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DAMAGHEAD : "Cet album nous ressemble davantage"
Le jeune groupe de power trio indie-garage, originaire de Strasbourg, sort son tout premier album Lily Gazpacho. Quand on est un jeune groupe avec déjà quelques concerts de référence (Le Cabaret Vert, Bus Palladium, ...), ce moment est vécu comme une consécration. Il l'est d'autant plus vrai suite à la conversation sincère et touchante qu'on a pu avoir avec Matisse (chant, guitare) et Thibaut (chant, batterie, clavier). Les deux musiciens se sont livrés sans détour dans une interview inédite et fleuve ! Au programme : Breeders, Skins, Hellfest et caveaux.

La Face B : Bonjour à tous, comment allez-vous ?
Thibaut : Ça va bien. Il fait un peu chaud : on est le 22 juin, le lendemain de la Fête de la musique... mais ça va.
La Face B : Pour information l'interview sera publiée plutôt à la sortie de votre album, début octobre
Thibaut : Ah, il fait frais, ça fait du bien l'automne ! Après ces deux mois torrides, ça fait du bien d'être en septembre. (rires)
La Face B : Le groupe est défini comme un power trio d'indie-garage. Pourquoi le mot « power » ?
Matisse : Power trio, c'est juste pour dire qu'on est un trio. Je crois que c'est le nom.
Thibaut : Oui, c'est l'appellation rock classique quand t'as une guitare, une basse et une batterie : ça s'appelle un power trio.
La Face B : Mais à la base, vous étiez quatre ? Il y a quand même une histoire comme quoi le chanteur ne s'est jamais pointé.
Matisse : Sur le papier, on était quatre. Avant la première répète.
Thibaut : À partir du moment où on a fait la première répète et que le chanteur n'est pas venu, Matisse s'est dit : « Je vais faire la voix. » On a donc été trois. Damaghead à quatre personnes n'a jamais existé. Il n'a pas passé les poteaux de Koh Lanta (rires). On a fini à trois sur les poteaux. On se demande quand on va passer à deux. Il y en a un qui va tomber à un moment donné. Pour l'instant, c'est trois.
La Face B : Moi, je ne vois que vous deux pour l’instant !
Thibaut : Oui, big up à Antoine, qui fait son intermittence en Corse.
La Face B : Où et quand est-ce que vous vous êtes rencontrés ?
Thibaut : On s'est rencontrés à la fac de musicologie, à Strasbourg. Moi, je suis arrivé là-bas, puis Matisse est arrivé un an après. On est devenus potes comme ça. Au début, ce n'était pas du tout autour du rock. On était potes grâce à un groupe d'électro qu'on avait, qui s'appelle aujourd'hui Grand Hotel Love.
La Face B : Il existe encore ?
Thibaut : Oui. C'est un collectif. À l'époque, on faisait du son ensemble : beaucoup de jungle, des boucles, des soirées à produire, de la house à fond. Au bout d'un ou deux ans, Matisse avait un autre groupe à côté, Solid Champagne, dans lequel il était batteur. Moi, j'avais pas mal de groupes avec la fac.
Matisse a commencé à vouloir monter son propre groupe. Il avait envie de faire un groupe beaucoup plus à l'arrache, beaucoup plus punk, très naïf. Son idée, c'était de jouer de la guitare et de chanter. il n'avait pas le choix, puisque le chanteur n'était plus là quand le projet a commencé. Il cherchait des potes pour l'accompagner dans ce délire.
On était très proches, mais on ne faisait pas encore de musique ensemble, à part l'électro. Moi, je faisais de la batterie, mais je n'étais pas un grand batteur. Et c'est justement ça qui l'intéressait : il cherchait quelqu'un de motivé pour faire ça avec lui. Pareil pour le bassiste de l'époque, Théliau, qui n'est plus dans le groupe aujourd'hui. Il ne maîtrisait pas vraiment la basse non plus. C'était très amateur. Le but, c'était vraiment de créer un groupe comme ça.
