Le rendez vous devient un classique, comme chaque année la rédaction de La Face B a aiguisé ses plus belles plumes pour vous offrir ses albums coups de cœur(s) du cru 2025. Aujourd’hui place à notre sixième, et dernier, acte avec Droges, Deafheaven, Tuerie, Robert Robert et Flavien Berger.
Droges – Tout ça on crame (Charles)

Je ne sais clairement pas par quoi commencer pour parler de ce gros morceau qu’est le premier album de Droges. Je n’ai sincèrement que du bien à dire de ces 12 morceaux de musique absolument pas consensuelle mais peut-être faut-il commencer par un peu de contexte personnel non ?
Cette année, je me suis énormément interrogé sur moi, sur mon ancrage prolétaire et sur le mépris de classe et le mépris humain que je ressentais en permanence dans cette grandiose ville qu’est Paris. Ville dans laquelle je peine encore à trouver ma place après 10 ans à y user mes chaussures (et mes oreilles) tout simplement parce que mon côté beauf du Pas de Calais me colle à la peau, que mon accent traine ici et là et que ce qui est une fierté pour moi est souvent cause d’un décalage profond avec les autres, ces gauchistes de façade qui tendent un peu trop facilement leurs fesses au capital et à l’industrie (coucou le petit monde de la musique je vous aime).
Dans cette quête de sens et de moi-même deux œuvres m’ont particulièrement aidé cette année : il y a eu d’abord l’excellent Ascendant Beauf de Rose Lamy qui a cristallisé toutes mes interrogations pour y apporter beaucoup de lumière, de tendresse et d’acceptation. Et puis il y a eu ce qui nous intéresse ici : Tout ça on crame de Droges, cocktail molotov sonore qui porte divinement bien son nom.
Je suis rentré dans cet album petit à petit d’abord en écoutant en boucle Les Vosges, La Drôme, morceau qu’on pourrait considérer comme débile mais qui ressemblait pour moi à la parfaite chanson de manif pour provinciaux, scandant jusqu’à en perdre la tête ses origines pour mieux se les réapproprier.
Il y a eu ensuite Fils de Bourges Crève, Toujours en Retard, Jamais Proprio, Mascu Ferme Ta gueule, autant d’uppercuts qui valent toutes les réponses face aux merdes du monde entre les mascus, le fantasme de la propriété nécessaire et le combat nécessaire contre la bourgeoisie et les fachos.
On pourrait se dire que derrière l’humour et la puissance, il y a un petit côté donneur de leçons. Que nenni, des morceaux comme Star Ac’, Bah Ouais ou encore Musique consensuelle apportent une bonne dose de recul et une vision du monde très parallèle à la mienne (ce qui n’est pas pour me déplaire).
Sympathiques, les deux gars de Droges nous offrent même un mode d’emploi pour dégonfler un SUV.
Mais au fond, le grand morceau celui qui bouleverse tout et ramène l’album ailleurs, dans la catégorie des gros et grands albums de l’année, c’est les invisibles. Tendu, étouffant, intense et montant en tension pendant 2 min 30, il grave en lettre d’or le nom de leur album : Tout ça on crame.
Allez je mens un peu, le vrai morceau qui m’a fait finalement tomber amoureux de Droges, leur musique, leur message et les personnes derrière c’est OCQJMMF, réinterprétation techno, furibarde et jouissive de l’un des meilleurs morceaux du Renaud de la bonne époque (avant qu’il n’embrasse un flic).
Allez bisous Droges, rendez-vous dans 10 jours pour votre Maroquinerie complète.
Tuerie – Les Amants Terribles (Enzo)

