Chroniques
Rattrapage #2 : Chanel Beads, The Haunted Youth & VioleTT Pi
Autant se l’avouer, parfois on manque de temps. Alors des albums nous passent sous le nez, des albums qu’on aime mais dont on ne prend pas le temps de parler. On a décidé de contrer tout ça en lançant nos articles rattrapage où l’on écrit sur des albums des derniers mois qui nous ont marqué.
Aujourd’hui on vous propose de découvrir les derniers albums de Chanel Beads, The Haunted Youth et VioleTT Pi.
Chanel Beads - Your Day Will Come
Pierre

Projet aussi étrange qu'addictif, Your Day Will Come premier du nom était une profusion sombre d'instruments et de paroles étouffées. Lumineux par moment, macabre par d'autres, il traduisait, rien qu'à sa pochette (image recadrée de la peinture de Krøyer, Feu de joie de la veille du milieu de l'été sur la plage de Skagen.) l'entrée dans un univers à part qui engloutit rapidement les oreilles de celleux qui s'y frottent. En témoignent les dix millions d'écoutes qu'a engrangé le titre Police Scanner.
Depuis ce premier album sorti par le duo, deux petites années se sont écoulées. C'est à la fin du mois de juin, qu'iels sont revenus avec un album au nom déjà commun : Your Day Will Come. La phrase semble s'installer comme leur mantra : mystique voire même menaçante. On ne sait trop ce qu'elle augure mais elle interpelle.
Ce nouvel opus semble à la fois la continuité parfaite de son prédécesseur de par son côté éthéré, ses envolées poétiques et ses progressions de batteries (un élément central de leur musique qui ouvre ce nouveau projet avec le morceau Drums Only) mais aussi son penchant plus lumineux : les voix sont plus clairs et les instrumentales plus lumineuses. Une complémentarité dissonante qui se ressent aussi dans les performances vocales du duo : Shane Lavers a une voix rocailleuse et il n'hésite pas à la pousser le plus loin possible. Maya McGrory à la voix plus fluette, apportant des ambiances plus psychédéliques. Un jeu d'équilibriste parfaitement maîtrisé grâce à une mainmise totale de toute la chaîne de création de la part de Lavers. C'est la fine ligne sur laquelle ils évoluent qui fait la beauté du duo et des musiciens qui les accompagnent. Aussi fragile que brut, leurs voix et productions semble à la fois un casse-tête mélodique constant mais également d'une instabilité folle. Tout comme les thèmes abordés oscillant entre les torpeurs les plus intenses et un espoir juvénile.
Sonnant comme un patchwork d'influences diverses aussi bien dans l'esthétique que dans les époques, Chanel Beads semble avancer à rebours de l'industrie musicale, et c'est peut-être en apprivoisant le groupe de cette manière que le mantra Your Day Will Come prend tout son sens.
The Haunted Youth - Boys cry too
Léa
En 2024, je découvrais The Haunted Youth dans le cadre du MaMa sur les bons conseils balancés à l’arrache d’un certain Hugo de Bandit Bandit. Bien connus de la rédac’, c’était une grande première pour moi. C’était à l’occasion de ce concert promotionnel que j’entendais la superbe chanson In my head qui ouvre leur album Boys Cry Too et qui m’a longtemps hantée après.
Comme une pensée intrusive, inoffensive puis envahissante. En un peu plus de 8 minutes, la bande de Joachim Liebens donne le ton d’une dérive entre la rêverie teintée de mélancolie et l’explosion émotionnelle. Dans un savoureux shoegaze hyper vaporeux, le groupe m’avait attrapée instantanément. Il y a ce je ne sais quoi de très doux, réconfortant et à la fois bouillonnant qui cogne comme les émotions dans mon cœur ces dernières années. Une rencontre parfaite au moment optimal. Et comme on ne se libère jamais vraiment de cette sensation, l’album est arrivé dans le courant de l’année 2026 avec son lot d’alignement émotionnel.
Castlevania délaisse un peu le shoegaze pour une sonorité très grungy et ça n’est pas déplaisant, bien au contraire. Le groupe joue sur une voix aérienne nettement plus distancée mais une musique puissante qui nous laisse imaginer les caissons frémir. deathwish invite l’américain Max Fry pour une bouffée d’air froid très émo qui nous ramène quelques années en arrière, l’adolescence n’est pas si loin. Et en parlant d’émo, emo song fière de ses 6 minutes 40 prend la suite. Elle prend ses distances avec le genre pour revenir à une mélodie aérienne et des instants suspendus et délicats flottant au-dessus du chaos tout en s’ouvrant à une amplification dans la production. wake up s’ouvre en acoustique, comme pour se réveiller d’un lendemain de nuit tourmentée, où le réveil se révèle être l’unique défi. Et à mesure que le morceau c’est les jambes tremblantes qu’on avance malgré tout. Une fois debout et bien sur nos appuis, hurt nous cueille avec sa coldwave qui vient prolonger le séjour mental. Que dire de murder me qui fait enfin place à la colère ? Sa rythmique est sèche presque brutale, la guitare tranche, on sent que ça y est, le temps d’exploser est arrivé. La tension retombe dans la longue phrase instrumentale falling to pieces. Presque 8 minutes au compteur d’une beauté curesque. Une traversée dans l’intensité brille, soignée jusqu’à la dernière minute. I hear voices reprend les codes juvéniles avec une once d’assurance bien calibrée. A mi-parcours, s’ouvre une parenthèse, une nouvelle session de suspension comme pour se relever et enfin accepter, affronter le réel. C’est cette acceptation qui guidera forget me et ses guitares mélodiques, plus acérées. La conclusion acoustique de ghost girl dessine alors une forme d’apaisement inattendue.
Avec Boys cry too (en clin d’oeil certain à The Cure), The Haunted Youth signe une bande originale du débordement émotionnel. Ils sont arrivés quand on traversait les mêmes tempêtes intérieures alors rien que pour ça, on leur doit beaucoup. La bande de Liebens trouve sa voie autant que sa voix entre le fracas et la mélancolie, entre le grunge hargneux et le shoegaze cotonneux avec la gageure de la réparation, la guérison. En un album tourmenté, The Haunted Youth a décidé de laisser les émotions s’exprimer pour mieux les accepter.

