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Gabriel Kröger accepte d'être votre nouvel anti-héros
C'est les yeux mi-clos de sommeil, conséquence de notre médiocre résistance au festival, que nous attendons devant l'entrée du café Jeannette. « J'arrive dans 10 minutes, je me suis trompé de sens de métro », recevons-nous de la part d'un Gabriel Kröger tout aussi, voire plus, fatigué que nous.
Quelques minutes plus tard, il apparaît, valise à la main et sous les yeux, mais galvanisé par une énergie provenant du concert donné à Rock en Seine la veille ou de la perspective d'enfin partir en vacances, qui sait ?

La Face B : Pour débuter l'interview peux-tu te présenter et évoquer tes débuts dans la musique ?
Gabriel Kröger : Je m'appelle Gabriel Kroger, je sors de la musique depuis à peu près six ans. Après la sorti d’un premier disque : Le journal d'un jeune dégueulasse que j'ai réalisé complètement de A à Z. Je me suis dit que j'avais envie de tout faire moi-même, de l'enregistrer, de le mixer, et de le sortir, même si c’était en indé complet.
Ce processus m'a beaucoup plu, j'ai donc continué à créer de la musique et à la diffuser de cette manière. Jusqu'à cette année, et la sortie de mon dernier EP, Un an sans soleil qui représente une évolution, je suis passé à un stade au dessus en terme de production, je l'ai réalisé un peu plus en studio. Bien que je joue toujours la plupart des instruments, j’ai laissé de la place à d’autres musiciens qui m’accompagnent également sur scène.
LFB : Qu'est-ce qui t'a donné envie de faire de la musique ? Il y a t'il eu un moment clé ou tu t'es dit " je veux faire de la musique" ?
Gabriel Kröger : J'ai commencé à faire de la musique assez tard, vers mes 14-15 ans. La bascule s’est opéré quand j'étais au tout début de mes études supérieures, la musique prenait de plus en plus de place. J’étais dans un groupe, même si j’aimais ce que je faisais à coté, je me suis dit qu’il était possible de consacrer du temps à la musique et de trouver un équilibre financier qui permet d’en vivre. C'est à partir de là que j'ai commencé à chercher comment faire une intermittence.
Ça a vraiment été un processus sur le long terme. Il n'y a pas eu un déclic d'un seul coup, parce que pendant toute mon enfance, mon adolescence je me suis dit que ce n'était pas possible pour moi de vivre de la musique, d'en faire un métier, parce que je n'avais pas fait d'école, parce que je ne venais pas d'un milieu où les gens étaient musiciens, parce qu'il était trop tard, etc. Ou parce qu'il fallait être excellent, sinon ce n'était pas possible.
LFB : Ça a été plus difficile pour toi de te trouver en tant que musicien en grandissant dans un milieu qui n'appartenait pas à ce milieu ?
Gabriel Kröger : J'ai eu la chance d'avoir des parents qui m'ont soutenu là-dessus et m'ont dit que « tant que tu sais ce que tu veux faire et que c'est un truc qui te plait, on ne va pas te forcer à choisir un métier de bureau ».
Mais effectivement, je pense que c'est toujours plus compliqué quand tu n'as pas d'exemple direct. Venant d'une petite ville de banlieue où ton seul élément musical est un conservatoire de quartier à échelle modeste, tu imagines la musique comme un loisir et tu abandonnes facilement l’idée de pouvoir en vivre un jour.
LFB : Tu penses que ne pas bénéficier d'une scène directe c'est un frein pour les musiciens installés en banlieue ou en province ?
Gabriel Kröger : Je pense que c'est une problématique de petites villes. Dans toutes les grandes villes, il y a des endroits qui font des concerts à différents niveaux : des caves complètement indées, des bars qui ont plus grandes capacité d’accueil, des petites salles, des clubs ou des SMAC qui font de l'accompagnement d'artistes. Je pense que dès que tu es un peu plus isolé géographiquement, tu es obligé de bouger d'une manière ou d'une autre pour rencontrer des gens.
