Suite à la sortie de son dernier album You Heartbreaker, You, paru fin août 2025 et acclamé par la critique, Jehnny Beth ne souhaite pas en rester là. La Face B a pu la rencontrer à la fin de l’année, dans un célèbre cimetière parisien. Il ne s’agit pas ici d’une interview, mais de bien plus que cela : une conversation avec une artiste pleinement investie dans son art et désireuse de partager cette culture alternative. Très certainement l’un des échanges les plus enrichissants et passionnants de La Face B. Cela tombe bien car le programme Jehnny Beth s’annonce riche avec une tournée en France, au Royaume-Uni et en Europe au début du printemps. Nul doute qu’on la croisera également avec plaisir lors de festivals cet été. Au programme de cette interview : mosh pit, Arte, fascisme et Sextile

La Face B : Salut Jehnny. Heureux de te rencontrer ! J’espère que tu vas bien. Tu as sorti ton dernier album l’année dernière. Es-tu ravie des retours sur You Heartbreaker, You ?
Jehnny Beth : Salut ! Alors je conçois un album comme une conversation, une chanson comme un dialogue. Quand j’écris une chanson, c’est soit pour quelqu’un que j’ai en tête, soit pour me parler à moi-même de quelque chose, soit pour un public imaginaire ou réel, soit en pensant à la scène. En tout cas, c’est toujours pour parler à quelqu’un ou de quelque chose. Du coup, quand l’album sort, ça m’intéresse d’avoir une réponse et de continuer la conversation. Donc oui, pour répondre à ta question, je suis très, très fière de cet album. Les retours ont été vraiment très positifs. Je n’ai pas eu de mauvais retours.
La Face B : Oui, les médias ont bien apprécié ton album et certains l’ont même très bien évalué…
Jehnny Beth : Et même les gens. J’ai halluciné !
La Face B : Mais au-delà de ça, il y a du sens derrière les textes et dans ce que les gens en ont compris.
Jehnny Beth : Ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus. Après, que les auditeurs comprennent exactement ce que moi, je comprends… Déjà, je ne comprends pas tout moi-même. Et parfois, les gens me surprennent avec leurs interprétations, et ce n’est pas plus mal comme ça ! J’ai bien sûr ma petite idée, mais est-ce que ça a vraiment de l’importance ? L’album existe aussi pour les autres.

La Face B : Bien sûr que cela a de l’importance. Ça nous aide à mieux comprendre le cheminement artistique de l’album.
Jehnny Beth : Après, il ne faut pas toujours s’imaginer que tout est pensé de manière omnisciente. En réalité, le processus d’écriture et les vidéos ont tous été faits de la musique à l’image avec Johnny Hostile. On n’est que deux à travailler dessus. On a vraiment décidé d’avancer de manière très empirique. C’est presque comme si on se bandait les yeux, puis qu’on touchait avec nos mains, en faisant travailler d’autres sens. Il n’y a rien de pire qu’une musique qui a l’air trop réfléchie.
La Face B : J’ai quand même l’impression que l’idée de cet album vient d’un concept, puisque tu as eu une révélation lors d’un concert de Queens of the Stone Age.
Jehnny Beth : Oui. Ce n’est pas un concept, c’est une sensation. Ça devient un concept parce que You Heartbreaker, You a un sens derrière ce titre. Mais tout part d’une sensation sur scène, d’un réveil soudain. Pendant plusieurs années, j’ai subi une forme d’endormissement, peut-être liée à une sorte de dépression. En fait, c’est un réveil pour moi. C’est un moment sur scène où la connexion avec le public, l’instant, le bruit, le son, l’intensité du moment font que je sais ce que je veux faire. Pour l’instant, ce n’est qu’une intuition. Je la garde précieusement.
La Face B : Précisément, quelle était cette saveur, finalement, lors de ce concert, qui t’a donné envie de créer cet album ?
Jehnny Beth : Avec Queens of the Stone Age, on faisait des concerts avec eux dans des arénas aux États-Unis. Leur public matchait vraiment avec nous. Tous les soirs, c’était incroyable. Entre ces concerts lâ, on faisait des festivals, dont un qui s’appelle Aftershock. Il y a du hardcore métal, de la musique extrême, avec des groupes comme Korn, Turnstile… Enfin bon, il y a vraiment une grosse scène. Il y avait donc un public fan de cette musique extrême, qui a répondu à ma musique de manière hyper instinctive et juste. Ce public s’est mis à faire des mosh pit dès le premier morceau et a vraiment compris ce côté-là de mon son. Ça m’a donné envie d’écrire pour ça.