Là, j’avoue, je ne suis pas hyper objectif. Mais ça sert à ça aussi les tops de fin d’année.
J’avais déjà pris une vraie claque avec Bleu Gospel, puis une énorme avec Papillon Monarque. Autant dire que j’attendais avec impatience la sortie de ce “troisième” projet, Les Amants Terribles. Bizarrement, j’ai mis un peu de temps à l’écouter en entier. Sans doute par manque de temps, je ne me suis pas jeté directement dedans, ni vraiment posé pour l’écouter au calme. Mais j’étais quand même content de découvrir les teasers, notamment le format talk-show, qui fonctionnait super bien, assez golri, et surtout très fidèle à l’univers de Tuerie. Rien que ça, ça me rassurait déjà.
Et ce qui m’a frappé directement sur le projet, et c’est clairement ce que j’aime le plus chez Tuerie, c’est ce mélange entre rap et chant, avec ces touches de gospel portées par les pianos et les instruments à vent. À ce niveau-là, j’ai clairement bien mangé. Notamment sur Kobe, où les petites percussions viennent apporter un côté encore plus rythmique à certains moments. Et puis sa voix, évidemment, qu’il explore encore plus sur Les Amants Terribles. J’ai presque l’impression que, pour vraiment comprendre les mélodies de Tuerie, il faut écouter sa discographie à l’envers : commencer par Les Amants Terribles et finir par Bleu Gospel, beaucoup plus sombre et énervé, mais qui montre aussi toute sa fougue au micro.
En vrai, je pense que ce qui m’a un peu dérangé au début, c’est que je n’avais pas immédiatement trouvé mon G-Bounce du projet. Ce morceau qui te rappelle que Tuerie est, à la base, un très gros kickeur. Mais à force de réécoutes, BOULBI STATE OF MIND est venu me mettre une petite gifle bien placée, histoire de me remettre à ma place.
Et plus l’album avance, plus tout devient logique. Tuerie se livre davantage, laisse entrer l’auditeur dans quelque chose de plus intime. Et pour ceux qui ont eu la chance de le voir en live pendant la tournée, on sent à quel point ce projet lui est important. Les Amants Terribles apparaît comme un album plus touchant, plus personnel que les précédents, mais aussi plus accessible, notamment à travers des thèmes universels comme l’amour, les tromperies, les déceptions, l’enfance ou encore son rapport à la paternité.
Donc oui, Tuerie a encore une fois sorti une petite pépite. Mais avec lui, c’est presque devenu une habitude.
Deafheaven – Lonely People With Power (Christina)

Lonely People With Power marque le retour spirituel de Deafheaven.
En réfléchissant aux albums qui m’ont le plus marqué cette année, je me suis penchée sur les concerts auxquels je suis allée ces douze derniers mois. C’est sur la scène du Kilowatt (Vitry-sur-Seine) le 20 juin dernier que je fus transportée par la performance de Deafheaven à l’occasion de leur album Lonely People With Power, sorti le 28 mars 2025. C’était probablement le meilleur concert de mon année, créant une ambiance folle de “before” métalleux et déchainé pour la fête de la musique du lendemain.
Lonely People With Power marque le retour de Deafheaven dans sa zone de confort : cris torturés de George Clarke (chant), rythmes effrénés de Kerry McCoy (guitare), Shiv Mehra (guitare rythmique), Chris Johnson (basse), et Daniel Tracy (batterie), avec des morceaux puissants aux crescendos qui atteignent la transe.
Le sixième album du groupe de San Francisco est également insolent de talent d’écriture, d’intensité et d’intelligence dans la réalisation. Deafheaven est clairement une expérience musicale immersive, spirituelle presque divine mêlant post-black metal, shoegaze et ambiances atmosphériques envoûtantes, ce qu’on ressent d’autant plus en live.
L’écoute de l’album est comme une visite de musée, où chaque tableau exposé est une œuvre à part entière, mais où globalement l’artiste transparaît dans une cohésion d’ensemble. Les morceaux contiennent une formule hybride intégrant les sons plus clairs d’Infinite Granite avec des riffs
endiablés et saturés de Sunbather. Sur Winona, le long crescendo du début est joué par les guitares avec des pédales de delay, de gate et un EBow qui donnent un son aéré, solaire presque spatial au morceau. La théâtralité de celui-ci fait planer l’auditeur jusqu’à l’explosion solennelle et entraînante de la fin de l’album.
Le titre du projet renvoie aux personnes solitaires, physiquement, mentalement et spirituellement qui manquent de connexion intime. A travers ses paroles, Clark critique la volonté de combler le vide avec du pouvoir. L’album traite de déchirures intérieures, de jeux de miroirs, d’ambivalence : si la grande majorité de l’album est en chant saturé, Heathen contient une première partie en chant clair. Celle-ci est à la troisième personne “il”, avant de basculer sur la première personne “je” avec la partie saturée, ce qui symbolise la fluctuation entre les deux facettes du soi.
Deafheaven bouscule les frontières du black metal traditionnel. Souvent considérée trop douce pour du black metal, ou trop violente pour du shoegaze, l’album de Deafheaven reste tout de même une musique de “torturés”.
Robert Robert – BOOST (Mathilde D)

