Amaro de Bibi Club : l’amour et la mort au cœur d’un album radicalement humain

Deux ans après Feu de Garde, Bibi Club revient en 2026 avec son troisième, et très attendu, album : Amaro. Une nouvelle pierre à leur édifice qui se vit comme une affirmation de la musique du duo et un grand appel à vivre et à accepter les bouleversements de l’existence.

Bibi Club cover

Avant Amaro

Lorsque l’on pense à Amaro, lorsqu’on essaie de mettre des mots sur le troisième album de Bibi Club, il est nécessaire de prendre de prime abord un peu de recul sur les nouveaux morceaux et d’observer deux choses qui mènent au chemin qui a été pavé pour cet album : le live et les visuels.

Le live tout d’abord. Lors des dernières représentations de Bibi Club que l’on a pu observer, on a senti une certaine urgence, une vraie colère et un sens de la radicalité qui a toujours été présent dans leur musique mais qui s’assumait enfin totalement sur scène. On sentait le besoin d’exprimer tout à la fois la colère, l’injustice mais aussi de puiser dans cette rage et cette violence intime la volonté de vivre, d’être ancré dans l’instant et le réel et de partager ces émotions brutes, et presque sauvages à certains instant, dans une relation de communauté avec son auditoire.

Cette sensation, qui ne nous a pas quitté, est présente à bien des égards dans les 11 morceaux qui composent Amaro. Le plus grand compliment qu’on pourrait faire à ce troisième album de Bibi Club est qu’il ne représente pas une véritable surprise pour les amoureux que nous sommes du duo québecois. On y retrouve les sonorités de guitare si distinctive de Nicolas, le chant aérien presque en forme de prêche d’Adèle et une écriture racée et directe, remplie d’images, de poésie et de mantra qui leur ressemble tant.

Crédit : Manoushka Larouche
Crédit : Anna Arrobas

Cependant, troisième album oblige, cette signature qui est la leur, est désormais parfaitement assumée, poussée dans ses retranchements, dans ce qu’elle a de plus pur et de plus direct, bien aidée en cela par les propos de l’album et ce besoin de lier la mort et la vie, la perte et la communauté, l’élévation et l’ancrage au réel. Des idées antinomiques mais qui trouvent un écrin commun dans Amaro.

Cet écrin, il se forme aussi à travers les visuels de l’album. On peut voir dans les clips d’Amaro et de George Sand ce sens de la radicalité. Des images qui se superposent, des ombres qui passent, la lumière et l’obscurité qui se croisent. Dans le clip de Washing Machine, on retrouve les sculptures d’Anna Arobas, comme des items de temps anciens, des objets qui font le lien entre le vivant et les morts.

La pochette de Mégane Voghell continue l’histoire opérée depuis le soleil et la mer et feu de garde, un chemin du petit matin à la nuit noire, remplie de références aux morceaux et aux personnages de l’album, comme une fenêtre de lumière dans un monde de noirceur.

Dernier point d’importances : les photographies qui accompagnent l’album. On retrouve Adèle et Nicolas au cœur de la nature, autre élément premier de Bibi Club, dans des tenues d’un autre temps mais les pieds nus, comme reliés à la Terre, connectés au réel pour mieux le distordre, l’affronter et l’aimer malgré tout.

Tout cela nous mène donc vers Amaro, troisième album et personnage à lui seul, guide dans les épreuves et lien entre la vie et la mort.

Je veux aimer …

Il est nécessaire de prendre Amaro dans son entièreté, l’album nous prenant par la main pour nous emmener avec lui dans son histoire, cette quête qui part d’Infinité et nous amène à The Pine on the Corner, d’une forme de puissance à la pulsation qui impose la marche et le mouvement jusqu’à un morceau languissant, atmosphérique et apaisé qui nous invite à poser nos bagages, à respirer et à prendre par la main les fantômes qui nous accompagneront toujours.

Amaro est à la fois un guide et un voyage, une entité et un paysage, que l’on suit sur une route où la mousse prend le dessus sur les pavés, où les éléments ésotériques se diffusent et un mantra se répète à l’infini pour devenir les pulsations de cœurs qui se réparent : je veux aimer, je veux vivre, répété en anglais ou en français pour mieux accepter sa présence.

On croise des fantômes dans Amaro, que ce soit la voix d’Helena Deland sur A Different Light ou le saxophone de Dimitri Milbrun sur George Sand. Des éléments importants, des voix extérieures qui au cœur de l’architecture d’Amaro comme pour en bouleverser les fondations.

De notre point de vue, et comme tout bon récit, Amaro est agencé de manière très spécifique et se scinde ainsi en trois parties délimitées par le premier et le dernier morceau ainsi que par Le Styx et Cérémonie, des noms à la puissance évocatrice évidente et qui ne doivent donc rien au hasard.

… Je veux vivre

Le Styx est dans l’album la continuité parfaite de A Different Light, placé pour faire redescendre la tension du morceau et nous amener lentement vers un des sommets émotionnels de l’album, Le Château, épopée médiévale nocturne au calme apparent et bouleversant. Surtout le Styx est, à l’image d’Amaro, un personnage et un élément de la Mythologie Grecque, point de passage vers les enfers, lieu qui relie les vivants et les morts.

Il en va de même pour Cérémonie, ritournelle en guitare voix et autre point d’ancrage de l’histoire, appel à la communauté autour d’un moment bouleversant, navigant lui aussi entre la vie et la mort et respiration entre deux morceaux à l’intensité explosive que sont Les Vagues et George Sand.

Ce lien entre la mort et la vie trouve aussi tout son sens dans Amaro, morceau qui donne son titre à l’album et sans aucun doute l’un des éléments les plus dansant de cette aventure. Placé justement au tout début de l’album, il accompagné la force électronique d’Infinité et pousse aussi à avancer, à laisser parler le cœur et à partir dans une quête d’amour et d’acceptation de la mort.

En parallèle, de l’autre côté du spectre, on retrouvera deux morceaux sauvages et qui trouvent leur puissance dans un autre niveau, plus abrupt et presque violent. Washing Machine laisse le poids des mots nous frapper et nous retourner le cœur alors que la rythmique répétitive nous secoue et que des notes plus légères semblent présentes pour apaiser notre âme. Tout se tient dans ce morceau où il n’est plus question de se cacher derrière des images mais bien d’exprimer l’indicible pour pouvoir l’accepter.

La bête en colère semble être un écho lointain, une réponse édifiante à une injustice humaine et un moyen de panser la plaie. Là encore, le morceau à tout du poème ancien comme perdu à travers les temps et hanté par une voix extérieur qui vient sublimer le morceau.

Le chemin prend fin avec The Pine on the Corner, ritournelle lancinante qui porte en elle toute la beauté de la musique de Bibi Club et qui agit comme une clôture évidente à tout ce que fait Amaro. Des mots simples et évidents, et un rythme qui s’affaiblit, comme si il était nécessaire d’enfin baisser les armes et de laisser couler les larmes pour un temps.

Avec Amaro, Bibi Club poursuit son chemin avec un album à la radicalité saisissante. Nés de bouleversements intimes, ces onze morceaux sont un combat vers la vie et une acceptation de la mort et des fantômes qui nous entourent. C’est une nouvelle fois la preuve de tout le talent et de l’absolue nécessité de la musique de Bibi Club dans nos vies. Un album remarquable, et forcément remarqué, qui conjure les épreuves et appelle à aimer et à vivre.

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