Hier, à Rock en Seine, j'ai fait une intervention auprès des lycéens et des lycéennes qui font de la musique et qui venaient avec le dispositif Première scène. Je leur disais qu’une des choses les plus importantes, c'est de rencontrer des gens qui font de la musique, qu’importe le style de musique. Sans oublier celles et ceux qui ne font pas de la musique mais qui contribuent à ce milieu, par exemple les photographes, les bénévoles d’associations qui organisent des événements et réalisent des webzines etc.
La Face B : Les Inrocks t'ont nommé l'anti-héros de l'anti-punk. Es-tu d'accord avec cette appellation ? As-tu toujours été d'accord avec les descriptions que les médias font de toi ?
Gabriel Kröger : Quand on débute il arrive souvent qu’on nous accorde des adjectifs étonnants ou que l’on nous attribue des styles musicaux qui n’ont aucun sens. Ça m'est arrivé avec un ancien groupe où l’on faisait du rock, rock francophone, on nous a décrit comme un groupe de "psycka-folk". On n'a jamais compris pourquoi, et l'on a pas osé leur demander d’expliquer ce terme.
Pour revenir à ce que tu disais, arriver dans les pages de médias comme Les Inrocks, qui sont des références pour beaucoup, qu'on soit d'accord ou pas avec leurs coups de cœur, c'est déjà une petite consécration. Et cette formule anti-héro de l'anti-folk est chouette.
Je la trouve rigolote, parce que je pense que le terme anti-héro est très représentatif de ma manière d'écrire. J'adore insister sur certaines choses qui vont de la situation un peu nulle au petit désespoir ordinaire, mais avec pas mal d’autodérision. J'ai fait ça pendant des années avec mes potes, dans ma petite ville, où on faisait pas grand-chose. Cet humour-là il est super important pour moi. Ça correspond bien à cette idée de de l’anti-héro moderne.
L’anti-folk fait référence à la base de mon processus de création, notamment Le journal d’un jeune degueulasse qui est composé de guitare folk, basse, voix et réalisé de manière complètement DIY… à l’époque j’apprenais encore chanter !
LFB : L'anti-héros, c'est une formule plutôt littéraire. La littérature fait partie de ton univers artistique ?
Gabriel Kröger : Déjà, le titre de mon premier EP, est une référence à Bukowski. Kröger, mon nom de scène est emprunté à un héros de Thomas Mann.
J’ai toujours beaucoup lu. Mes parents n'ont jamais suivi les dernières technologie, j’avais toujours une génération de retard sur les consoles portables, je n’ai pas grandi avec la télévision par exemple. J’ai surtout grandi avec mon imagination, je lisais pas mal de BD, de mangas, de romans, etc. Tout ce qui me tombait sous la main quand j’allais avec ma mère, les mercredis à la médiathèque de ville.
J'ai toujours eu un attachement à la littéraire française. Pendant longtemps, j'ai beaucoup écrit de grands textes sur lesquels j’essayais d’y intégrer de la musique, un peu au chausse-pied. Pour les morceaux que je suis en train d’écrire actuellement, j’écris beaucoup plus sur de la musique. C’est-à-dire que je commence par essayer de trouver une mélodie qui colle au morceau puis j’y ajoute des mots, des syllabes ou des rimes, quelque chose qui glisse sur la musique.

La Face B : Hier, j'ai pu assister à ta performance à Rock en Seine. Quelque chose m'a marque, c'est ta manière de mettre en scène l'intimité. Autant dans les paroles que dans ta manière d'être sur scène pourtant tu portes une cagoule ce qui contraste avec cette intimité.
Quel est ton lien entre l'intimité et l'anonymat ?
Gabriel Kröger : La question de l’identité est centrale. Je ne me suis jamais senti prêt, je n'ai jamais eu envie, de présenter mon visage. J’emploie souvent l’image de la carte d'identité, parce que ça englobe toutes les choses qu'on voit ou qu'on s'imagine de quelqu'un, autant de chose qui nous entrainent à coller des idées et des représentations à cette personne. Ça m'a toujours gêné.
