Cash, directe et habitée, Joy Crookes l’est autant sur scène qu’en dehors. La Face B l’a rencontrée à la Salle Pleyel, un soir de décembre, à l’occasion d’un concert complet où le public français a répondu présent. Entre deux éclats de rire, on a pris le temps de décrypter ses chansons, de revenir sur son évolution artistique et sur le chemin parcouru de Skin à Juniper. Impulsive dans ses réponses, toujours juste, Joy Crookes se livre sans détour sur son écriture, ses engagements et sa manière d’habiter la scène. Une discussion sincère et vivante, à l’image d’une artiste qui avance avec ses convictions, son charisme et une liberté totale.
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Toutes les photos du concert de Joy Crookes a la Salle Pleyel

« Si tu es une femme dans l’industrie musicale, avoir confiance en tes instincts, c’est une putain de révélation. » Joy Crookes
La Face B : Salut Joy, comment tu vas aujourd’hui ?
Joy Crookes : Ça va bien. J’ai juste retrouvé une partie de ma famille française, mangé, fait les balances, plein d’essayages et tout ça, ouais.
La Face B : Commençons par Skin. Depuis Skin, tu as grandi, voyagé, évolué. Quand tu repenses à cet album et à ce projet, quelle est selon toi la plus grande transformation que tu as vécue ?
Joy Crookes : Probablement mes instincts. J’avais déjà des instincts assez forts sur Skin, mais je pense que c’est le truc classique avec l’âge : tu deviens plus consciente de ce que tu aimes et de ce que tu n’aimes pas. Ce que tu veux paraît moins abstrait. J’ai surtout plus de confiance pour dire : en fait, je veux faire les choses comme ça. Ça ne paraît pas révolutionnaire, mais honnêtement, quand tu es une femme dans l’industrie musicale, c’est une putain de révélation.
La Face B : Oui, je suis d’accord. Si on revient sur Feet Don’t Fail Me Now, ça a été un moment clé. C’est toujours ton titre numéro un sur Spotify. Est-ce que tu t’attendais à ce que cette chanson résonne autant ?
Joy Crookes : Non, parce que ça ne s’est pas fait immédiatement. Ça s’est construit avec le temps. Ce que ça m’a appris, c’est que parfois les choses ne sont pas instantanées, et ça, je préfère. Ça permet d’avoir une carrière plus durable et intemporelle. Mais non, je ne m’y attendais pas — et je ne vois pas comment on peut s’attendre à un truc comme ça. Même aujourd’hui, ça continue de grandir. Quand j’ai sorti Juniper, c’était un record d’écoutes, encore plus de streams mensuels que jamais.
La Face B : En France, on a une chanteuse qui a eu une chanson qui s’est construite avec le temps. Il y a eu un mouvement de femmes similaire à Me Too, et sa chanson est devenue un hymne — alors que ce n’était pas du tout l’intention de départ.
Joy Crookes : C’est qui ?
La Face B : Clara Luciani. La chanson s’appelle La Grenade. Elle n’était pas censée devenir un hymne, mais une fois qu’une chanson est sortie, elle ne t’appartient plus. Les gens se l’approprient. Quel message espérais-tu que les gens retiennent de Feet Don’t Fail Me Now quand tu l’as sortie ?
Joy Crookes : La chanson est un commentaire social autour de Black Lives Matter en 2020, et de la manière dont on a tous été coupables d’avoir peur de la cancel culture, ce qui nous a poussés à être assez performatifs pour éviter de se faire taper dessus. Dans la chanson, j’incarne un personnage — quelqu’un qui veut prendre la parole et faire ce qu’il faut, mais qui finit par juste cocher des cases au lieu de vraiment changer d’avis ou d’être courageux.
Ce que j’aimerais que les gens en retiennent — surtout aujourd’hui, en 2025, alors que le monde brûle autour de nous et qu’on vit des temps extrêmement difficiles — c’est un encouragement à ne pas être lâche. À se lever. À ne pas se cacher derrière un carré noir sur Instagram, une pétition signée, un like ou un repost. C’est le moment d’avoir des conversations compliquées, et de réaliser qu’un sens moral est probablement très important en ce moment.






La Face B : J’ai l’impression que les voix britanniques — surtout féminines — ont été très fortes récemment. J’ai rencontré Nova Twins il y a deux ou trois semaines.
Joy Crookes : Elles sont fantastiques.