VioleTT Pi - Mythologie de la dérape
Charles

Plonger dans la musique de VioleTT Pi, c'est souvent s'offrir un grand voyage vers l'inconnu, une expérience qui secoue, qui varie et qui nous invite à nous perdre dans les influencées variées et l'univers un peu fou de l'artiste québécois, qui nous propose un projet métamorphe mais toujours fascinant.
Son dernier projet, Mythologie de la dérape, ne fait pas exception à la règle. Et comme son nom l'indique, Karl Gagnon, de son nom au civil, nous invite raconte une histoire de dérape, un moment de lâcher prise, où le nu-metal croise la chanson française, le flamenco et une poésie qui oscille entre l'intime et le surréalisme.
On peut l'avouer, plonger dans Mythologie de la dérape peut être une expérience particulière, parfois dérangeante, mais faire confiance à VioleTT Pi c'est surtout s'autoriser un voyage réjouissant, où la noirceur et la douceur se confrontent, se réconfortent et finissent par se prendre la main, car ce que nous apprend cet album, c'est que comme VioleTT Pi, nous sommes tous multiples et qu'il est nécessaire parfois de se confronter à ses contradictions.
On entre dans l'album par un Portail et on en sort par un Outrenoir, deux morceaux instrumentaux, comme deux portes qui condensent l'histoire de cet album.
Au milieu de tout ça, il y a de la folie douce, de la tendresse, de l'amour et du doute. Contrairement à ses précédents projets, VioleTT Pi n'offre cette fois-ci pas de morceaux à tiroirs, mais des morceaux à style unique où les émotions varient malgré tout.
Après un produit dérivé particulièrement énergie et sombre, le musicien nous entraine vers une musique plus pop et presque apaisée sur un tryptique intime, Glissade, Jeûner (avec Klô Pelgag) et Plaster.
Egregore reptilien repart vers des contrées plus sombres, presque doom, portée par des sonorités de guitare dingues et un chant habité et épique. Tandis que Chauve Souris nous ferait presque penser à System Of A Down, VioleTT Pi nous offre une expérience particulièrement saisissante et folle en reprenant le Bébé Requin de France Gall en grande aventure punk rock.
Dragula surprend à nouveau avec ses intensions électroniques grandiloquentes et son texte un peu fou, tandis que Courriel ralentit le rythme et nous offre un moment rêveur et doux. Douceur que l'on retrouvera d'ailleurs plus tard dans Marie Dit, avant dernier morceau. Avant ça, un sursaut d'énergie aux couleurs espagnoles vient nous secouer avec Guernica.
Véritable kaléidoscope musicale, Mythologie de la dérape nous rappelle à nouveau pourquoi on aime tant VioleTT Pi. Une musique libre, généreuse et variée qui prouve une nouvelle fois qu'il n'est pas nécessaire de choisir, il suffit de se laisser porter par la musique.