En tant qu’artiste, je me suis toujours senti plus à l’aise en dissimulant mon visage. La cagoule permets aussi de laisser l’opportunité aux gens de voir autre chose dans ce que je raconte, ils peuvent voir le texte directement. J'ai toujours écrit sur des choses très personnelles qui peuvent être de l’ordre de l'intime effectivement. Et en même temps, cette image du chanteur, bien apprêté, bien maquillé, qui vient raconter ses petits malheurs, je la trouve à la fois hypocrite et très belle.
Cette équilibre entre l’intime et l’anonymat il se fait naturellement. Notamment dans ma vie en dehors de la scène, avec mes proches il y a des sujets sur lesquels je suis vite gêné, je vais avoir envie de mettre des barrières.
LFB : Tu penses que ça aide le public à s'identifier à tes textes ?
Gabriel Kröger : Oui, je pense que cela aide à s’identifier aux paroles, il y a toujours eu des artistes anonymes peu importe le style de musique. Même si, évidemment, on ne peut jamais sortir à 100 % de ces présentations. Dans mon cas, je pense que ça m'aide à pousser certains curseurs plus loin que ce que je ne pourrais en temps normal.
LFB : Tu es déjà monté sur scène sans la cagoule ?
Gabriel Kröger : Ça m'est arrivé une fois...
LFB : Mauvais souvenir ?
Gabriel Kröger : Non, non, non. Ça m'est arrivé une fois dernièrement lors du concert d’Eadgar, qui m’accompagne sur scène, à la Pointe Lafayette, le lieu a une petite capacité d’accueil donc il n’y avait pas beaucoup de monde. Il m’a invité à le rejoindre sur scène pour interpréter « les jours d’anniversaire me font chialer », j’ai simplement dis aux gens de ne pas me filmer, c’était rigolo.
Avant ça, j’ai fait pas mal de scènes à visage découvert notamment avec d’autre groupes. Mais ce n'était jamais moi qui chantais. Je ne faisais que jouer de la guitare. Ça m'est arrivé une fois de chanter à visage découvert dans ma vie devant des gens avec un ami qui faisait de la guitare et qui chantait aussi. Sauf que je ne savais pas chanter, j'étais très jeune et je me suis ridiculisé. Ça a été une honte qui m'a suivie pendant des années et qui a fait que j'ai mis beaucoup de temps avant d'arriver à oser chanter.

La Face B : Cette année, il y a eu le tremplin des Inrocks, ton nouvel EP, puis les grandes scènes : We Love Green, Rock en Seine. Comment tu absorbes tout ça ? Est-ce que tu vois déjà peut-être une influence sur ton comportement, ta manière de jouer, etc ?
Gabriel Kröger : Je suis devenu extrêmement hautain, je me coupe de tous mes amis. Je les méprise maintenant.
LFB : Tu as bloqué tout le monde ?
Gabriel Kröger : C'est ça, je les ai bloqués. Je prends uniquement les demandes via mon manager.
Plus sérieusement, toutes ces choses sont extrêmement positives. Comme beaucoup, en ce moment, j’ai tendance à être très pessimiste. En parallèle, je vis toutes ces choses tellement positives qui me permettent de pouvoir avancer dans cette musique que je fais depuis longtemps.
J'ai commencé à écrire des textes assez jeune mais ça fait quand même une dizaine d'années que j'écris et que je compose de la chanson même si les gens ne l'entendent pas forcément. Et là, avoir toutes ces choses qui se produisent après autant de travail, ça donne du baume au coeur.
Cette nouvelle exposition, et les grandes scènes sur lesquelles je me suis produit, ce n’est pas quelque chose qui me stresse, je me considère tellement chanceux. Alors quand je monte sur la scène de Rock en Seine et que je sais que j'ai 45 minutes et 300 personnes devant moi qui ne me connaissent pas, le seul truc que je ressens, c'est de l'excitation, de l’adrénaline. C’est d’autant plus une joie car je partage la scène en étant entouré de gens que j’aime et en qui j’ai une confiance absolue que ce soit les musiciens, notre ingé son, et les personnes à la vidéo et à la photo.