La Face B : Elles le sont vraiment. Elles parlaient du fait que ce n’est pas toujours un message politique, mais aussi une question d’unité, de solidarité féminine, et d’utiliser sa plateforme pour dire quelque chose. Ces douze derniers mois, énormément d’artistes britanniques ont été plus vocaux sur l’injustice sociale, l’acceptation de soi, le fait d’admettre ses faiblesses ou de dire que c’est OK de se sentir mal pendant une journée. Il y a Nova Twins, CMAT, Self Esteem, Anne-Marie qui parle de dépression post-natale dans son dernier single… On sent un vrai changement, et c’est rafraîchissant.
Joy Crookes : Oui, clairement, les artistes féminines au Royaume-Uni — comme celles que tu cites. Je pense qu’elles en ont marre que les gens ne disent rien. Il y a énormément de gens au Royaume-Uni qui ne disent rien.
La Face B : J’y ai vécu 20 ans, donc je vois aussi le changement, en regardant de l’extérieur. Skin a été salué pour ses textures soul-jazz et son écriture autobiographique. Comment ton héritage et ton enfance dans le sud de Londres ont-ils façonné ce premier projet ?
Joy Crookes : Ma façon de grandir — je dirais que dans le sud de Londres, le charme, l’esprit, la franchise, le fait d’être cash, c’est profondément en moi. Mon approche du storytelling est assez directe. Je n’essaie pas d’être trop intelligente, je dis juste les choses telles qu’elles sont, la plupart du temps. Il y a eu des moments bien merdiques dans mon enfance, et ça m’a aidée à devenir expressive, parce que j’avais besoin de parler.
La Face B : Ce que j’ai adoré sur le premier album, c’est qu’on découvre vraiment ta voix — parlée, chantée, à travers tes paroles. Visuellement aussi, tu mettais en avant ton héritage et ton identité, avec des tenues traditionnelles dans certains clips. On sentait vraiment : « Je suis Joy, voilà qui je suis. » Avec Juniper, on a l’impression d’un album plus adulte. Skin était plus pétillant, rythmique, lumineux, alors que Juniper est plus réfléchi, plus mature. On a vraiment le sentiment de grandir avec toi. Même les visuels sont plus soignés. Alors, avec tes mots à toi, raconte-nous Juniper.
Joy Crookes : Juniper est mon deuxième album, et il a été écrit pendant une période extrêmement hédoniste, suivie d’un moment de profonde introspection. Il y a eu un vrai sommet — sans jeu de mots — puis une vraie descente. Il résume deux années incroyablement difficiles, mais aussi riches, importantes et pleines d’enseignements. Parmi mes morceaux préférés, il y a Brave, Paris et Perfect Crime.
La Face B : Il y a un vrai changement de son entre Skin et Juniper — plus intime, plus atmosphérique. Qu’est-ce qui a inspiré cette évolution mélodique ?
Joy Crookes : Probablement le storytelling, et ce qui lui correspondait le mieux. C’est bien d’être grand, ample, maximaliste, mais il y a aussi quelque chose de fort dans la simplicité — la simplicité radicale. J’étais plus intéressée par le fait de laisser les chansons raconter l’histoire plutôt que de tout balancer d’un coup. Parfois, faire plus petit permet de ressentir quelque chose de beaucoup plus grand.
La Face B : Tu joues à Paris ce soir, et il y a un titre qui s’appelle Paris, qui clôt l’album. Qu’est-ce qui a inspiré cette chanson ?
Joy Crookes : Je voyais quelqu’un — pas de Paris — et on a fait ce voyage ensemble. C’était compliqué. Ce n’était pas le rêve parisien que j’imaginais, un peu comme le syndrome de Paris, mais sans finir dans un centre d’aide. C’était juste un peu un pétard mouillé. Je voulais que ce soit romantique, et ça ne l’a pas été. La chanson part de cette expérience, mais elle parle aussi de ma façon d’être ouverte avec ma sexualité — puis de cet effondrement, parce que la personne avec qui je vivais ça était assez perdue. Pas toxique, juste perdue. Et ça n’a pas marché.
La Face B : Est-ce que tu vas jouer Paris ce soir ? Les gens vont sûrement l’attendre. Mon titre préféré, c’est Perfect Crime. Peux-tu m’en dire plus ? J’adore le clip de « I Know you’d kill », on dirait un film d’action, très cinématographique.
Joy Crookes : Oui, carrément. Perfect Crime, c’est se motiver à se remettre à dater. La meilleure image, c’est quand tu es assise dans un bar avec tes potes après une rupture, et qu’ils t’aident à créer ton profil de dating. C’est exactement ça.









La Face B : Il y a aussi No Hands, que je trouve magnifique, avec ce rythme bossa nova. Quelle est l’histoire derrière cette chanson ?
