ADN #1110 : Nicou

ADN : Acide du noyau des cellules vivantes, constituant l’essentiel des chromosomes et porteur de caractères génétiques. Avec ADN, La Face B part à la rencontre des artistes pour leur demander les chansons qui les définissent. Se dévoiler en musique n’a jamais été un exercice anodin pour Nicou. Entre influences familiales, découvertes adolescentes et rapports presque thérapeutiques à certains artistes, son ADN musical trace le parcours d’une identité artistique construite dans l’écoute autant que dans la création.

C’est dans un petit café au coeur de Bruxelles que nous nous sommes rencontrés pour s’abriter de la pluie belge. L’exercice de l’ADN le fait sourire, presque hésiter : « Cet exercice-là de sélectionner des sons, en fait, j’ai toujours vu ça comme un truc de… tu te dévoiles toi aussi. » Choisir des morceaux, pour lui, c’est accepter d’être défini en tant qu’auditeur.

Quand on lui demande d’où vient sa culture musicale, il remonte naturellement à l’enfance. La musique, raconte-t-il, « est arrivée par plusieurs endroits… je crois d’abord mes parents. » D’un côté, son père : « Il a un gros background jazz. Il a été dans un groupe de jazz. Il en a toujours fait à côté. » Un rapport exigeant, presque sacré : « la façon de recevoir certaines musiques ou valoriser certaines musiques. » De l’autre, sa mère : « un rapport beaucoup plus chaud et populaire… que ce soit kitsch, plaisir coupable ou hyper mainstream, tant que ça la touche, ça la touche. » À la maison, deux visions cohabitent. « Mon père avait tendance à pas spécialement aimer quand il y avait des gens qui chantaient sur la musique… et ma mère, elle adorait les textes, les trucs un peu brut et cru. » Une situation qu’il résume en souriant : « Ça fait un bon équilibre. »

Cet équilibre l’a pourtant longtemps laissé pudique. « Dans ma construction musicale, je n’ai jamais trop su où situer mes goûts. » Il garde ses écoutes pour lui. « J’étais pas trop à l’aise de montrer ce que j’écoutais… très longtemps, j’ai pas montré ma musique. » Même le rap, découvert jeune, reste presque secret. En soirée, mettre un son le panique : « Ce que je vais dire va me définir en tant qu’auditeur. »

Sa propre musique suivra le même chemin. « J’ai mis super longtemps avant de le dire » à ses parents. La révélation arrive au mariage de sa sœur : « Plutôt que faire un discours, je vais lui faire une chanson. » Eux découvrent qu’il écrit depuis des années. Lui réalise qu’il a surtout « beaucoup travaillé dans l’ombre avant d’oser montrer », attendant que ce soit, selon ses mots, « assez maturé, assez bon pour être montré. »

Son ADN naît là, dans cette tension entre exigence et chaleur, entre héritage familial et découvertes personnelles, entre musique gardée secrète et besoin, un jour, de la partager.

Amy Winehouse – Stronger Than Me

Nicou : Du côté de mon père, ce qui m’a le plus parlé, c’est Amy Winehouse. C’est très jazz, évidemment. Il y a déjà ce côté dans les paroles très brut, très cru. Et puis avec le temps, quand tu vois son histoire, ça résonne différemment. Il y avait aussi cette voix hyper atypique, très cristalline et en même temps très brute. C’est le genre de voix où tu ne comprends même pas d’où elle sort. Elle est tellement charismatique, tellement forte, que tu n’arrives même pas à mettre une image derrière la personne. Parfois, tu découvres qui chante et tu es surpris, parce que la voix dépasse complètement le physique.

