2025 – Les coups de cœur(s) de La Face B – Acte III

Le rendez vous devient un classique; comme chaque année la rédaction de La Face B a aiguisé ses plus belles plumes pour vous offrir ses albums coups de cœur(s) du cru 2025. Tout de suite, on vous révèle notre troisième acte avec Geese, Addison Rae, Samia, Medine, Ada Oda & Viagra Boys.

Geese – Getting Killed (Anthony)

Il est difficile de saisir l’évolution du collectif new-yorkais Geese sans avoir d’abord écouté l’album solo, absolument superbe, de Cameron Winter. Sorti en décembre 2024, Heavy Metal amorçait un néo-classique folk chaotique et singulier, aussi déroutant que novateur dans le paysage rock. À première écoute, tout semblait n’avoir ni queue ni tête. Pourtant, ce disque faisait figure de préquel évident à Getting Killed. Avec ce nouvel album, GEESE se détache nettement de ses deux premiers disques, au contenu inégal, pour s’appuyer pleinement sur l’univers de leur leader. La guitare s’y fait plus tranchante, parfois lancinante. La batterie divague, désoriente, malmène le tempo. Et pourtant, ce marasme instrumental captive : sous le chaos se cache une vraie mélodie, fragile mais tenace. Depuis, une hype aussi soudaine que inattendue entoure le groupe et elle est largement méritée.

Tout commence avec Au Pays du Cocaine, qui brosse le portrait de relations humaines instables, teintées de désillusion. Sa portée est universelle, faisant écho à un monde contemporain de plus en plus hostile. Saturé de métaphores, 100 Horses prolonge ce climat de peur et de surenchère émotionnelle. Le morceau-titre Getting Killed pousse encore plus loin cette absurdité très actuelle : “I’m getting killed by a pretty good life”, autrement dit, ce qui nous nourrit finit par nous consumer à petit feu. Cette prise de conscience s’intensifie sur Taxes, où le banal du quotidien se transforme en vertige existentiel. L’anxiété se mue en lucidité sur l’outro nerveux Long Island City Here I Come, où Cameron Winter, d’une voix sarcastique et tendue, concède d’avancer entre détermination et doute. Cet arc narratif résonne comme une parabole contemporaine : celle de tout individu confronté à un monde instable, pressurisé, en accélération constante.

Entre grooves tordus, accélérations brutales et ralentissements soudains, la rythmique est sans cesse bousculée, créant un équilibre précaire entre minimalisme dissonant mais étonnamment surchargé. Getting Killed s’impose ainsi comme un art rock nouveau, fébrile et excessif, à l’image d’un monde qui vacille.

Samia – Bloodless (Paul)

L’heure est venue de réparer une grande injustice. Bloodless, le troisième album de Samia, est de loin l’album que nous avons le plus écouté en 2025. Pourtant, lorsqu’il est sorti le 25 avril dernier, votre média favori n’avait guère parlé que d’un clip. Ça n’est pourtant pas faute d’avoir eu accès au reste de l’album ; avant sa sortie, on confesse l’avoir écouté trois fois. Après sa sortie, on confesse n’avoir plus assez de doigts pour dire combien. Mais c’est que le mois d’avril était chargé, que le présent s’y est accumulé, et aussi que, peut-être, Samia représentait pour nous une artiste si complexe et si fascinante qu’on osait à peine s’y attaquer.

On le fait ici. Bloodless est un corpus de 13 titres parfois cryptiques, chiffrés, régulièrement opaques pour l’auditeur francophone. Pas tant dans sa musique – indie folk très élégamment réalisée – mais davantage dans ses mots. Les chansons de Samia ont des airs de journal intime, avec ses prénoms mentionnés en toute évidence, comme s’ils se passaient de présentation, avec ses évènements mentionnés par allusions, et ses références littéraires et musicales dissimulées.