La Face B : D’ailleurs, on sent que tu as été influencée par ces artistes-là, puisque ça se ressent dans les musiques que tu as créées. C’est comme si c’était un instant de ta vie un peu particulier. Si je ne me trompe pas, il y a eu aussi une grande influence de Nine Inch Nails, notamment sur No Good For People.
Jehnny Beth : Oui. C’est marrant parce que, nous, quand on l’a écrit, on a plutôt pensé à Warm Leatherette, le morceau industriel lo-fi de The Normal. Après, Nine Inch Nails, oui, je ne vais pas me cacher qu’il y a eu une influence. Mais l’album qui nous a le plus influencés, c’est le dernier album de Quicksand, System Populations. C’est un groupe qui vient du hardcore new-yorkais. Ils ont débuté au début des années 90 avec leur premier album Slip, sorti en 1993. C’est un album qui m’a beaucoup marquée pendant l’enregistrement.
Je cherchais vraiment un son de guitare un peu à la Deftones, mais Quicksand a été la réponse. C’est Johnny Hostile qui m’a fait découvrir ce groupe. Ça correspondait exactement à ce que je cherchais. En faisant un peu de recherches, j’ai compris que Walter, le leader de Quicksand, a vraiment marié, au début des années 90, le hardcore new-yorkais avec les débuts du shoegaze anglais, dont il est tombé complètement amoureux à l’époque. Au final, ça donne ce son de guitare sexy, séducteur, et en même temps une certaine violence, liée au hardcore. Pour moi, c’était le mariage parfait.
La Face B : Comment Johnny Hostile t’a accompagné dans ton processus créatif ?
Jehnny Beth : De plein de façons. En fait, j’ai vraiment voulu faire cet album uniquement avec lui. L’album d’avant était très collaboratif, avec plusieurs producteurs. Il y avait toujours Johnny Hostile, mais aussi Flood, Atticus Ross de Nine Inch Nails et en écriture, il y a eu Joe Talbot, Romy Madley Croft…
La Face B : Il y avait une véritable pléiade d’artistes qui avaient participé à l’album.
Jehnny Beth : Parce que j’en avais envie à ce moment-là. Je sortais de cinq ans avec Savages, et j’avais envie de collaborer avec des gens que j’avais rencontrés depuis. Là, ça a été complètement l’inverse. J’avais envie de me retrouver uniquement avec lui, que tout soit pensé à deux. On a travaillé l’image et la musique en même temps. Pourquoi ? Parce que Johnny Hostile a cette façon d’aborder l’art et la musique de manière presque artisanale. Il a une approche très empirique, dans le faire plutôt que dans le concept. Il a aussi une forme d’intégrité dans sa manière de travailler, une radicalité. Je savais qu’avec lui, j’allais pouvoir retrouver mon centre. Johnny Hostile, c’est la personne qui m’a fait naître artiste quand j’avais 20 ans.
La Face B : Avec le duo Johnny et Jen.
Jehnny Beth : Au-delà de Johnny et Jen, c’est aussi notre rencontre en tant qu’artistes. Moi, j’avais 20 ans. Je n’arrivais pas à m’assumer comme artiste. Il m’a mis des objets dans les mains, m’a appris à enregistrer, à produire, à éditer à me servir des logiciels, à monter et démonter une batterie. Bref, il m’a appris énormément de choses. J’ai pu devenir artiste en faisant. Et je savais qu’en me rapprochant de lui à nouveau, et vraiment à deux, j’allais pouvoir retrouver mon centre, et surtout ma concentration.
Je pense qu’on vit à une époque, et je ne suis sûrement pas la seule, où je me sens très déconcentrée par tout un tas de choses : les réseaux sociaux, la manière dont l’information nous arrive, le monde tel qu’il est. J’avais besoin de faire un album avec une unité de son et d’intention. Et pour ça, il faut se concentrer.
Ça ne veut pas du tout dire se couper du monde, mais ne pas être distrait par lui. Ne pas laisser le monde vous influencer au point de changer qui vous êtes. Et ça, je sais que lui, il a cette force lâ.
La Face B : C’est une sorte de pause sur le monde, mais avec un recentrage sur les projets artistiques.
Jehnny Beth : En fait, l’art et la création sont la solution à tout. Quand on crée, on ne se pose plus la question du bonheur. On ne se lève plus le matin en se demandant si on est heureux mais en se disant : « Ah, avec cette photo, quelles images on pourrait créer avec ce son-là ? » On est dans un pas à pas. Et ce mouvement là résout beaucoup de tourments intérieurs. J’avais besoin de le retrouver. Je crois que je l’avais perdu.