Du coup, le groupe s'est créé autour de cette idée de Matisse : faire un groupe hyper naïf, hyper amateur. Nous, on a rejoint le projet. Moi, je l'ai rejoint plus en tant que pote pour lui filer un coup de main que par passion pour le punk. Je n'y connaissais pas grand-chose, ce n'est pas ce que je n’écoute ni ce que je fais. On était trois grosses quiches, je crois. (rires)
La Face B : C'est marrant, parce que tu apportes une approche un peu différente au groupe.
Thibaut : Grave. Moi, ce qui m'a fait triper, c'était surtout d'arranger les compositions, de travailler les structures. Matisse, lui, apportait toute cette énergie : « Vas-y, on tente, on le fait quand même ! » Et notre premier concert, c'était directement un tremplin étudiant. On est même arrivés en finale. C'était génial. Je n'aurais jamais eu la volonté de faire un truc comme ça sans Matisse, qui poussait à fond. J'ai vraiment rejoint son trip.
La Face B : Et toi, Matisse, c'était quoi le style de musique que tu faisais avant ?
Matisse : Dans mon ancien groupe, il y avait des influences très trip-hop. On était surtout très fans de Radiohead. C'était vraiment le gros groupe pour nous. On écoutait Portishead, Massive Attack, mais ça flirtait aussi avec du rock des années 90... enfin, des trucs un peu..
Là, avec Damaghead, c'est plus indie, garage... J'ai envie de mettre beaucoup d'énergie dans chacun des groupes sans pour autant en faire une caricature.
La Face B : Vous séparez clairement vos différents projets. Il n'y a pas vraiment de crossover d'idées.
Thibaut : C'est un truc qui peut complètement arriver. Je trouve que Damaghead, c'est justement le point où on n'était pas tous des gars du rock à la base. On l'est devenu avec ce projet. C'est pour ça qu'il y a un côté très hybride. Moi, j'étais beaucoup plus indie. Avant ça, j'étais très jazz. Matisse, lui, était à fond dans l'électro, la jungle, le trip-hop.
Du coup, ça fait un mélange cool. Aujourd'hui, on a des influences qui viennent de partout. On a tous plein de projets différents. Moi, j'ai aussi des projets avec uniquement des synthés. Je pense qu'on est tous capables d'apporter des pattes différentes, et qu'on ne sait pas du tout où iront les prochains morceaux. Plus de synthés, un truc plus électro, LCD Soundsystem... pourquoi pas ? Il n'y a pas trop de barrières, en vrai.
La Face B : En tout cas, c'est un album assez brut. L'image que je me suis faite de Damaghead, c'est que vous êtes le groupe cool du punk lycéen. Est-ce que c'est une manière de retrouver cette adolescence fantasmée ?
Matisse : A 100 %. J'avais vraiment envie de reproduire l'innocence d'un groupe qui se forme, qui déborde d'énergie, sans but particulier, juste pour jouer et faire des concerts cools qui rassemblent du monde. C'est quelque chose qui se passe souvent au lycée.
Il y a un côté série américaine, comme Skins. Je l'ai découverte après, mais ça représente bien ce monde un peu idéalisé : le groupe qui répète chez soi et qui finit par faire le concert de l'année dans une baraque. Cette idée porte une esthétique qui dépasse la musique. C'est plus une émotion vers laquelle on a envie d'aller avec les chansons. En tout cas, moi, ça me porte énormément. Ça ne veut pas dire que je suis fermé à d'autres influences. Thibaut et Antoine participent énormément aussi.
Thibaut : Moi, je fantasme un peu moins cette esthétique hyper naïve. Au début, c'était surtout un exercice avec Matisse : suivre son délire et se dire « OK, allons-y comme ça. » Pas au talent... juste à l'audace. Créer ce groupe sans vraiment avoir d'attentes.
Aujourd'hui, beaucoup de choses ont changé. Je trouve qu'on véhicule moins ce côté hyper naïf qu'entre le premier EP et l'album. Ce n'est plus exactement ce qui nous stimule aujourd'hui. Il y a toujours un mélange entre le schlag et le très réfléchi. On prend vraiment du plaisir à trouver l'hybride parfait entre les deux.
La Face B : On a aussi envie de voir ces ados mûrir avec le temps.
Thibaut : On devient adultes. On paie nos loyers, on comprend que la vie est plus dure que quand on était étudiants. La musique suit avec.