On se réfère alors à ce que René Char disait de la poésie pour qualifier l’écriture de Bloodless  : « le poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves ; seules les traces font rêver ». Parce qu’on n’en doute pas une seconde, dès la première écoute : il y a ici poésie véritable. Enchantement mystérieux que l’on se répète à soi avant d’en comprendre le sens, de raccrocher les pièces du puzzle. Mais il y a aussi, chez Samia, et, c’est tout le paradoxe, une extrême vulnérabilité, une honnêteté presque brutale. C’est peut-être la définition même du poème : être tout à la fois ici et ailleurs, simple et double, exposé et fuyant. Bloodless est tout cela. Un questionnement bouillant sur l’identité, la féminité, sur le corps, sur le lien.

C’est aussi une ou deux phrases qui nous ont fendu le coeur « when you see yourself in someone/how can you look at them » sur le sublime North Poles. C’est par ailleurs tout notre été, passé à crapahuter dans les Balkans en se répétant les dernières phrases de l’album. Dans Pants, les fleurs près des arbrisseaux vous invitent à reconsidérer la magie qui existait déjà. Le bonheur, semble dire Samia, c’est parfois simplement d’ouvrir les yeux sur le merveilleux qui existait sans qu’on puisse le regarder.

C’est reconnaître ce qui existe. Alors, nous, avec cette chronique, on le reconnaît enfin : Bloodless était, depuis le début et de loin, notre album préféré de 2025. 

Addison Rae – Addison (Pierre)

La flopée de singles parus avant la sortie de l’album ne m’avait que peu convaincus. D’ordinaire assez éloigné du neo-r’n’b qui les imprégnait, ils n’ont pas suscité chez moi un enthousiasme qui m’aurait fait attendre de bien ferme l’album au complet. 

Et pourtant ! Tout à prit sens dans son ensemble. A la fin de ma première écoute d’Addison, les morceaux qui m’avaient semblé fades et médiocres étaient devenus des hits en puissance. Un grand écart surprenant qui tient dans le savant équilibre entre les visuels, la musique et l’incarnation d’Addison Rae. Cette dernière s’éloigne des codes actuels pour s’approprier ceux des années 2000, une sorte de revival de Britney Spears avec des influences beaucoup plus éthérées et une sincérité que personne n’étouffe (#freebritney). 

L’album crie à l’insouciance adolescente, aux chaleurs estivales mais avec un regard plus adulte. C’est une fin d’insouciance qu’on embra(s)se ici dans des nappes envoûtantes et des traitements de voix psychédéliques. Les morceaux s’enchaînent et se complètent à merveille, expliquant peut-être mes réticences face à des premiers singles qui manquaient sûrement de l’emballage final pour prendre tout leur sens dans mes oreilles et les squatter à plus d’une reprise cette année. 

Un chemin d’auditeur repenti qui se termine au Cirque Royal de Bruxelles pour hurler, sans retenue aucune, la ribambelle de hits qui peuple cet album. 

Ada Oda – Pelle d’Oca (Mathilde)

Sérieusement, le 27 janvier dernier, j’ai versé ma petite larme en découvrant l’annonce sur les réseaux : le groupe Ada Oda se séparait. Pourquoi tant de haine ? Heureusement, dans notre malheur, leur album Pelle d’Oca sortait quand même dans cette période de troubles pour ravir nos oreilles. Le 21 février 2025, le groupe sortait donc 11 titres dans un album énergique qui donne envie de moshpit à chaque 3 secondes. C’est ça la magie d’Ada Oda, et aussi que ce soit un groupe belge qui chante en italien, ce que l’on ne voit pas tous les jours, et qu’ils ont réussi avec brio!

Ada Oda, c’était aussi une histoire d’amour entre la Belgique et le Québec, avec Lisbon Lux Records qui avait embarqué dans l’aventure, leur clip Immobile tourné en plan séquence sur le parking de l’Orange Julep, et de façon mi autorisée, et un passage plus que remarqué au FME cette année-là, en 2024.

Après 4 ans de musique, plusieurs tournées en Europe et à l’international, et deux albums, Ada Oda quitte la scène musicale, mais ne quittera pas nos listes d’écoute avant un bon gros moment encore.

Médine — Stentor Act I

Médine nous a fait attendre quelques années avant de revenir avec un nouvel album, et l’attente en valait clairement la peine. Nous étions dans l’obligation de parler de Stentor Act Iavant la fin de l’année 2025. Médine confirme une fois de plus que les bons albums prennent du temps. Comme le vin, il se bonifie avec les années.