La Face B : Est-ce que c’est aussi Johnny Hostile qui te pousse à sortir ces cris blancs, comme sur Broken Ribs ?
Jehnny Beth : On en a parlé au début, parce qu’on allait justement vers des sons plus extrêmes. La question du cri s’est donc posée. Moi, j’ai dit que je voulais que l’album commence par un cri. Mais je me suis vite rendu compte qu’il fallait que j’apprenne à crier sans me faire mal. Et du coup, je me suis intéressée à ce qu’on appelle le harsh vocal. J’ai regardé plein de tutos, et ça fait un an et demi que je travaille dessus. Là, ça y est, je commence juste à crier sans me faire mal. Ça m’a pris vachement de temps. C’est un vrai délire.
La Face B : Du coup, j’imagine que quand tu scrolles sur les réseaux sociaux maintenant, tu ne vois que des tutos (rires).
Jehnny Beth : Sur mon mur, j’en ai pas mal, oui (rires). C’est aussi parce que c’est toute une scène. Mon premier mosh pit… (une poussette avec un bébé qui pleure très fort passe à côté de nous)
La Face B : Donc ça, tu es capable de reproduire ce son maintenant (rires).
Jehnny Beth : Maintenant, oui, le baby scream (rires). Euh… qu’est-ce que je disais ? Oui, mon premier mosh pit, c’était Converge. Donc je connais cette scène là. Mais c’est vrai qu’il y a la connaître et la pratiquer. Je pense qu’il faut en faire des kilomètres pour y arriver. Comme le… (le bébé crie encore plus fort)
La Face B : Il fallait qu’on parle de ça en présence de cet enfant.
Jehnny Beth : Oui, au moment précis où il y a un enfant qui crie. Mais justement, je trouve que c’est un très bon exemple. Quand on est petit, on crie naturellement, puis on le perd avec le temps. Il y a le fry, le baby fry, etc. Ensuite, j’ai rencontré cette chanteuse de métal qui s’appelle Britta Goetz, et qui sait exactement comment tout ça fonctionne de manière anatomique. Je l’ai rencontrée, j’ai étudié avec elle, et ça m’a énormément passionnée. Et puis il y a Mike Patton, le chanteur de Faith No More, qui est un peu le héros absolu dans ce domaine. Moi, je voulais vraiment augmenter ma technique.
La Face B : Pourquoi voulais-tu exprimer plusieurs fois ce cri à l’intérieur d’une chanson ?

Jehnny Beth : Déjà, c’était un besoin. C’est ce que me renvoyait l’époque. Quand j’ai commencé à écrire, j’essayais d’écrire davantage avec mon cœur qu’avec ma tête. Et mon cœur était brisé. Broken. Et c’est ok, en fait. Je me suis dit que ce n’était pas grave. Surtout qu’un cœur brisé ne se répare jamais vraiment. Donc il n’y a pas besoin de dépenser de l’énergie à essayer de le réparer, mais plutôt d’apprendre à vivre avec la douleur. Et c’est ça qui est beau dans la vie.
C’est pour ça que la côte cassée, la Broken Rib, fait partie de l’allégorie. Je pense que j’avais besoin de trouver une image physique pour une douleur interne. Que tu aies déjà eu une côte cassée ou non dans ta vie, tu comprends ce que ça veut dire : à chaque respiration, tu as mal. Pour moi, c’est un peu ça que je ressens de manière générale en grandissant, dans la vie. Le cri est simplement une extension de ça.
La Face B : Si ce n’est pas trop indiscret, quels sont les éléments de la vie extérieure qui te blessent ?
Jehnny Beth : Là, je vais paraphraser un artiste que j’adore. Il s’appelle Yasiin Bey, anciennement Mos Def. Il a fait un album intitulé Black on Both Sides, qui est pour moi extrêmement important. Je l’ai rencontré à travers Gorillaz, quand j’ai tourné avec Gorillaz. Et Yasiin dit quelque chose de très fort, que je vais traduire en français : « C’est normal d’avoir le cœur brisé. Ça veut dire que ton cœur fonctionne. Si tu as le cœur cassé, c’est que tu es sain. Si tu es inconfortable dans une société malade, ça veut dire que tu es en bonne santé. »
La Face B : Ça paraît tellement logique. Une fois qu’on accepte qu’il y a quelque chose qui ne va pas, c’est peut-être un début de guérison.
Jehnny Beth : Oui, tout à fait. Et accepter la douleur. La douleur fait partie de la vie. Il n’y a pas de vie sans douleur. Ce n’est pas possible.
