Ce qu’on appelle assez grossièrement le “Drug Rap”, fait partie de ces “rabbit holes” qui ne cessent de nous amuser. Cette année, un album très attendu a réussi à rendre hommage à ce genre sombre, poisseux et hautement illégal. Album attendu depuis pas mal de temps : “Trainspotting” de Rome Streetz et Conductor Williams.

Les deux Jokers de Griselda
Rome Streetz et Conductor Williams sont deux artistes particulièrement appréciés par les fans de rap underground. Ils sont souvent à considérer comme les deux meilleurs fers de lances de l’écurie Griselda depuis quelques années. De plus, l’intérêt du public semble s’être estompé. Benny The Butcher, un Westside Gunn et un Conway The Machine étant devenu une parodie d’eux-mêmes. Cependant, Rome Streetz fait partie de cette mouvance “Néo-Boom Bap” qui ravit les plus anciens par l’héritage assumé du style. Les plus jeunes s’y retrouvent aussi par le côté corrosif, lugubre des albums. C’est court, concis et faisant abstraction de tous codes du mainstream.
Pour en revenir aux deux protagonistes d’aujourd’hui, l’alchimie entre Streetz et Conductor ne date pas d’hier. Déjà, en 2022, Rome Streetz sort le génialissime album “Kiss The Ring”. Une très grande majorité des morceaux étaient produits par le producteur phare de Griselda. Les fans y voyaient une symbiose où la production crasseuse et distordue de Williams fusionnait à merveille avec Rome Streetz. Les années passent, et les projets s’enchainent. Rome Streetz, habitué des albums communs avec des producteurs et autres rappeurs, se montrent plus que productif. Album avec DJ Muggs, Big Ghost Ltd., avec Ransom, et, le plus mauvais du run, l’album en commun avec Daringer.

Daringer est l’un des architectes du collectif. Même s’il a su construire un son Blueprint de toute une scène, il semble s’être essoufflé. “Hatton Garden Holdup” sort donc en 2024, et l’album ne fonctionne pas. Les productions de Daringer ne suffisent pas à suivre Rome Streetz. Habituellement explosif et technicien de génie, ici, il semble ne pas trouver chaussure à son pied. L’album est mou, sans surprise, et ne parvient ni à stimuler l’auditeur, ni les artistes présents sur le projet. Ce qu’il manque à Rome Streetz, c’est un producteur fou, sans concession qui parvient à créer un univers lugubre. Conductor Williams était donc le parfait chirurgien pour cette opération.
L’héritage du Wu
“Trainspotting” est cet album terriblement jouissif. N’offrant certes que peu d’innovation à un genre déjà bien en place, l’album pousse les curseurs aux maximums. Le but est simple : offrir un produit nerveux, acide et dégoulinant de crasse. Ce qui frappe en premier lieu, c’est évidemment le travail de production. Ce qui fait le charme des productions est la capacité à créer un aspect angoissant, froid et occulte à sons. L’objectif d’un Conductor (à l’image d’un DJ Muggs) est de créer une véritable distorsion dans ses productions. Prenant un sample et en l’étirant le plus possible, l’album donne un sentiment de malaise, à la limite du terrifiant. Donc bien évidemment, qui dit production boom-bap cauchemardesque, dit un Rome Streetz au top de sa forme.
Rome Streetz, en bon élève de Method Man. Ce genre de technicien qui rappe avec un couteau entre les dents. Entre les multi-syllabiques qui nous font retourner le cerveau, les cadences sur les instrumentales qui restent toujours aussi imprévisibles et surtout, cette hargne au micro, on est ici face à du grand Rome Streetz. Mais surtout, ce qui rend sa musique aussi bonne, reste dans son écriture. Streetz part souvent d’un postulat simple : inclure la religion dans les égoûts de New-York.
Entre Gustave Doré et Danny Boyle
Faisant référence assez régulièrement au Diable, à Dieu, et autre figure christique, Rome Streetz tente de pousser le statut de dealer au niveau évangélique. Sur “Runny Nose”, “99 Tributes” ou encore “Rule 4080” pour ne citer qu’eux. Ce qui apportera une dimension encore plus puissante à l’album, tant l’écriture mélange parfaitement la pureté religieuse, et l’immoralité de la rue.
“Rule 4080” par ailleurs, fait une référence au grand “Check The Rhymes” d’A Tribe Called Quest. Là où Streetz explique souvent que le groupe New-Yorkais était déjà visionnaire sur les méfaits des maisons de disque, prônant ainsi l’indépendance. Rome Streetz utilise aussi cette thématique tout du long. L’indépendance et la liberté artistique.
Le titre de l’album, lui aussi est une référence au film “Trainspotting” de Danny Boyle. Film où l’on y suit un groupe de jeunes d’Edimbourg, toxicomanes voulant s’en sortir. L’intérêt de reprendre ce film est simple. Streetz est un grand fan du film, et décide de reprendre l’esthétique nerveuse, chaotique et viscérale par instant. Tout comme le film, l’album est sale, collant, immonde et puant.
Le son “Ricky Bobby”, avec un Method Man en feu, en est le parfait exemple. En effet, des lyrics de “Mobb Music”, une ambiance glauque et haletante. Tout l’album parvient à trouver cette balance entre le film dont il fait référence, et le style rap New-Yorkais. Surtout, cette alchimie va aussi de paire avec le côté malveillant mais amusant du rappeur. Rome Streetz est amusant à écouter. Il est plein d’énergie, rap avec le couteau entre les dents et avec malveillance. Il parvient à retranscrire cette folie du film et cette nervosité.
“Trainspotting” est un des grands immanquables de l’année. Un bijou “Made In Griselda” comme on les aime et nous donnant envie de replonger dans des “4, 5, 6” de Kool G Rap, ou “Only Built 4 Cuban Linx” de Raekwon.
De la grande musique immonde.
Instagram de Rome Streetz
Instagram de Conductor Williams