre au monde un petit être quand tout brûle autour. Il en va non pas de l’optimisme mais plus de la persévérance : « Keep your eyes averted I’m checking out ». Onze ans plus tôt, Protomartyr enregistrait Ellen une chanson intime qui évoquait la mère de Joe Casey, le regard était plus tourné vers la mort. Checking Out se présente musicalement comme une superbe conclusion sombre et dense.

Hotel USONA n’aura pas attendu la fin de l’ère trumpiste pour sortir et c’est tant mieux ! Si son chanteur Casey n’a pas fini de constater l’étendu des dégâts, il témoigne de la nécessité de regarder les choses en face. Protomartyr signe avec Hotel USONA un album majestueux, incontournable pour les plus mélomanes les plus politisés. Les cuivres invités lui confèrent une esthétique cinématographique et en font un disque racé. Protomartyr sera sur la scène du Trabendo le 19 février prochain, ne les manquez pas !


Retrouvez Protomartyr sur Facebook et Instagram


Partager :