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Ajar : « J'ai envie de faire une musique qui parle aux plus de gens possible »

Repéré avec l’addictif Töundra, aux millions d’écoutes, le chanteur Ajar navigue avec subtilité de la pop à un son qu’il revendique de « jazz méditerranéen ». Jusqu’ à parvenir à se faire un nom dans une industrie de plus en plus concurrentielle.


Portrait d'Ajar, aux cheveux bouclés, portant un collier de perles et un haut beige, tenant un citron à la main devant un fond bleu.


Des mèches brunes et ondulées encadrent ses yeux azur. Le chanteur Ajar, âgé de 28 ans, semble avoir le regard tourné vers la mer. Pour ce Marseillais d’origine marocaine par ses parents, la Méditerranée se contemple autant qu’elle s’écoute. À l’image de ce bassin qui brasse de nombreuses cultures entre l’Europe, le Maghreb et le Levant, Ajar compose une musique fusion. Un « jazz méditerranéen  », peut-on l’entendre préciser. Il emprunte ainsi au jazz ses sonorités groove et smooth pour les marier au raï ou à des rythmiques afro-descendantes.

Au-delà des cadences accrocheuses, Ajar séduit par sa plume audacieuse et travaillée. Le vingtenaire s’amuse avec légèreté à utiliser des jeux de mots ou des punchlines pour raconter des situations cocasses faites de galères et de quiproquos. De l’écriture à la production finale, Ajar est en solo. Il crée de manière autodidacte et cela fonctionne. À l’été 2024, l’artiste rencontre un grand succès en postant Töundra sur Internet. Ce sont des millions d’écoutes sur TikTok, Instagram et les plateformes de streaming qui propulsent sa carrière. Fort d’attirer un nouveau public rapidement, Ajar n’en reste pas pour le moins lucide. Il refuse de prendre cette notoriété pour acquise et ruse pour la rendre pérenne.


« Bienvenue dans mon jazz méditerranée  » — Extrait du titre Cagöle


La Face B : Comment as-tu vécu le succès soudain du morceau Töundra ?

Ajar : À ce moment-là, j’étais vendeur chez Hugo Boss et j’avais des dettes à rembourser. La musique, que j’ai commencé à prendre au sérieux à mes 20 ans, ne me permettait pas de subvenir à mes besoins. À côté, pendant trois ou quatre mois, j’ai peaufiné le titre Töundra en étudiant le fonctionnement des vidéos verticales durant l’été. La vidéo du morceau a explosé le lendemain de sa publication. Ce succès est tombé au meilleur moment : il m’a permis de retrouver une stabilité financière et de quitter mon travail. Après, je garde toutefois la tête sur les épaules, car un succès viral ne suffit pas à bâtir une carrière. J’essaie de tirer profit des réseaux sociaux, mais je ne compose pas pour les chiffres ou le buzz. Sinon, je pense que j’aurais fait une musique plus mainstream et facile d’accès. Pour Töundra, mon intention première était de raconter un souvenir d’été à Saint-Tropez. En voyant des gens venir du monde entier pour admirer la côte, j’ai réalisé que je banalisais les paysages du Sud, ces roches blanches et les cigales, que j’ai mis en avant dans ce morceau.


La Face B : Vous décrivez votre musique comme du « jazz méditerranéen ». Comment est venu le désir à développer cette identité artistique ?

Ajar : C'est venu de manière très intuitive. En apprenant le piano en autodidacte, je me suis naturellement dirigé vers des harmonies aux couleurs jazz ou bossa nova. J'aime ces sonorités douces. Pourtant, je ne suis pas un érudit du jazz. Enfant, j'écoutais principalement les disques de ma mère : Earth, Wind & Fire, Kool & the Gang, Michael Jackson ou encore Queen. Mes parents sont originaires de Casablanca, au Maroc. Ils sont arrivés en France vers la vingtaine.

Aujourd'hui, je mets un peu de ces origines dans mes morceaux. C'est un aspect que je ne mettais pas trop en avant au départ, car je ne voyais pas forcément le pont à faire avec ma musique. Puis, mon rapport au Maroc s'est construit à travers les vacances d'été et la culture familiale issue de l'immigration. Je ne suis pas né là-bas. Mon objectif est d'éviter de devenir un porte-drapeau ou de céder à la tendance de certains artistes qui catégorisent leur musique pour s'adresser uniquement à leur communauté. Je souhaite créer une musique universelle, qui parle au plus grand nombre, sans enfermer mon propos derrière des frontières.