La Face B : Il y a quelque chose de très présent dans le clip de Broken Ribs, et qui l’était déjà quand tu étais dans Savages : la question de la présence physique en live. Comment, toi, souhaites-tu exprimer ton corps sur scène ?
Jehnny Beth : Je me pose tout le temps la question. Je ne monte jamais sur scène sans me la poser. Après, j’y arrive ou pas. Je suis satisfaite ou pas de ce que je fais. Mais c’est vrai que le corps, j’y pense constamment. Et tu as raison. Pour la vidéo de Broken Ribs, c’est une question qu’on s’est posée aussi : comment représenter le cri à l’écran ? On a fait plein d’essais. On se trompe beaucoup, on fait des choses qui ne marchent pas. Et à un moment, il y a quelque chose qui nous surprend. Soit ça nous fait rire, soit ça nous étonne, soit ça nous met un peu mal à l’aise. Et là, on se dit : c’est ça.
En fait, l’idée, c’est que quand tu ressens quelque chose, c’est que c’est juste. Quoi que tu ressentes, ça veut dire que tu es au bon endroit. Si tu ne ressens rien, en revanche, il ne faut pas le montrer. Et c’est pareil pour la musique : si on s’ennuie, on efface.
La Face B : Qu’est-ce que ton corps raconte aujourd’hui que ta voix ne disait pas encore hier ?
Jehnny Beth : Il raconte qu’il est cassé. Quand je monte sur scène, j’essaie de penser au corps dans sa globalité. Je fais de la boxe depuis huit ans. Dans ce sport, on mobilise le corps entier : des orteils jusqu’au sommet de la tête, pour se protéger, bouger, aller vite, apprendre toute une série de techniques. Sur scène, il y a une souplesse, une forme d’agilité, mais en même temps, il y a aussi le corps qui se casse. Dans mon parcours scénique, et surtout à partir de Savages, je pense que j’ai vraiment trouvé quelque chose, pour moi, qui m’a aussi permis de trouver un public. C’était une idée très simple : regarder les gens dans les yeux. C’était tout bête. Et pourtant, c’est ça qui a fait la différence.
À l’époque, à Londres, on avait Savages, on commençait tout juste à jouer, et dès le premier concert, j’ai appliqué cette règle. J’allais énormément à des concerts, et je remarquais que beaucoup de groupes regardaient leurs pieds. Littéralement du shoegazing ! Ils ne montaient pas sur scène pour rencontrer un public, mais pour trouver un agent. Ce sont deux raisons très différentes de monter sur scène.
Moi, je voulais monter sur scène pour avoir un public. Et mon but, c’était d’avoir un mosh pit. Il n’y en avait pas du tout à Londres à l’époque. C’est difficile à imaginer aujourd’hui, parce qu’aujourd’hui, il y en a partout, même sur Oasis, ce qui est complètement fou, ce n’est pas une musique à mosh pit. Mais c’est génial, ça s’est beaucoup démocratisé, comme dans les années 90. Mais à l’époque, en 2012-2013, il n’y en avait pas ou peu. Et moi, j’en voulais un. Alors j’ai regardé les gens dans les yeux. Et ça a tout changé. Comme quoi, c’est souvent dans un tout petit détail que les choses se jouent. La différence entre un bon show et un mauvais show, ça rend fou.
La Face B : Tu as mélangé plusieurs styles avec du métal et de l’industriel. Comment mets-tu en valeur cette part de vulnérabilité que tu décris dans tes textes, à travers ce mur de sons ?
Jehnny Beth : Ce qui m’intéresse, ce sont les contrastes. C’est important que tout n’aille pas dans le même sens. Je ne fais pas du Metallica non plus (rires).
Le côté vulnérable, je ne le contrôle pas. Mais je pense que ça fait partie de choix conscients : chercher une honnêteté dans la voix, dans les textes, quelque chose qui me paraît juste, et surtout pas caché. Je n’essaie pas de me dissimuler ni de prétendre. J’ai l’impression d’être assez sincère.
C’est marrant parce que, parfois, on me parle de ce « courage » de me montrer autant. Mais moi, je ne sais pas faire autrement. Je ne vois pas pourquoi je me mettrais à chanter si ce n’est pas pour être connectée à ce que je ressens.
La Face B : Et d’ailleurs, tant mieux, parce que tu partages une esthétique musicale en France qui reste assez minoritaire. Tu es peut-être hyper active, mais au moins tu en parles, et on en a besoin.