J’ai une mauvaise mémoire musicale. Je sais dire ce que j’écoute en ce moment, mais pas toujours ce qui m’a marqué. En replongeant dans sa discographie, le morceau qui m’a le plus touché, c’est Stronger Than Me, le premier titre de son premier album Frank. Elle y parle d’une relation hyper toxique. En gros, elle dit à son mec : tu es censé être plus fort que moi, ça fait des années que tu es dans ce monde-là, et pourtant c’est moi qui dois te porter. Il y a ce truc de relation toxique, de poids, presque de syndrome du sauveur. Cette idée que tu n’es pas censée jouer ce rôle-là dans une relation.

Cette chanson me parle énormément. J’aime la mécanique d’écriture : écrire tout un morceau sur le fait qu’une personne devrait être supposément plus forte que toi. Il n’y a pas vraiment de personnage principal. Elle parle d’elle au travers de l’autre. En développant l’autre, elle se raconte elle-même. Je trouve ça hyper intéressant.

Ça m’influence aussi dans mes sons. Dans Soft & Softer, par exemple, il y a ce truc où toutes les qualités qu’on me donne, je dis que l’autre les a encore plus que moi. Ce n’est pas la même histoire, mais dans la construction, il y a cette mise en parallèle, cette opposition. Jouer avec ça, je trouve ça fort.

Quand on commence à faire de la musique, on te demande d’en parler, alors que ce sont des choses que tu as toujours ressenties sans forcément mettre des mots dessus. Là, avec cet exercice, je me rends compte qu’il y a une finesse dans cette approche : passer tout un morceau à parler de l’autre pour dire en filigrane “je ne suis pas censé être ce rôle-là pour toi”. Musicalement, ça groove énormément, c’est très jazz. Et pourtant, ce sont les textes, très bruts, qui m’ont marqué en premier.

Arno – Les yeux de ma mère

Nicou : Et par contre, ma mère écoutait beaucoup de choses comme ça. Donc là, je pense à Les yeux de ma mère de Arno. Pour moi, c’est un texte très fort. Il y a un peu une approche que je rapprocherais d’Isha dans la manière d’écrire : des phrases qui sont très touchantes alors que, prises isolément, elles ne le sont pas forcément.

Par exemple, des choses très simples comme dire : « c’est ma mère qui sait que mes pieds puent ». Il y a un contraste entre la banalité presque crue de la phrase et l’idée que c’est sa mère qui le sait. Quand on met ça en parallèle avec l’intimité du lien, ça devient bouleversant.

J’ai un rapport assez marqué à l’école du rap, à la rime et à la rythmique des mots. Là, c’est complètement différent. Il y a plein de phrases qui ne sont pas rythmiquement parfaites, ni du point de vue des rimes. Et justement, ça sort le texte de sa mécanique classique. Les phrases qui ne « tombent pas juste » se marquent davantage parce qu’elles accrochent l’oreille autrement. On les retient mieux parce qu’elles ne coulent pas comme les autres.

J’ai trouvé cette mécanique d’écriture très intéressante après coup, avec l’analyse. Ça permet de faire ressortir certaines phrases parce qu’elles sonnent un peu décalées, un peu imparfaites, mais c’est justement ce qui leur donne leur force poétique.

En général, le personnage d’Arno me parle beaucoup. Il y a un côté un peu niche, un succès belge discret, presque une noblesse artistique dans cette forme d’écriture brute. On peut penser à un héritage un peu proche de l’esprit de certains artistes comme Serge Gainsbourg, mais sans le côté provocateur ou lourd, plutôt dans quelque chose de plus minimaliste.

J’aime beaucoup cette poésie qui naît de phrases qui ne sont pas forcément « jolies » au sens classique, mais qui deviennent puissantes une fois mises en musique. J’ai cet exemple, encore avec Isha, où il y a cette phrase qui ne riment pas vraiment : « les gens meurent de ouf, je retrouve même plus la tombe du daron ». C’est très simple, presque mal dit, et ça peut même sembler banal au premier abord. Mais derrière cette simplicité, il y a une vérité tellement forte que l’image devient marquante. C’est ce rapport à la phrase directe, à l’image qui tombe sans chercher la virtuosité technique, qui donne au texte sa puissance.