Dans les coups de cœur des albums de 2025, un qui a beaucoup été on repeat dans mes écoutes c’est BOOST de Robert Robert. Sorti le 24 octobre 2025, c’est l’album parfait pour l’automne et pour contrer la dépression saisonnière qui s’en vient. Après avoir sorti une série de visualizers à l’esthétique très léchée qui commençaient par KIA RIO, pour finir par FMLP, on embarquait déjà dans l’histoire : celle de quelqu’un qui recherche un certain ordre dans le chaos ambiant, une envie survoltée de vivre et d’aller plus vite.
BOOST, c’est 12 titres pour se redonner du courage, comme une tape dans le coin du museau qui te dit allez, bouge toi et sors de ta torpeur. Robert Robert à également su s’entourer de voix et de talents avec plusieurs featurings. Dans FUTUR, la désormais célèbre Sami Landri qui participe cette année à Drag Race Canada, qui nous rappelle dans cet interlude qu’on est des queens et qu’il faut prendre du temps pour soi, parce que le futur n’existe pas.
Cet album, ça a été du petit bonbon dans les oreilles de la première à la centième écoute !
Flavien Berger ft. La Brume – plouf! (Maud)

J’aime bien les fins d’année pour cette distance qui se crée avec l’avant, et qui scinde l’après, parfois lointain. J’aime percevoir cette ligne imaginaire (et symbolique), que l’on franchira bientôt. Au fond est-ce que les chiffres importent vraiment ? Mais pas de chiffre, pas de ligne ? On rassemble les images du temps écoulé, et on rêve du lendemain. plouf! tombe à pic, voilà un album tissé de douceur, nous rapprochant presque d’un état de méditation éphémère et accessible.
En juin 2025, 10 ans après Léviathan (le tout premier album de Flavien Berger) sortait plouf!. Ce fut pour nous l’occasion de redécouvrir ces morceaux, cette épopée sous-marine et poétique, mais aussi pour Flavien Berger la chance de s’entourer de talentueux.ses musiciens et musiciennes. Il est alors accompagné, 10 ans plus tard, par La Brume (composé de Akemi Fujimori, Michelle Blades, Cédric Laban, Thibaud Merle, Kiala Ogawa et Taïssa Gonçalves Arruda).
On y retrouve ce petit ingrédient dont on ne se lasse pas, à la fois bizarre et savoureux, que manie l’artiste. Avec plouf!, le saut devient collectif. Si le monstre marin s’adoucit, il en reste l’écho, et la trame des morceaux. Flavien Berger et La Brume parviennent à broder le silence. On pense au premier titre de l’album intitulé Mirai, ou encore à Water Signs, invitant à l’introspection. La flûte traversière montre la direction. On se laisse embarquer avec les chœurs, très présents sur ce projet. Comme sur Adieu, Mi rey nous ouvre les portes vers un jardin intérieur et paisible.
Nous rappelant presque radio contre-temps, « la radio des morceaux qui n’existent pas encore », Bol chaud, bol froid est une parenthèse qui nous donne à voir cet espace d’exploration et de liberté. On ne comprend pas tout, mais on perçoit le signal. La Brume ? Ok, bien reçu.
Bleu sous-marin alors devenu Le Malchin est un de nos morceaux préférés du projet. On le redécouvre, d’une couleur scintillante, solaire et mouvant. Il est un autre. On se laisse porter par les mots de Flavien Berger, sans s’y accrocher. Et comment oublier La fête noire, le célèbre titre de l’artiste ? Il se revêt également d’un tout autre costume. Avec Turquoise, l’énergie se fait plus lente et douce. Les chœurs et la clarinette apportent, une nouvelle fois, cette dimension onirique. On sourit les yeux fermés au soleil.
Prendre le temps. plouf! est une ode décalée à nos histoires d’amour et rêves enfouis quelque part en eaux troubles. C’est une passerelle que l’on emprunte à moitié éveillé. Alors, à condition que la musique soit de la partie, nous voilà prêt à sauter dans le grand bain.