Avec Stentor Act I, il offre bien plus qu’un album. Il nous offre un univers, une direction artistique affirmée et une plume toujours aussi impressionnante. À ce stade de sa carrière, Médine prouve qu’il a encore énormément de choses à dire. Incisif, touchant et dérangeant pour beaucoup, il continue d’énoncer des vérités qui ne font pas toujours l’unanimité. Certaines pressions politiques tentent même de freiner sa parole, via des déprogrammations ou des retraits de subventions. Mais ni Médine, ni les structures qui l’accompagnent, ne se laissent intimider : le pouvoir des mots et de la musique reste plus fort que tout. Comme dirait Médine c’est la force de la culture, face à la culture de la force.

On va s’arrêter sur deux morceaux qui m’ont particulièrement marqué et qui, selon moi, résument à eux seuls la puissance de cet album.

Tout d’abord le featuring sur Thalys de Médine & Isha.  Ce morceau s’impose comme l’un des plus percutants de l’album. L’écriture est chargée de références et d’une colère contenue mais maîtrisée. Médine & Isha dressent un état des lieux brutal et honnête de la France contemporaine, entre héritage colonial, racisme systémique et répression policière. Les images sont tranchantes et confrontent le récit national à la réalité des quartiers populaires.

Isha rejoint pleinement l’univers de Médine, tant dans le fond que dans la forme. L’écriture est visuelle, presque cinématographique, avec ces scènes de gares, de périphérie et de wagons, symboles du passage constant entre centre et marges, visibilité et invisibilisation. Ensemble, ils livrent une parole brute, sans compromis, qui ne cherche ni l’apaisement ni le consensus.

Sur QI RapMédine s’attaque à l’exercice de l’égotrip avec la maturité qu’on lui connaît. Il se présente comme un rappeur-écrivain, conscient de son parcours et de sa place. Les références au rap des années 2000, aux médias et à l’industrie musicale servent surtout à dresser un constat lucide du rap game actuel.

Loin de la frime gratuite, cet égotrip mêle autocélébration et critique du système. Médine démonte les carrières jetables, l’obsession des chiffres et les tendances éphémères. Ici, la longévité devient un argument, presque une revendication. La plume est acérée comme une lame, souvent ironique, et portée par une technique irréprochable. Plus qu’un exercice de style, c’est le témoignage d’un artiste qui n’a rien à prouver.

Stentor Act I est un album qui touche et qui transperce. Les mélodies au piano et à la trompette apportent une vraie profondeur émotionnelle. Le morceau Stentor, épique et frontal, en est la parfaite illustration : du rap pur, sans artifices, sublimé par une trompette qui renforce encore la dimension grandiose du projet.

Médine kicke fort, et ça fait du bien d’entendre un album comme celui-ci en 2025. On aime toutes les formes de rap, mais ce rap exigeant et habité est essentiel.

Pour les convaincu·e·s et pour les prochain·e·s : bienvenue, vous êtes du bon côté de l’histoire.

Viagra Boys – Viagr Aboys (Théo)

Ok… Alright ? Ok… Alright ?” Les Suédois de Viagra Boys n’ont clairement pas ralenti depuis Cave World et sa tournée massive. Avec Viagr Aboys, le groupe poursuit le travail de leur identité, et notamment celle déjà affirmée sur Punk Rock Loser. L’album s’ouvre sur l’entraînant Man Made Of Meat avant de dévoiler rapidement des morceaux plus nuancés, comme  single UNO II teinté de flûte, où pointe une forme de spleen et de mélancolie nouvelle.

Dirty Boyz vient rappeler les basslines lourdes et l’identité rythmique du groupe, tandis que You N33d Me est clairement pensé pour le live, les pogos et l’énergie que Viagra Boys déploient sur scène à chaque concert. Avec ce nouvel album, Viagra Boys s’inscrivent parfaitement dans ce nouveau courant de post-punk moderne, même si le terme est aujourd’hui beaucoup utilisé pour qualifier des esthétiques très différentes.

On est surtout heureux de voir le rock reprendre de l’espace cette année. Des groupes comme Viagra Boys prouvent qu’il est toujours possible de proposer une identité forte, taillée pour les concerts et festivals.

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