« Prayer & Sin », les litanies réussies de Dafné Kritharas

La chanteuse franco-grecque publie un premier album autoproduit de ses propres chansons. Une première, après deux albums réussis quasi exclusivement composés de reprises de chansons traditionnelles. Elle défendra Prayer & Sin sur la scène du Théâtre du Châtelet le 19 janvier prochain.

Enveloppée dans un clair-obscur rembranesque, Dafné Kritharas se dévoile. L’artiste a des cheveux longs hirsutes et les lèvres entre-ouvertes. Comme si elle tentait de nous raconter une histoire. Il faut dire qu’avec son dernier album autoproduit Prayer & Sin, la chanteuse se mue en aède. Par son chant méditerranéen, autant sensible qu’incarné, elle porte des récits d’exils, de perte, mais aussi de joie et d’espoir. Dafné Kritharas reste toujours sur ce fil impalpable qui relie les dualités au lieu de les séparer.

Le disque s’ouvre sur une scène de fête dionysienne. Ferte invite à se soûler, à danser et à sortir les guitares comme remède aux tourments. Une ordonnance que prescrivait déjà Charles Aznavour avec son chant tzigane Les deux guitares. Énergique et dansant, la fougue de ce morceau rappelle celle d’Aziza Mustafa Zadeh, pianiste prodige azérie. Dafné Kritharas évoque également une mélodie aussi insaisissable qu’un serpent. Ce titre entre en résonance avec Xapa, « la joie », en grec. La chanteuse y évoque l’allégresse retrouvée dans les moments de douleur et de tristesse léthargiques.

Les mélopées, pourtant, rattrapent rapidement la chanteuse. Dans le vide, la trentenaire demande à la mer Méditerranée où sont ceux qui la traversent. Silence. Seul, le vent lui répond. Avec Anemos, l’artiste évoque le drame des migrants risquant leur vie dans une traversée mortuaire. Elle semble aussi questionner notre propre silence en suppliant le ciel de lui répondre. La voix de Dafné Kritharas se dédouble en écho, résistant aux harmonies jouées par vague par le pianiste et arrangeur Camille Bacha, derrière une grande partie de l’album. Cette complainte est signée de l’Athénien Alexandros Emmanouilidis, comme la quasi-totalité des chansons helléniques.

Le grec comme langue de refuge et d’expression

Ce morceau entre en résonance avec une autre élégie contemporaine. À travers Là-bas, l’artiste questionne notre indifférence face à des conflits qui nous rendent sourds et obligent certains peuples à l’exil. Dafné Kritharas explique que cette chanson évoque en premier lieu Gaza. La chanteuse au moment de la composition suivait la guerre au Proche-Orient à travers les yeux de Bisan Owda, une journaliste palestinienne très active sur les réseaux sociaux.

C’est le chanteur et guitariste Paul Barreyre, qui a coécrit Là-bas. Il est « l’âme sœur musicale » de la chanteuse et signe l’ensemble des textes francophones. Parfois accompagné de paroles écrites par Dafné ou empruntées au Tango de Néphèle de la diva grecque Haris Alexiou (sur une composition de Loreena McKennitt). C’est en grec que Dafné Kirtharas s’exprime avec plus d’aisance. Elle décrit cette langue « instinctive » comme celle de son « âme ».

Un morceau dénote parmi les somptueuses berceuses offertes par la chanteuse. Par ses sonorités électros et noise, Kaigesai amène l’auditeur vers des ambiances plus brutes et indomptées. Ce morceau aux paroles pyromanes, par son refrain « Brûle, deviens poussière et fumée », ressemble à The Dovecote. A travers ces deux chansons, Dafné Kritharas use d’une technicité vocale à la fois maîtrisée, sauvage et bestiale. La chanteuse raconte dans ce deuxième titre une histoire inspirée de la réalité : une femme recluse dans les montagnes crétoises, telle une sorcière, après avoir été ostracisée et battue suite à de fausses accusations d’adultère.

Des récits de femmes libres

Au travers de cet album, la chanteuse franco-grecque s’exprime en élégies. Elle interprète le plus souvent des textes lourds de sens, portés par des femmes en souffrance et en quête de liberté. Que ce soit avec The Dovecote ou Mia Kori, Mia Skia. Avec cette composition, Dafné Kritharas se met dans la peau d’une femme qui souhaite fuir un mariage forcé : « L’ombre d’une femme pleure (…), prie le ciel pour qu’il la transforme en pluie afin de glisser à travers les rigoles du village et de s’enfuir jusqu’à l’océan. Elle prie les limbes pour que celui à qui on l’a mariée, et qui la prive de sa liberté, soit changé en terre. » La mélancolie atteint son paroxysme avec une poignante reprise en français d’Alfonsina y el mar. Ce morceau mythique, composé par le pianiste argentin Ariel Ramírez, rend hommage à la poétesse Alfonsina Storni, qui s’est suicidée en se jetant dans la mer.

Dans l’ensemble, Dafné Kritharas use de douceur et d’envolées lyriques pour raconter des histoires. Elle s’accompagne de son cousin, le pianiste Camille El Bacha, pour apporter une teinte classique à sa musique. La chanteuse s’entoure également d’autres musiciens issus des musiques traditionnelles ou du jazz, comme le violoncelliste Sary Khalifé, le contrebassiste Pierre-Antoine Despatures, le multi-instrumentiste Sylvain Barou, le percussionniste Ersoj Kazimov ou encore le batteur Milan Tabak.

Une voix cathartique

Par la douceur et les émotions fortes, intenses et cathartiques que provoque sa voix douce et aérienne, Dafné Kritharas s’inscrit dans la courte liste des grandes chanteuses. Elle avait déjà prouvé l’intensité de son timbre et de son chant, qui ne laissent personne indifférent, à travers deux précédents albums défendus lors de festivals ou sur la scène de grandes salles parisiennes. Dafné Kritharas promet, lors de son prochain concert au Théâtre du Châtelet, fin janvier, une représentation aussi généreuse que sensible.

Dafné Kritharas sera en concert au théâtre du Châtelet le lundi 19 janvier 2026

Laisser un commentaire