Joy Crookes : Elle s’est retrouvée sur un EP, en fait — un très vieux EP. J’ai rencontré quelqu’un avec qui je pensais probablement être en couple. On savait tous les deux que c’était spécial. La phrase « In the hands of none, that’s where I belong » — ce n’est pas moi qui le rejette. C’est moi qui me dis que je vais très bien toute seule. Tout le reste est un bonus, pas quelqu’un qui vient me sauver. C’est entrer dans une relation en posant le cadre — une déclaration d’intention.
La Face B : La mélodie est superbe — encore une nouvelle palette dans ton arsenal. Ta musique est remplie de narration et d’émotion. Quels artistes, livres ou films ont influencé Juniper ?
Joy Crookes : C’est un truc que personne ne comprend vraiment, mais j’écoutais beaucoup de méchants complètement fous. Ça m’a énormément inspirée — l’expérimentation, la production, la narration. Je regardais aussi beaucoup les photos d’Alex Webb et le travail de Rosie Marks, qui m’ont beaucoup influencée visuellement.
La Face B : Y a-t-il un personnage de fiction qui viendrait forcément à l’un de tes concerts ?
Joy Crookes : Hermione Granger. Je pense qu’elle kifferait ma musique. J’imagine que Black Mamba de Kill Bill viendrait aussi à mes concerts. Elle a ce côté revanche… et j’ai peut-être encore quelques choses à régler en musique. (rires)
La Face B : Pour finir, qu’est-ce qui t’attend après cette tournée ?
Joy Crookes : Pourquoi la première chose à laquelle j’ai pensé, c’est une épilation du maillot ? Je n’en ai pas fait depuis des années, mais j’y pense. Une épilation, traîner avec mon chat, écrire de la nouvelle musique. Je vais voyager — et j’ai un album en préparation.
La Face B : Ça a été un vrai plaisir. Merci beaucoup pour ton temps, Joy.
Joy Crookes : Merci beaucoup.
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Version en Anglais

La Face B: Hello Joy, how are you today?
Joy Crookes: Good. I just got caught up with some French family I have, ate food, did soundcheck, lots of fittings and things like that, yeah.
La Face B: Let’s start by talking about Skin. Since Skin, you’ve grown, travelled, evolved. When you look back at that album and that project, what feels like the biggest transformation for you?
Joy Crookes: Probably my instincts have changed. I had pretty strong instincts on Skin, but I think it’s the classic thing with age — you become a bit more aware of what you like and don’t like. What you want doesn’t feel so abstract anymore. I just think I have more confidence in saying, actually, I want to do it this way. It doesn’t sound that revolutionary, but honestly, if you’re a woman in the music industry, it’s a fucking revelation.
La Face B: Yes, I agree. If we look back at Feet Don’t Fail Me Now, it was such a defining moment. It’s still the number one track on your Spotify channel. Did you expect that song to resonate the way it did?
Joy Crookes: No, because it didn’t happen immediately. It happened over time. What that taught me is that sometimes things aren’t reactionary in a quick way, which I actually prefer. It means you can have a more sustained and timeless career. But no, I didn’t expect it — and I don’t know how you can expect something like that. Even to this day, it still grows and grows. When I released Juniper, it was at an all-time high for listens, even more streams per month than ever before.
La Face B: In France, we have a female singer-songwriter who had a song that built up over time. There was a women’s movement similar to Me Too, and then her song became an anthem — even though it wasn’t meant to be that.
Joy Crookes: What’s her name?
La Face B: Clara Luciani. The song is called La Grenade. It wasn’t intended to become an anthem, but once a song is out, it doesn’t belong to you anymore. People relate to it. What message did you hope people would take from Feet Don’t Fail Me Now when you released it?
Joy Crookes: The song is a social commentary around Black Lives Matter during 2020, and the way all of us were guilty of being fearful of cancel culture, and therefore being quite performative to avoid being told off. In the song, I’m playing a character — someone who wants to speak out and do the right thing, but ends up just ticking boxes instead of actually changing their mind or being bold.
What I’d like people to take from this song — especially now, in 2025, when the world is burning around us and we’re living in incredibly difficult times — is encouragement not to be a coward. Stand up. Don’t hide behind things like a black square on Instagram, signing a petition, liking or reposting something. This is a time for difficult conversations, and to realise that a moral compass is probably quite important right now.








La Face B: I think UK voices — especially women — have been very strong recently. I met Nova Twins two or three weeks ago.
Joy Crookes: They’re fantastic.