Jehnny Beth : Ouais. Il y a quand même trop peu de journalistes musicaux spécialisés. C’est de pire en pire. Parfois, je ressens le besoin de parler de cette culture musicale : « Il y a eu ça, puis ça, puis ça… Voilà où on en est dans le courant musical, d’où ça vient, pourquoi… ».

Parce que je trouve que, surtout avec les réseaux sociaux, on est vraiment dans l’effacement des cultures, des communautés, de leurs origines. On s’en fout du pourquoi, d’où ça vient… Parfois, j’ai l’impression qu’il faut que j’en parle. Et ce n’est pas plus mal si j’y arrive et si ça intéresse des gens. Je fais ma part. L’idée du rock en France est très poussiéreuse : les gens pensent directement à Johnny Hallyday… On est assez incultes sur la question. Gojira, par exemple, trop peu de gens les connaissaient alors que c’est un groupe qui cartonne aux États-Unis et partout dans le monde bien avant les Jeux Olympiques. Pourtant, ce n’est qu’un groupe que j’écoute…
La Face B : C’était le cas aussi de M83.
Jehnny Beth : Je trouve qu’il y a un gros problème avec l’idée des quotas ou des aides qui sont attribuées. Les gens qui n’ont pas d’argent ont moins d’accès et moins de soutien, encore plus quand ils ne chantent pas en français. C’est quand même lamentable.
La Face B : Je reviens un peu à ton album. Pour toi, à quel moment cette tension sonique atteint-elle son apogée sur l’album ?
Jehnny Beth : Obsession. C’est le premier morceau qu’on a écrit et celui qui a donné le titre à l’album. Je crois que la tension vient de la différence entre le sentiment et son interprétation. L’idée de l’obsession, c’est-à-dire, faire une obsession sur quelqu’un, ce qu’on appelle un crush ou le fait de tomber amoureux, est généralement présentée musicalement comme quelque chose de joli, de beau, de triste, ou relevant de sentiments plus doux. Moi, j’ai tendance à la montrer comme quelque chose de vampirique, d’effrayant.
Je crois que, dans l’amour, il y a souvent un problème : on aime plus le sentiment que la personne. Il y a un aveuglement lié à ça, et pour moi, cet aveuglement est totalement effrayant. L’idée d’obséder sur quelqu’un relève presque de la maladie. On ne peut pas vivre sainement avec ça. Et ça peut même faire du mal.
La Face B : On retrouve aussi cette idée sur Out of My Reach, où il y a ce côté de soumission, mais aussi d’acceptation. C’est une sensation assez étrange.
Jehnny Beth : Out of My Reach est un peu dans la même veine que Obsession. C’est quelqu’un qui ne comprend pas pourquoi on ne l’aime pas.
La Face B : Et donc, ça te personnifie ?
Jehnny Beth : Oui, comme tout le monde. Ça m’est déjà arrivé de me tromper, ou de ne pas être dans l’acceptation de la réalité des choses. C’est d’ailleurs lié à un morceau qui s’appelle Reality, en lien avec mon histoire depuis ma plus tendre enfance, en tant que bisexuelle : le fait d’avoir toujours eu l’impression que mes envies ou mes désirs étaient mal reçus, en tout cas jugés comme peut-être malsains, louches ou pas très normatifs, et donc de me sentir rejetée.
La Face B : Et malgré l’évolution des mœurs, tu ne trouves pas que cette situation s’est améliorée ?
Jehnny Beth : Si, mais ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas en parler ! Moi, je vais très bien dans ma vie, je ne me sens pas rejetée aujourd’hui (rires).
Mais je trouve important de parler quand même de ces moments de frottement, de ces moments où ça ne passe pas. Finalement, quand je m’intéresse un peu à ce que la majorité des gens écoutent, je me rends compte à quel point je suis à dix mille lieues de ce qu’ils aiment, de ce qu’ils font, de ce qu’ils pratiquent dans leur vie ou de ce qu’ils pensent. Je me sens extrêmement différente de la majorité, et c’est effrayant.
La Face B : Ou alors c’est peut-être même excitant de se dire, finalement : “je me sens bien dans le monde dans lequel je suis”.
Jehnny Beth : Quand je regarde la majorité, je me rends compte que je suis complètement en décalage. Les gens seraient horrifiés par la manière dont je vis ma vie, ça, je le remarque. Globalement, on n’accepte pas très bien la différence.
La Face B : Comment trouves-tu l’équilibre entre la dénonciation du lavage de cerveau, que tu évoques dans deux morceaux, High Resolution Sadness et I See Your Pain, et le fait de ne pas y sombrer toi-même ?