L'idée a toujours été de distiller ces éléments de façon très subtile et organique. Je ne force jamais les choses : c'est la musique elle-même qui impose la présence d'une derbouka, de karkabous ou d'un solo d'inspiration raï. Une fois cette touche apportée, je préfère passer à autre chose, sans en faire un argument systématique. Pour l'instant, je fonctionne titre par titre. Par exemple, sur Mistral en hiver, j'ai collaboré avec Hamza Nazihi, un joueur marocain de derbouka.



La Face B : Vos textes sont drôles mais assez intimes. Y faites-vous votre autoportrait ?

Ajar : Cela dépend vraiment des morceaux. Je sépare mes titres en deux catégories. D'un côté, les sons « vibe » axés sur l'ambiance musicale comme Kilimini, Où le but est simplement de passer un bon moment. De l'autre, les sons « à texte » plus personnels comme où je me livre davantage. Parfois je raconte des histoires sans retouches. Dans Pas cömpris, je raconte vraiment mon ignorance sur l’homosexualité de mon premier amour. J'aime placer des vannes dans mes textes car cela rend le propos plus accessible et rafraîchissant. Des artistes comme Angèle parviennent à traiter de sujets lourds, tout en gardant une vraie légèreté et un sens de l'humour.


« L'industrie musicale et nos modes de consommation ont énormément évolué par rapport. La clé pour les artistes est de savoir s'adapter à chaque nouveau cycle. »


La Face B : Vous travailler seul en étant indépendant et autodidacte. Envisagez-vous de t'entourer davantage à l'avenir ?

Ajar : J’ai commencé à composer au lycée, à l'époque des « freestylers de soirée ». Après le bac, j'ai tout misé sur la musique. Je ne m'épanouissant pas dans les voies d'orientation classiques. Avec le temps, c'est devenu l'activité qui me procure le plus d'émotions et me complète au quotidien. J'ai tout appris grâce aux tutoriels sur Internet et à l'instinct. Cela ne me bloque pas dans mes collaborations car je touche à toutes les étapes (composition, écriture, mixage, mastering), ce qui me permet de comprendre et de discuter avec tous les corps de métier.

Désormais, je travaille seul mes sons avec l’application Logic Pro. Parce que je n'ai pas encore trouvé la personne qui comprend exactement ma vision artistique. La plupart des intervenants proposent des arrangements, mais ne s'investissent pas directement dans la production pure. J'aimerais beaucoup trouver mon binôme pour pouvoir libérer du temps pour l'écriture. L'industrie musicale et nos modes de consommation ont énormément évolué par rapport à ce qu'ils étaient il y a dix ou vingt ans. Aujourd'hui, les règles du jeu changent vite. Un peu comme si les règles du Uno, (sourire). La clé pour les artistes est de savoir s'adapter à chaque nouveau cycle.



La Face B : Vous n'avez pas d'EP de prévu. Ni d'album. Comment sera la suite de votre parcours musical, entre stratégie de sortie et ambition scénique ?

Ajar : Je ne compte pas sortir d’EP prochainement. Je privilégie la sortie de singles réguliers. À mon sens, ce format est devenu obsolète pour développer une nouvelle audience. Le grand public a du mal à appréhender le terme EP et le confond souvent avec un album, tandis que les journalistes le couvrent rarement s'il n'y a pas un hit massif. J’ai pourtant sorti un vinyle pour répondre à la demande du public. C'était important pour mon équipe et moi d'avoir un objet physique concret qui existe au-delà des plateformes de streaming. Mais mon objectif ultime reste la création d'un vrai premier album, que je pourrai défendre sur scène. Le titre Toundra a été un véritable déclencheur. Après la sortie de Töundra, j’ai eu la chance de signer avec le tourneur AEG et de faire première tournée à guichets fermés. Jouer dans des salles combles permet de sortir de la logique purement virtuelle des statistiques et des réseaux. La chanson vient d’ailleurs clôturer le live. Nous avons retravaillé le morceau avec un gros arrangement live et un rappel, ce qui amène le titre à durer près de 7 minutes. Je me sens fait pour les grandes scènes et les Zéniths. J'ai besoin d'offrir une performance visuelle, généreuse et captivante, à l’image de ma musique.


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