LFB : Désormais tu es entouré par des gens de confiance alors que tu as commencé seul. Cette indépendance des débuts était un choix personnel ou une forme de réponse politique ?
Gabriel Kröger : Je pense que déjà, comme on en parlait plus tôt, quand tu n’as pas mille personnes autour de toi qui connaissent et font un tas de chose, que tu ne connais personne qui a un studio ou qui connait intel, ça t’oblige à te débrouiller seul.
Je me suis vite rendu compte que je créais toujours beaucoup plus que ce que j'arrivais à faire avec d'autres personnes et puis j'ai toujours aussi fantasmé cette image de l’artiste multi-instrumentistes, multi-techniciens, autodidacte, etc.
Je pense à des gens comme Car Seat Headrest, ou même plus proche de moi, comme Tip Stevens, qui est un streamer musical français, qui habitait dans une toute petite ville à côté de chez moi, qui m'a appris plein de choses.
Actuellement, je commence à peine à me libérer de certaines taches, car j’ai longtemps été un indépendant hardcore. Je gérais seul presque tout, que ce soit les bookings, les contacts avec la presse, toute la logistique des enregistrements, de mixage, d'arrangement. Il faut apprendre à déléguer des taches et communiquer une fois qu’on a rencontré des gens de confiance.
"La culture libre c'est un combat permanent"
LFB : Il y a eu une grosse partie de ta musique qui a été fondée sur les petites scènes, notamment les petites scènes à Paris. Tu as des souvenirs de cette époque ?
Gabriel Kröger : J'ai une notion du temps qui est extrêmement floue, j'ai l'impression que les trucs se sont produits hier comme huit ans en arrière. Je me souviens quand j’habitais dans le 91 et que j'étais étudiant, je commençais à monter un peu à Paris et voir les concerts. Je me suis rendu compte qu’il y a plein de gens de mon âge qui se déplacent pour voir des concerts, qui ont des groupes, qui ont des gens qui les suivent, qui font des trucs ensemble. Je trouvais ça incroyable. En même temps, j'avais cette frustration de me dire moi aussi je fais de la musique aussi comme sauf que la ou je vis, on est dix reparties sur quatre villes.
Quand j’ai enfin pu être plus présent dans les scènes parisiennes, j’ai commencé à croiser les mêmes personnes, leur adresser la parole, découvrir leur occupation. Cette communauté, c’est vraiment ultra précieux.
Je me souviens des premières fois où j'ai pu monter sur les scènes de l’International, du Supersonic, de la Mécanique ondulatoire, ou les innombrables Pointe Lafayette. C’est plein de souvenirs qui font chaud au cœur.
LFB : Il y a beaucoup de lieux indés, indépendants qui ferment ces derniers temps. Comment tu imagines le futur ?
Gabriel Kröger : Pour moi, ce n'est pas nouveau, et malheureusement, ce n'est pas prêt de s'arrêter. C'est une combinaison de plusieurs facteurs, des facteurs économiques, souvent ce sont des lieux qui reposent sur des économies potentiellement précaires, qui font aussi le choix, pour défendre leurs valeurs, de ne pas forcément rentrer dans certains systèmes.
Ça peut être aussi des décisions politiques, à l'échelle de villes, à l'échelle de régions. Mine de rien, aujourd'hui, on va privilégier un Zénith autant à Paris qu’en province. Les votes de certaines régions témoignent aussi d’une politique assassine pour la culture en termes de budget. On l'a vu même sur Rock en Seine, où j'étais hier, qui a été considérablement amputé de moyens suite à une décision politique l'année dernière, en réponse à la venue et au maintien de Kneecap.
On peut trouver 1000 autres exemples similaires. C'est important, à l'approche des élections, de voir ce que les différents partis politiques ont déjà fait ou promettent de faire par rapport à la culture en France. Je pense qu'en se renseignant, même de manière superficielle, ça se voit assez vite que le côté extrême-droite ont des idées liberticides et "culturicide", je dirais. La culture et la culture libre, c'est un combat permanent.
Retrouvez Gabriel Kröger au MaMa Music & Convention festival le 14 octobre prochain !