Jehnny Beth : Ah mais j’y sombre ! J’ai une vraie addiction aux réseaux sociaux, comme tout le monde. En ce moment, je pratique l’abstinence de réseaux sociaux, je précise. Et ça me fait du bien. Je sens que ça crée de l’espace pour la poésie. En fait, le problème, c’est qu’on écrase la poésie avec ça. Mais j’ai aussi besoin de l’expérimenter, de m’y perdre. Je n’aime pas la pureté. Je n’aime pas faire les choses “comme il faut”.
La Face B : Finalement, c’est un album très sociétal, entre la question de la liberté, la honte de soi et l’aliénation liée aux réseaux sociaux.
Jehnny Beth : C’est un album qui est ancré dans le présent. Je ne conçois pas l’art autrement.
La Face B : Mais n’est-ce pas aussi un album un peu en avance sur son temps ? Tu t’éloignes du post-punk pour donner un nouveau sens à ton style rock.
Jehnny Beth : Le rôle d’un artiste, c’est de parler du présent. Et ça, j’en ai extrêmement conscience. D’ailleurs, c’est pour ça que je n’aurais pas pu écrire cet album plus tôt : je n’étais pas au présent. Je n’étais même pas à mon propre présent. Je n’étais pas présente. Et ça, c’est impossible. On ne peut pas écrire et chanter sincèrement si on n’est pas là. Et moi, je n’étais pas là. J’étais à côté de mes pompes. Même si je n’ai jamais arrêté d’écrire. Il y a plein de choses que je ne sors pas.

La Face B : Ça, c’est le mal-être de l’artiste. Tes morceaux évoquent aussi un érotisme non romantique, entre contrôle absolu et abandon. Est-ce que tu te demandais, en écrivant, si tu devenais aussi cet artiste « hardcore séducteur », à la Quicksand ?
Jehnny Beth : Ce n’est pas une intention que ça sorte comme ça. C’est vrai que j’aime bien écrire des manifestos. Je trouve que c’est une manière de se rejoindre à travers les mots, et surtout quand on collabore. Qu’on se reconnaisse dans les paroles, que ça crée un attachement les uns aux autres et qu’il y ait quelque chose de l’ordre d’une mission. Ce qui est drôle, c’est que tout le monde me parle du côté sexualisé des textes, alors que mon intention première était justement de ne mettre aucune sexualité dans cet album. C’est assez drôle qu’il y en ait quand même au final, mais je pense que c’est ma nature.
La Face B : Je ne trouve pas que ce soit le point central, mais ça fait partie du processus créatif. Tu as voulu donner une charge émotionnelle physique à ta musique.
Jehnny Beth : Oui, c’est exactement le but recherché pour moi. Quand je dis qu’il faut que la musique me fasse ressentir quelque chose, c’est physiquement. Il faut que je ressente quelque chose dans mon corps quand je l’écoute.
La Face B : Existe-t-il une influence cinématographique dans ta musique ?
Jehnny Beth : Oui, bien sûr. Nadav Lapid, par exemple. C’est un réalisateur que j’aime énormément. Ce sont des films que j’aurais voulu faire, par sa manière de travailler. Il est israélien et réalise des films, à la base, très critiques envers son pays et le fascisme. Son dernier film s’appelle Yes. Dans sa mise en scène, il y a quelque chose d’extrêmement punk, presque enfantin, comme si un enfant prenait une caméra et faisait un film.
Il est très proche de Godard sur ce point, et ça m’inspire énormément. Si je faisais du cinéma, j’aimerais faire ce genre de gestes dans la réalisation. D’ailleurs, il est venu me voir jouer, et je pense qu’on a un respect mutuel pour nos méthodes et nos intentions artistiques.
David Lynch est mort pendant qu’on tournait la vidéo de No Good For People. C’est un clip assez grotesque, absurde, avec beaucoup d’effets de dédoublement, des visages qui se transforment, des formes étranges, des rideaux bleus…. Bon, pas des rideaux rouges. J’ai vraiment senti sa présence dans cette vidéo-là. Et puis, côté séries, Severance, évidemment. Cette idée de l’aliénation bureaucratique, de la séparation de la mémoire entre la personne qui travaille et celle qui vit C’est hyper fort. Il y a aussi le cri de Monk, ou encore le discours de Peaches.
La Face B : Qu’est-ce que ta vie de comédienne apporte à ta musique, et inversement ? Quelles sont les connexions entre les deux ?
Jehnny Beth : Le fait d’avoir incarné beaucoup de personnages avec des réalisateurs m’a aidée à construire le personnage de Broken Ribs. Ce que j’ai appris avec le cinéma, c’est comment on fabrique un personnage à plusieurs. Quand on est acteur, on est en réalité cinq ou six personnes à créer un seul personnage.