C’est un exercice assez difficile d’analyser ça, parce que ce sont des choses que j’ai d’abord ressenties avant de pouvoir vraiment les expliquer.

Orelsan – Perdu d’avance (projet)

Nicou : En fait, c’est assez marrant parce que dans cette démarche, à travers ma musique, je vais aussi me définir et on va se faire un avis de moi. Le plus vrai, en réalité, ce serait de citer un rappeur un peu ancien, genre Orelsan, parce que je suis de la génération où ces artistes ont pris beaucoup de place pour plein de raisons. Ils correspondaient davantage à l’image que l’industrie pouvait se faire d’un rap un peu mainstream noble. Le rap est souvent classé comme musique urbaine, et à un moment on cherchait à détacher un peu ce côté urbain pour que ce soit plus acceptable, par exemple pour passer sur des médias comme France Inter.

Je me suis pris ces artistes à fond. Ils sont très forts dans ce qu’ils font et dans leurs mécaniques d’écriture. Et aujourd’hui, il y a des choses que je ne veux plus spécialement visibiliser ou dont je préfère ne plus parler, parce que je pense que c’est parfois la meilleure chose à faire dans ces cas-là. Mais ne pas citer un de ces artistes, ce serait renier ce qui m’a fait entrer là-dedans.

C’est assez marrant parce qu’aujourd’hui, quand on est fan de rap et vu dans ce milieu, Orelsan est clairement une référence. Mais il y a un truc où c’est presque devenu un plaisir coupable d’avoir écouté ça, alors que beaucoup de gens sont entrés dans le rap français par là. Je me souviens vraiment d’un truc un peu polémique. Quand j’avais 10 ans, c’était le genre de rap dont on entendait parler par le grand frère qui n’écoutait que ça, puis on découvrait d’autres choses et on comprenait pourquoi certains n’aimaient pas.

Vu que c’était mon entrée dans le rap français et que c’était assez polémique et mal vu, ça a directement créé un rapport un peu intime à l’écoute : l’idée que j’allais écouter ça seul et ne pas forcément commencer à dire que j’écoutais ça.

Après, on a découvert le rap, la texture du rap, ce que c’était, un rap avec un travail sur le fond et la forme, quelque chose de complètement différent de ce qu’on entendait à la radio.

Pour moi, je ne peux pas renier le fait que ça a été mon entrée dans le rap. Je me souviens d’avoir écouté pour la première fois un album complet de rap français, et c’était celui-là.

Ensuite il y a eu les influences autour de 2016. Je pourrais en retirer un, mais c’est un tout. Il y a eu HamzaSCHPNL… C’était la grosse entrée du rap à ce moment-là, une période où tout le monde écoutait du rap.

C’était la période après l’enfance, comme pour beaucoup de monde. Par exemple, j’ai continué à écrire en suivant le travail de Hamza. À l’époque, j’écrivais beaucoup aussi, comme beaucoup de gens.

XXXTentacion / Lil Peep

Nicou : Un truc qui m’a vraiment marqué, c’est XXXTentacion et Lil Peep, qui étaient plus ou moins actifs à la même période et sont morts à peu près au même moment. Il y avait chez eux tout un univers qui me parlait. J’y retrouvais un peu ce que ma mère pouvait écouter à mon âge, que ce soit du rock, du punk ou des choses comme ça, ou même des artistes comme Arno. Ce qui me touchait, c’était le côté écorché, un peu à vif, que je retrouvais surtout chez Lil Peep.

C’est aussi à ce moment-là que j’ai commencé à vraiment faire du rap. Avec mon meilleur pote, on avait acheté une petite carte son. On était dans une maison à Bruxelles, avec un petit jardin et une pièce au fond… Je parle d’ailleurs de cette pièce dans un prochain morceau. C’est là qu’on a commencé à faire de la musique. C’était vraiment notre entrée, mais purement pour nous, dans une logique de découverte et d’expérimentation. On commençait à mettre de l’autotune, à essayer de ressembler un peu à ce qu’ils faisaient, mais c’était vraiment un travail d’exploration.