La Face B : Votre premier album s'appelle Lily Gazpacho. Pourquoi ce nom ? Déjà, qui est Lily ? Est-ce que c'est un personnage fictif ? Un assemblage de plusieurs personnes que vous connaissez ?
Matisse : C'est exactement ça. C'est un assemblage de plein de personnes que j'ai pu rencontrer. J'écris principalement les paroles, et c'est vraiment un mélange de plusieurs relations réunies en une seule personne, en grossissant les traits. Gazpacho, ce serait son nom de famille, mais ça vient surtout du fait que notre bassiste adore le gaspacho. Ça nous a fait marrer, on était un peu défoncés. On s'est appelés et on s'est dit : « Vas-y, Gazpacho, ça part. » On a rajouté Lily pour marquer le fait que ce personnage traverse tout l'album. Ça donnait un vrai fil rouge.
Thibaut : Lily Gazpacho, ça ne veut rien dire, et c'est génial. C'est un peu théâtral, finalement
La Face B : Dans cet album, il y a le portrait d'une jeunesse assez désabusée et très festive. Comment avez-vous rencontré cette bourgeoisie-là ? Quel est le portrait de cette génération ?
Matisse : Je ne peux pas prétendre avoir une vision globale. Par contre, j'étais au lycée à Versailles. Et à Versailles, tu as tous types de gens. Tu as des personnes qui viennent de familles très aisées, d'autres pour qui ça se passe très mal avec leurs parents et qui partent facilement dans des dérives : l'alcool, la drogue, les soirées... Ils y vont les deux pieds dedans parce qu'ils ne vont pas bien. C'était un peu le personnage de Lily Gazpacho : quelqu'un qui tire trop sur la corde et qui claque.
La Face B : Tu as écrit les paroles quand ?
Matisse : Entre février 2024 et l'été 2025. Ça fait deux ans qu'on bosse dessus. C'est vraiment un album du moment, parce que ça fait deux ans qu'on vit avec lui.
La Face B : Est-ce que vous avez senti une différence entre le début de l'écriture des chansons et leur version finale ?
Thibaut : Grave. Il y a vraiment eu une première étape où on a écrit les chansons. La plupart viennent d'une résidence qu'on a faite à trois, dans un château, au mois de décembre. Il n'y avait pas de chauffage, et c'était très drôle.
La Face B : C’est une belle vie de bourgeoisie (rires)
Thibaut : Voilà. Niveau bourgeoisie, c'était un bon plan : on a pu squatter un château... mais pas chauffé. Il neigeait dehors. Il faisait entre 0 et 4 degrés dans la pièce.
Matisse : On répétait avec des couvertures.
Thibaut : Oui, avec des couvertures. Et je pense que ça a vraiment créé un mood pour composer ces chansons. On n'avait pas beaucoup de matériel. C'était complètement à l'arrache, quasiment pas de système son. On était trois dans un château classé, et ça nous a mis dans une ambiance où on a écrit des morceaux très simples, très directs. En même temps, on essayait de trouver plein de petits hooks, de petits crochets originaux, tout en cultivant quelque chose de très simple, très évident.
Aujourd'hui, je trouve qu'entre ce postulat de départ et le moment où on a enregistré les morceaux, il y a eu une nouvelle dimension. On a trouvé un son qui collait vraiment à cette esthétique. Quand j'écoute l'album, je vois toute l'évolution : entre la première chanson, qu'on avait quasiment enregistrée deux ans avant les autres...
Pendant tout ce laps de temps, tu vois le début de cette nouvelle ère de Damaghead : un peu moins naïve, un peu plus triste, un peu plus sombre, un peu plus alternative. Et puis tu arrives aux morceaux composés l'été dernier. Avec le mix qu'on est en train de finaliser, on voit vraiment à quel point on a basculé vers quelque chose de beaucoup plus minimaliste.
Pas « intelligent » dans le sens élitiste ou complexe, mais il y a cet entre-deux : un son très sec, très sobre, avec des chansons qui reposent beaucoup sur la tension, l'attente, les structures, sans forcément te donner tout ce que tu attends. Les refrains n'explosent pas forcément, les couplets non plus. Tout reste un peu retenu.