Il y a la personne qui pense aux cheveux, celle qui pense au maquillage, celle qui s’occupe des costumes. Il y a le réalisateur, le scénariste qui écrit les dialogues, et puis nous, les acteurs, qui incarnons.
Aujourd’hui, quand on me propose un rôle, je suis beaucoup plus sereine, parce que je sais que c’est un dialogue collectif. Quand je rencontre la personne en charge des costumes, elle me propose déjà un personnage, et moi je peux y répondre. J’ai appris à faire confiance à mon instinct et à intégrer les méthodes de chacun.
La Face B : Et du coup, est-ce que toi, aujourd’hui, tu apportes des choses du monde cinématographique à la musique, et inversement ?
Jehnny Beth : Quand on m’a proposé des rôles, ça fait presque dix ans maintenant que j’ai recommencé le cinéma, les réalisateurs et réalisatrices, que ce soit Catherine Corsini, Jacques Audiard ou Justine Triet, ne connaissaient pas ma carrière musicale. Ils ne connaissaient pas Savages, ils ne m’avaient jamais vue en concert, donc ils ne savaient pas du tout l’énergie que je pouvais avoir sur scène. Ils m’ont embauchée pour des rôles qui n’avaient rien à voir avec ça.
Et moi, ça me plaisait, parce que c’était un peu un tour de force : partir ailleurs. C’était aussi très distrayant de faire quelque chose qui n’avait rien à voir avec la musique, plutôt que de me répéter. Donc ça m’a beaucoup intéressée. Aujourd’hui, c’est vrai que j’aimerais qu’un réalisateur ou une réalisatrice qui connaisse mon énergie scénique la transpose à l’écran. Ça m’intéresserait énormément, et je suis un peu en train de travailler là-dessus. En revanche, j’ai refusé tous les rôles de musicienne, parce que ça, ça ne m’intéresse pas du tout.
La Face B : Oui, et puis c’est un peu cliché.
Jehnny Beth : Et puis ce sont souvent des personnages de musiciens ou de musiciennes qui ne me plaisaient pas.
La Face B : La Môme d’Édith Piaf n’était pas le type de rôle que tu voulais (rires).
Jehnny Beth : Non, ça, on ne me l’a jamais proposé (rires). Et je n’en vois pas l’intérêt. En revanche, un rôle physique, ou un rôle qui aurait cette même énergie, je le prends tout de suite.
La Face B : Tu es aussi animatrice et productrice de l’émission Echoes. D’ailleurs, merci beaucoup pour cette proposition, parce que ça nous fait découvrir des groupes gratuitement. L’un de mes meilleurs souvenirs, c’est Sextile. Le groupe nous avait même autorisés à monter sur scène pour danser avec eux…
Jehnny Beth : C’est exactement ça que je veux. Je veux que Echoes soit une émission musicale télévisuelle où il y a des pogos, des mosh-pits, où le public peut envahir la scène. Et d’ailleurs, c’est arrivé plein de fois maintenant. Sur Sleaford Mods, sur Amyl & The Sniffers, etc. C’est vraiment l’émission de télé que je voulais créer. Je me sens investie d’une mission. C’est hyper important pour moi que les médias représentent ma scène, ma culture, et ma culture punk quel que soit le style musical, d’ailleurs.
On a reçu Fcukers récemment, par exemple. Pour moi, ils ont une attitude punk très forte, même si leur musique est électronique, plutôt dance. La programmation, c’est Johnny Hostile qui s’en occupe, et moi, je suis là pour présenter.
La Face B : Et heureusement qu’Arte vous suit sur ce projet ! Est-ce qu’il y a encore des éditions prévues ? J’aimerais bien qu’elles soient plus régulières…
Jehnny Beth : Mais moi aussi, ne t’inquiète pas. C’est un combat permanent avec Arte pour maintenir Echoes. Presque à chaque édition, il faut se battre.
Au départ, on en avait trois par an, ensuite deux, maintenant une seule. J’essaie donc de me battre pour en avoir au moins deux par an. Mais ce n’est pas facile, et les budgets alloués à la culture sont de plus en plus réduits. C’est un combat que je vais mener jusqu’au bout. J’y tiens vraiment. C’est une émission qui a un vrai public, qui est aimée. On va continuer, et j’aimerais qu’on en ait davantage.
C’est important de représenter une scène, et je ne peux pas représenter une scène si je n’ai qu’une émission par an. Il y a énormément de groupes qui ont fait leur première télé chez nous, comme Kneecap, Wet Leg, Geese… C’est fou !