J’aimais énormément ce qu’ils faisaient. Et il y a eu un sentiment très bizarre, parce que j’ai eu l’impression qu’on les avait repris très vite. Je me souviens d’une période d’examens à l’école, un peu fatigué… Je me réveille un matin et je vois l’information de la veille : apparemment, XXXTentacion avait été tué et Lil Peep était mort d’une overdose un peu avant. Le matin, j’ai vérifié l’information et j’ai pleuré. C’était très bizarre parce que je ne connaissais pas ces personnes personnellement, mais il y avait ce sentiment qu’on me retirait les deux artistes que je préférais à ce moment-là, comme si je me construisais musicalement avec eux.

Ça m’a vraiment marqué. Cette période coïncidait aussi avec un moment difficile personnellement : un de mes meilleurs amis a perdu sa maman d’un cancer, et on était très jeunes, autour de 19 ans. La musique devenait quelque chose de plus sérieux. Il y avait un côté presque thérapeutique. On s’abandonnait dans la musique pour dire des choses qu’on n’arrivait pas à exprimer autrement.

À partir de là, la musique n’était plus quelque chose de léger. Ce n’était pas négatif, mais c’était devenu quelque chose de sérieux. Certains morceaux étaient associés à des émotions très fortes, un peu comme des morceaux liés à mes grands-parents ou à d’autres souvenirs importants. C’est la première fois que j’ai eu une relation un peu ambivalente avec la musique.

Ces artistes se sont inscrits dans mon histoire. Dès que je vois une image ou que j’entends un son qui me rappelle cette époque, c’est toute une période qui revient très clairement.

Je me souviens d’avoir vu des images de la mort de XXX… Ça m’a rendu très mal, en me disant que ce n’était pas possible. J’avais l’impression qu’il était en pleine expansion, dans quelque chose de très positif, et qu’il pouvait encore faire beaucoup pour l’industrie, peut-être même des campagnes de sensibilisation pour la jeunesse.

Hamza – Sincèrement (projet)

Nicou : Le truc, c’est qu’on va être sur du très récent. En soi, Sincèrement de Hamza m’a marqué. C’est un peu un projet qui regroupe beaucoup de choses. Hamza, c’est aussi l’héritage autour de 2016, du rap un peu rapable, et oui, sincèrement, c’était trop un chef-d’œuvre pour moi.

Je me suis vraiment pris ce projet à fond. En fait, Sincèrement est sorti au moment où je travaillais sur mon premier projet. Le projet était plus ou moins bouclé. J’étais en voyage en Colombie avec ma copine, un peu dans l’idée de l’après-études, quand je me disais que j’allais essayer de faire un truc dans la musique, juste faire un projet, sans trop me prendre la tête.

On avait fini tous les enregistrements à ce moment-là. Il y avait encore un ingénieur qui faisait les mix et retouchait à droite à gauche. On avait des inspirations un peu partout. Et je me souviens avoir pris le projet de Hamza comme beaucoup d’artistes le font : se dire « je ne vais pas sortir ce que je fais », mais finalement on l’a quand même fait. Je suis très content parce que ça s’est bien passé, ça a été bien reçu, et le projet était complètement différent de ce que j’écoute habituellement.

J’écoute majoritairement des choses qui ne ressemblent pas à ce que je fais.

Ce projet m’a marqué dans sa globalité. Dès l’intro, il y avait des runs avec plusieurs morceaux qui s’enchaînent, où tu te dis que c’est quasiment que des bangers. Et c’est quelque chose que j’ai aussi remarqué dans ses concerts, notamment dans sa dernière tournée.

Nicou sera en concert au Botanique à Bruxelles le mercredi 29 avril 2026

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