C'est cette nouvelle énergie qu'on essaie de transmettre. Il y a un créneau où Damaghead peut être mignon, sombre, très léger, très con... mais quoi qu'il arrive, il y a toujours cette forme de minimalisme hybride qui relie tous les morceaux.
La Face B : D'ailleurs, votre premier morceau, A Billion Butterflies, était déjà assez différent du premier EP. On sent un groupe plus posé, au niveau du son, mais aussi dans les sujets abordés.
C'est un morceau qui parle d'addiction, de perte d'identité dans le quotidien. Quand vous écrivez ce genre de chansons, est-ce que c'est une manière d'exorciser quelque chose ?
Matisse : Pour moi, oui, carrément.
C'est assez sincère, ce que j'écris. Assez littéral. Je ne sais pas s'il y a besoin de revenir particulièrement sur ce morceau, mais oui, ça vient vraiment de là.
La Face B : Tu évoques des personnages tout au long de l'album. Là, ce personnage, ce serait qui ?
Parce que le morceau est quand même assez... déluré. Enfin, crazy.
Matisse : Oui. A Billion Butterflies, on l'a enregistré pendant la première session. À ce moment-là, je n'allais pas très bien. J'ai appelé le studio où on enregistre pour leur dire qu'on était prêts à venir. C'était un mois avant la session, mais il nous manquait encore deux chansons.
J'essayais de composer, de me forcer, de me forcer, de me forcer. Et ça m'a poussé à boire, à fumer, à faire des trucs pour essayer de me déstresser... alors que ça produisait exactement l'inverse.
Au moment où c'est arrivé, j'avais envie de raconter ça de façon sincère. Et au fond, Lily Gazpacho, c'est aussi une petite emphase de moi-même et de ces penchants addictifs.
La Face B : D'accord. Donc là, ce n'est plus vraiment le personnage fictif.
Vous avez d'autres morceaux sur l'album qui sont aussi intimes ?
Matisse : Oui. Dishwasher, je pense. C'est aussi quelque chose de plus personnel, mais qui s'adresse toujours à quelqu'un. Et du coup, quelque part, on peut aussi y retrouver Lily Gazpacho.
Thibaut : Il y a de la distance, mais c'est quand même un peu un alter ego

La Face B : Dans Dishwasher, il y a une vraie forme de colère. C'est même presque un morceau antagoniste. Pourquoi avoir choisi le lave-vaisselle comme image pour ce morceau ?
Matisse : Parce que c'est une histoire que je ne raconterai pas. C'est quelqu'un qui nous voulait du mal à tout prix, à tout un groupe de potes. J'essaie de m'adresser à cette personne en lui disant : « Va laver tes propres taches toi-même, et n'essaie pas de jouer le lave-vaisselle pour les autres. »
Thibaut : En fait, on a d'abord eu l'idée de l'appeler Dishwasher, juste parce qu'on trouvait ça trop drôle comme titre. Ensuite, ça a fait le lien avec cette histoire. C'est devenu une espèce de chanson de rédemption pour quelqu'un qui a plus tendance à voir les taches des autres que les siennes. Et au final, pouvoir dire à quelqu'un : « Tu es un putain de lave-vaisselle. » C'est génial.
La Face B : Si Lily Gazpacho était un épisode de Skins, quel personnage serait chacun de vous ? Et du coup, pour Antoine ?
Matisse : Ah ! Exceptionnel. Moi, je pense que j'adorerais être Cassie, même si elle ne va vraiment pas très bien.
Thibaut : Je n'ai jamais vu une seconde de Skins. Je ne connais pas du tout. C'est toi qui vas devoir décider pour moi.
Matisse : Cook.
Thibaut : Cook ? OK. En vrai, je dirais Cook, parce que j'aime bien sa tronche. (rires)
Matisse : Pour Antoine... ce serait Sid, le premier personnage qui arrive dans la série. Je ne sais plus son nom. Le petit blond avec les cheveux...
La Face B : Sur la fin de l'album, par rapport au début, est-ce que vous portez un regard différent sur votre manière de composer et d'écrire aujourd'hui ?
Thibaut : De ouf. C'est un peu ce que je disais tout à l'heure : il y a une vraie évolution entre les premiers enregistrements de l'album, les premières sessions de composition et maintenant. Il y a vraiment quelque chose qui a changé dans notre façon de faire.