La Face B : Et il n’y a jamais eu de mauvais choix, car ce sont vraiment des groupes qui ont confirmé par la suite !

Jehnny Beth : C’est le nez de Johnny Hostile. J’ai une admiration totale pour son goût. C’est aussi pour ça que je travaille toujours avec lui : il a un flair incroyable pour dénicher des talents. Il s’intéresse à tous les genres. Je sais qu’il parle beaucoup avec de jeunes groupes, qu’il les conseille énormément. Et il le fait vraiment par passion, parce qu’il soutient cette scène. C’est ça, notre militantisme : protéger notre scène. Faire en sorte que la culture et la contre-culture qui nous représentent, et auxquelles on croit, soient toujours là.
Je crois sincèrement que la mauvaise musique amène au fascisme. Quand je parle de « mauvaise musique », je parle d’une musique qui ne crée pas de liens, pas de communautés, une musique qu’on consomme, qu’on digère et qu’on oublie. La bonne musique… on dirait un sketch des Inconnus ! (rires)
Mais tu vois, la bonne musique crée de la connexion, de l’empathie. Elle promeut l’idée que l’autre n’est pas différent de nous. Les communautés musicales créent ça. C’est antifasciste, à la base. Si vous ne voulez pas de fascisme dans votre pays, enseignez l’art à l’école. Pour moi, c’est ça, ma lutte et je n’en ai pas d’autre. Je la mènerai jusqu’au bout. Je n’ai pas d’autre forme de politisation de mon activité.
La Face B : C’est un combat légitime, et d’ailleurs en phase avec ce que souhaite transmettre notre média : faire découvrir de nouveaux talents émergents et alternatifs. Il est essentiel que la culture soit accessible et partagée. C’est une noble cause.
Jehnny Beth : Le rôle des journalistes est hyper important, même si, malheureusement, c’est de plus en plus difficile. Mais il faut continuer. Il faut se battre.
La Face B : L’interview touche à sa fin en cette année 2025. Quel a été ton coup de cœur musical de 2025 ? Et ton live préféré de 2025 ?
Jehnny Beth : Oh mon Dieu… c’est trop dur ! Je peux t’en donner plusieurs ou pas ?
La Face B : Oui, fais-toi plaisir !
Jehnny Beth : Il y a plusieurs découvertes que j’ai faites cette année. Il y a Ember, du groupe Traum Ray, sur leur dernier album. J’adore le son de guitare, un peu shoegaze, proche de Just Mustard. Ce côté, justement, très shoegaze. Je voudrais aussi parler de Greasy off the Racing Line de Daniel Avery, avec Alison Mosshart, la chanteuse de The Kills. Ce morceau est incroyable, complètement fou. La distorsion me fait vraiment plaisir.
Et pour l’album, c’est yes, please de Sextile. Certes, je chante dessus et ce sont aussi des copains, mais quand même ! Là, ils sont passés un peu plus du côté dance techno.
La Face B : Mais ils restent quand même punk dans leur esthétique !
Jehnny Beth : Complètement ! Et pour avoir passé du temps en studio avec eux, leur manière de travailler est géniale. Je suis très, très, très, très fan de Brady, déjà en tant que personne. Il enchaîne les punchlines, il est magique, avec un style parfait. Il est un peu comme Johnny Hostile ! Et Mélissa, c’est une nerd. Elle connaît toutes les dates de toute l’histoire du punk. Elle est ultra calée en musique. Ils sont tous les deux très marrants et hyper complémentaires. On est meilleurs potes !
On se dit toujours que c’est un effet miroir : ce sont nos équivalents à Los Angeles !
La Face B : Pour terminer, je voudrais parler de ta dernière activité artistique : DJ. Pour toi, quelle est la musique incontournable à passer quand tu mixes ?
Jehnny Beth : Des remixes de Johnny Hostile !
La Face B : Je n’en connais aucun !
Jehnny Beth : C’est normal, il ne les a pas sortis. Il fait des remixes tout le temps dont plein de remixes de mon album. Il a aussi fait un remix de fou de Fuckers, de Turnstile, un que j’adore de Korn, de Nine Inch Nails… J’ai tendance à les passer. Ce sont des exclus, parce qu’il n’y a que moi qui les ai, et j’en suis super contente !
La Face B : Il ne veut pas les partager ?
Jehnny Beth : Si, mais on ne s’est juste pas encore penchés sur la question. On va essayer de les sortir !
La Face B : Merci pour l’interview, et à très bientôt !
Jehnny Beth : Merci à toi !
Crédit photo © Jehnny Beth / Johnny Hostile