Keren Ann : « Ce n’est pas un album parisien »

Programmée le 25 janvier à l’Hyper Weekend Festival de Radio France, l’auteure-compositrice-interprète et guitariste défendra sur la scène du studio 104 Paris Amour, son dixième album studio. Un disque touchant par son élégance, son réconfort et sa pudeur.

Dans un intérieur feutré aux teintes chaudes, une musicienne est assise sur un canapé en tissu clair, une guitare électrique posée délicatement sur les genoux. Vêtue d’un costume sombre à l’allure androgyne et élégante, elle adopte une posture calme et introspective, le regard tourné vers la gauche, comme absorbée par une pensée musicale. La lumière naturelle, douce et tamisée, souligne les textures du décor et crée une atmosphère intimiste.

Autour d’elle, le mobilier et les objets racontent une esthétique soignée : table basse en bois brut, verrerie ancienne, livres soigneusement disposés, fauteuil en rotin et compositions florales séchées. L’ensemble évoque un univers à la fois chaleureux, vintage et profondément artistique. Accrochée au mur, une photographie ancienne renforce ce sentiment de temps suspendu et de mémoire.

Cette image traduit un moment de pause et de création, où la musique semble prête à naître dans le silence. Elle incarne une sensibilité discrète, une élégance sans ostentation et une relation intime à l’instrument, à l’image d’un travail musical empreint de pudeur et de profondeur.
La,chanteuse qui, avec Benjamin Biolay, a coécrit Jardin d’Hiver, dans son appartement parisien. Crédit photo : Amit Israeli.

À son cou, il n’y a pas qu’un simple collier. Keren Ann dévisse son pendentif pour en sortir un stylo. La chanteuse explique écrire tout le temps. Elle a toujours un carnet sur elle, dans lequel elle écrit « toute sa vie » : les devoirs de sa fille, ses rendez-vous presse, des grilles d’accords ou encore des poèmes. Il n’y a nul doute que Keren Ann y ait griffonné l’esquisse de son dernier album, Paris Amour. Un disque orchestral autant qu’intimiste et sensible qui marque le retour de la chanteuse en solo, après près de six ans d’absence.

L’artiste, née à Césarée, a grandi dans de nombreux pays et, désormais naturalisée française, s’est installée dans la capitale depuis plusieurs décennies. Elle raconte revenir sans cesse à Paris, une ville intimement liée à son quotidien, à son travail et à sa maternité. Keren Ann habite dans les hauteurs de Montmartre. Perchée chez elle, la cinquantenaire a écrit, dans l’intimité de son foyer, Paris Amour. C’est le matin que l’artiste se met à écrire et à composer, à la guitare plutôt qu’au piano, par peur de réveiller sa fille ou les voisins. Keren Ann explique travailler dès l’orée du jour, portée par un besoin vital de musique, tout en nuançant : elle est parfois plus passive et observatrice, lisant de nombreux poèmes qui enrichiront ses textes. Son désir de musique, elle l’exprime notamment au cœur de son dernier album.

« Dès qu’on est observé, tout change »

La Face B : Vous avez donné pour titre à cet album Paris Amour, quelle est votre relation à cette ville ?

Keren Ann : En tant qu’auteure, je m’adresse à une ville comme je peux parler à des souvenirs ou à des objets. Cela me permet de créer une narration. Le rapport que j’entretiens avec eux devient alors poétique, comme s’il s’agissait d’une histoire romantique. Mais je n’irais pas jusqu’à dire que j’entretiens une relation amoureuse avec Paris. L’album n’est pas tant une déclaration d’amour à la capitale. Il s’intitule Paris Amour parce que c’est dans cette ville que je vis.