La Face B: They really are. They talked about how it’s not always about political messages, but also unity, women’s solidarity, and using your platform to say something. Over the last 12 months, there have been so many UK acts being more vocal about social injustice, self-acceptance, admitting weakness, or saying it’s okay to feel shit for a day. You have Nova Twins, CMAT, Self Esteem, Anne-Marie talking about postnatal depression in her last single — it feels like a shift, and it’s refreshing.
Joy Crookes: Yeah, female artists in the UK — like the ones you mentioned — for sure. I think they’re tired of people not saying anything. There are so many people in the UK who don’t say anything.
La Face B: I lived there for 20 years, so I see the change too, looking from the outside. Skin was praised for its soul-jazz textures and autobiographical storytelling. How did your heritage and your South London upbringing shape that first project?
Joy Crookes: The way I grew up — I guess in South London, charm, wit, directness, being straight-up — that’s inherently in me. My approach to storytelling is pretty direct. I’m not trying to be too smart; I just say things as they are, for the most part. There were some shite moments in my upbringing, and that helped me become expressive because I felt the need to talk.
La Face B: What I loved about the first album is that we really discover your voice — spoken, sung, through your lyrics. Visually too, you showcased your heritage and identity, wearing traditional outfits in some videos. It felt very much like, “I’m Joy, this is me, and this is who I am.” With Juniper, it feels like a grown-up album. Skin was bubbly, rhythmical, uplifting, while Juniper feels more thoughtful and mature. We really feel like we’re growing with you. Even the visuals are more polished. So, in your own words, tell us about Juniper.
Joy Crookes: Juniper is my second album, and it was written during an extremely hedonistic time, followed by a period of deep introspection. There was a real high — no pun intended — and then a real low. It encapsulates two years that were incredibly challenging, but also fruitful, important, and full of lessons. Some of my favourite tracks are Brave, Paris, and Perfect Crime.
La Face B: There’s a clear shift in sound from Skin to Juniper — more intimate, more atmospheric. What inspired that melodic shift?
Joy Crookes: Probably the storytelling, and what felt right for it. It’s great to be big, grand, and maximalist, but there’s also something to be said for simplicity — radical simplicity. I was more interested in letting the songs tell the story rather than throwing everything at the wall. Sometimes things can feel smaller to feel much bigger.
La Face B: You’re playing in Paris tonight, and there’s a track called Paris, which closes the album. What inspired that song?
Joy Crookes: I was seeing someone — not from Paris — and we had this trip there. It was complicated. And, It wasn’t the Parisian dream I expected, kind of like Paris Syndrome, but without ending up in a help centre. It was just a bit of a lead balloon. I wanted it to be romantic, and it wasn’t. The song started from that experience, but it’s also about me being open with my sexuality — and then that crumbling, because the person I was doing that with was quite lost. Not shitty, just lost. And it didn’t work out.
La Face B: Are you going to play Paris tonight? People will probably expect it. My favourite track is Perfect Crime. Can you tell me more about it? I love the music video of I know you’d kill — it feels like an action movie, very cinematic.
Joy Crookes: Yeah, for sure. Perfect Crime is about psyching yourself up to start dating again. The best way to describe it is when you’re sitting in a bar with your friends after a breakup, and they help you make your dating profile. That’s basically what the song is about.
La Face B: There’s also No Hands, which I think is a beautiful track, with a bossa nova rhythm. What’s the story behind that song?
Joy Crookes: It actually ended up on an EP — a really old one. I met someone who I thought I’d probably be in a relationship with. I think we both knew it was special. The line “In the hands of none, that’s where I belong” — it’s not me rejecting him. It’s me telling myself I’m really good on my own. Anything else is a bonus, not me looking to someone to save me. It’s about entering a relationship while setting a tone — a statement of intent.
La Face B: The melody is gorgeous — another palette in your arsenal.
Your music carries so much storytelling and emotion. What artists, books, or films influenced Juniper?
Joy Crookes: This is something no one really understands, but I was listening to a lot of mad villains. That was really inspirational — experimentation, production, storytelling. I also looked a lot at Alex Webb’s photography and Rosie Marks’ work. They really inspired me visually.
La Face B: Is there a fictional character who would absolutely show up at one of your concerts?
Joy Crookes: Hermione Granger. I reckon she’d get down to some of my music.
La Face B: Finally, what’s next for you after this tour?
Joy Crookes: Why was a bikini wax the first thing I thought of? I haven’t had one in years, but I’ve been thinking about it. A bikini wax, hanging out with my cat, writing new music. I’ll travel — and I’ve got an album on the way.
La Face B: It’s been a pleasure. Thank you so much for your time, Joy.
Joy Crookes: Thank you so much.