J’y recueille, j’y assemble et j’y écris les histoires que je raconte dans mes chansons. Pourtant, ce n’est pas un album parisien, et encore moins « Rive gauche ». C’était un magazine, il me semble, qui m’avait étiquetée ainsi. Bien que les images de mes chansons (La Mauvaise Fortune ou Que n’ai-je ?) soient davantage celles des pavés de Montmartre ou de la gare du Nord que de l’île Saint-Louis. À travers ce dernier disque, j’évoque l’eau et la mer, car mon âme se trouve souvent sur les rivages. J’ai besoin d’espaces qui n’ont pas d’horizon.

La Face B : Vous évoquez des choses personnelles, parfois très douloureuses, avec beaucoup de pudeur et de retenue. Est-ce quelque chose que vous avez recherché ?

Keren Ann : Je crois que c’est mon style d’écriture en général. J’aime parler des choses, savoir de quoi je parle quand je raconte. Parfois, j’utilise une histoire que je n’ai pas forcément vécue pour exprimer une émotion que je connais. Il y a un aspect psychanalytique. C’est être dans l’empathie, dans l’absence de jugement, entrer dans la tête de quelqu’un qui n’est pas parfait. J’aime les fissures et les fêlures, j’en parle souvent. Je trouve que c’est ce qui rend les gens accessibles, humains et touchants.

La psychanalyse, c’est verbaliser, trouver une forme précise pour dire les choses. Le fait de réussir à condenser une idée, de la formuler clairement, me libère de quelque chose. Il y a moins à expliquer, à se réexpliquer à soi ou aux autres. Par exemple, La Sublime Solitude est très clairement une chanson adressée à quelqu’un, mais aussi à moi-même. Ce n’est pas tant une chanson sur le choix d’être seule qu’une sorte de « chambre à soi », à ma manière. Je crois que les personnes qui créent ont besoin de relations profondes. Mais aussi d’une solitude réelle pour pouvoir créer sans être dérangées.

« Je cherche à exprimer cette souffrance partagée, non seulement pour celui qui la vit, mais aussi pour ceux qui l’accompagnent. »

Écrire dans un café ou dans une pièce fermée, ce n’est pas du tout la même chose. Dès qu’on est observé, tout change, un peu comme les particules en physique. Cette sublime solitude permet une création plus authentique, plus pure, et elle est nécessaire. Ce n’est pas une déprime, c’est un privilège.

Il y a aussi la figure de la mer, qui traverse tout l’album sous différentes formes : la Méditerranée, Saint-Malo, la mer qui se divise, la mer et la mère… Dans Comme si la mer se divisait, il y a une dimension biblique, la mer géographique qui se sépare. Et une lecture psychanalytique, celle de la mère qui se divise pour donner naissance. Quand je parle d’« une vie entière dans tes yeux bridés », je parle aussi très concrètement de ma mère, d’origine maternelle indonésienne . Tout cela coexiste dans la chanson, sans que j’aie besoin de l’expliquer. Chacun peut y projeter ce qu’il veut, mais pour moi, ce rapport-là est très clair.

La photo montre la chanteuse et musicienne Keren Ann dans une pose décontractée. Vêtue d'un costume noir élégant, avec une chemise blanche et une cravate, elle semble à la fois sophistiquée et décontractée, se reposant sur des coussins en tissu beige. Son regard calme et légèrement pensif ajoute une touche d'intensité à l'image. La lumière douce met en valeur ses cheveux grisonnants et son expression sereine, soulignant une beauté intemporelle et une personnalité mystérieuse. Cette image reflète l'univers unique de Keren Ann, une artiste qui fusionne des éléments de la pop, du folk et du jazz dans ses créations musicales.
Keren Ann a vécu entre Israël et les Pays-Bas jusqu’à ses 11 ans. Son père était Israélien, Russe, Polonais, Ukrainien.
Sa mère est franco-néerlandaise et javanaise (actuelle Indonésie).

La Face B : En parlant de psyché, vous avez justement écrit Que la vie est sur la maladie d’Alzheimer, à en croire certains articles.

Keren Ann : Cette chanson ne parle pas réellement de l’oubli ou de la maladie d’Alzheimer, contrairement à ce que certains articles suggèrent, même si elle peut être adressée à quelqu’un qui en souffre. En réalité, elle traite plus largement des troubles de la mémoire et de la bipolarité. L’idée est de s’adresser à quelqu’un qui, par moments, semble totalement absent, perdu dans sa propre souffrance, mais qui, à d’autres instants, peut se retrouver parmi nous, comme s’il revenait à lui-même.

C’est une réflexion sur ces moments où l’on pourrait demander à cette personne. Y a-t-il des instants dans ta vie où tu te souviens que la vie est belle ? Malgré la douleur, existe-t-il des moments où tu peux retrouver un peu de lumière ? C’est une question ouverte. Juste un désir de savoir si cette personne, qui peut parfois faire souffrir son entourage, a aussi accès à des moments de paix ou de clarté. Pour moi, ce sujet est important, car j’ai de plus en plus de proches qui vivent avec ce genre de maladie. En écrivant cette chanson, je cherche à exprimer cette souffrance partagée, non seulement pour celui qui la vit, mais aussi pour ceux qui l’accompagnent. C’est un message de compassion.

Il y a bien sûr toute une tradition de poètes qui ont écrit que la vie est belle, chacun à partir de sujets très différents, mais ici, la question est ailleurs. Parce que vivre, c’est avoir la chance de toucher la matière, de sentir les goûts, d’écouter Chopin ou les Beatles, d’être bouleversé par Miró ou Rembrandt. La vie est belle, profondément. Puis, J’écris parce qu’il y a une nécessité intérieure, un besoin de donner forme à ce qui vit en moi. Ce qui m’intéresse, c’est de créer quelque chose de beau, d’esthétique, qui a une musique propre et qui me parle.

La Face B : Vous parlez beaucoup de Chopin. Était-ce un musicien que vous écoutiez, que vous écoutez encore, et qui a pu nourrir la création de l’album ?

Keren Ann : Il y a chez Chopin, et chez les musiciens classiques en général, quelque chose de très parlant. Une créativité immense, une écriture harmonique extrêmement personnelle, qui a ensuite nourri toute la folk, la pop et le rock’n’roll. Le lien que je fais entre Chopin et le songwriting est donc assez simple et presque naturel. En même temps, c’est un compositeur avec lequel on ne peut pas triche. Ce qu’il a écrit doit être joué tel quel, sans chercher à s’en mêler ou à le détourner. Et j’aime beaucoup cette rigueur-là. Parfois, on a besoin de se « nettoyer les oreilles » de faire un reset, et je trouve qu’il y a toujours un morceau de Chopin ou de Stravinsky capable de remettre les choses à leur place, de rouvrir l’écoute et de redonner un point d’ancrage.

« La vie est belle, profondément »

La Face B : Et sur le travail musical, quelle place accordez-vous au voyage ou à l’ailleurs ? Il y a toujours une espèce de cavale qui traverse chacun des sous-titres, d’un point de vue musical.

Keren Ann : l’illustration par la musique est infinie, et c’est précisément ça qui est génial. Une chanson, au fond, c’est une forme assez simple : couplet, refrain, couplet, refrain, parfois un pont. Mais à l’intérieur de cette structure, tout est sans fin. Il y a une infinité de combinaisons possibles entre les mots, les rimes, les notes, les accords, les progressions et l’harmonie. Et puis il y a tout ce que la musique permet en termes de choix sonores : les instruments, les textures, les couleurs.

Va-t-on vers des vents, des cordes, des cuivres, ou quelque chose de très dépouillé avec basse, batterie, piano, contrebasse, des claps ? Ajoute-t-on un chœur ? Et si ce sont des cordes, comment les penser : un quatuor, une autre formation, une matière plus hybride ? Là, en l’occurrence, je me suis aussi amusée avec un orchestre hybride, avec notamment des altos mis en avant. Il y a tellement de possibles, tellement de textures à explorer. Et c’est ça, au final, la magie de la chanson : cette sensation que, même dans une forme très codifiée, le champ de création reste absolument sans limite.

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