Maintenant, avec Antoine, on a une nouvelle relation de travail. C'est une nouvelle énergie de groupe, née à trois, qui est encore différente d'avant et qui est top. On a envie de continuer à composer là-bas avec lui et de voir où ça nous emmène. J'ai trop hâte des prochaines sessions.
Je trouve que cet album nous ressemble beaucoup plus. Au début du groupe, moi, je suivais surtout le délire de Matisse, et j'en suis très content. Mais avec cet album, j'ai eu l'impression de faire une musique qui m'était beaucoup plus intime que ce qu'on faisait avant. Aujourd'hui, je ressens ces chansons comme si c'étaient les miennes, écrites avec Matisse.
Les dernières sessions de composition transpiraient vraiment cette compréhension de comment faire passer un message sans trop le mâcher. Je me répète un peu, mais il y a un mélange beaucoup plus fort entre nos sensibilités.
La Face B : Vos chansons ont deux ans. Peut-être que vous avez évolué en parallèle. Souvent, quand un album met longtemps à sortir, les artistes disent : « Ça, c'était nous il y a deux ans. Aujourd'hui, on a changé, on n'est plus les mêmes. »
Matisse : Ah non, pas du tout. Franchement, on est même en train de mettre en place les derniers morceaux pour les jouer sur scène. Donc je n'ai pas ce regard-là. Même Sour, j'ai composé la prod il y a quatre ans. Ce sont des morceaux sur lesquels on s'est vraiment posés. On s'est demandé : est-ce qu'on les garde ? Est-ce qu'on les prend ? On a fait plein d'essais.
On a essayé d'aller vers quelque chose de beaucoup plus punk, mais ça ne marchait pas du tout. On n'avait aucune sensibilité pour ça. On voulait un truc beaucoup moins évident, pas juste : ça pète, on met une disto. On cherchait quelque chose de beaucoup plus sensible.
Avec le recul, ce que je vois surtout, c'est une plus grande cohérence. On a pu tout enregistrer et tout mixer ensemble, et les deux premiers titres ont vraiment donné le grain qu'on voulait pour le reste de l'album. Pour moi, c'est encore très actuel. J'espère même que les gens le recevront comme quelque chose de plus intemporel qu'actuel.
La Face B : Vous n'avez pas la flemme de rejouer le premier EP ?
Matisse : J’ai un peu la flemme.
Thibaut : Franchement, il y a quand même des chansons qu'on adore toujours. La première partie de l'EP est plus sensible, et ça nous fait encore kiffer. Il y a un morceau comme Many Reasons qui est vraiment trop cool. La manière dont on joue nos nouveaux morceaux aujourd'hui colle très bien avec la façon dont on joue celui-là. Ça marche toujours super bien.
Matisse : C'est celui qui a le moins bien marché de l'EP, et c'est pourtant celui qu'on préfère jouer aujourd'hui.
Thibaut : Forcément, Hello Hello Girl, c'est le morceau que les gens retiennent le plus quand ils connaissent un peu Damaghead. On aime toujours le jouer, mais aujourd'hui c'est plus le côté faire kiffer les gens, faire danser à la fin du concert. Ce n'est plus forcément la musique plus hybride qui nous stimule aujourd'hui.
Matisse : C'est vrai que ça pose parfois un problème. Les programmateurs et les programmatrices s'attendent souvent à ce qu'on joue Sunday et Hello Hello Girl, parce que ce sont les titres les plus écoutés, ceux qui flirtent le plus avec la pop-punk.
Au final, nous, on a voulu proposer quelque chose de complètement différent, plus sensible. J'ai même parfois l'impression que c'est un peu décevant pour les gens qui s'attendent à un truc très punk, très ça va danser, ça va faire n'importe quoi.
La Face B : Et vous, quel est votre ressenti par rapport à ça ? Vous avez peur de décevoir ?
Matisse : Non. Tant pis. On est très contents de proposer ce qu'on fait. Si on a passé un bon moment sur scène tous les trois, bingo. Parfois ça prend énormément. Il y a eu des concerts de ouf où, dès les premières notes, il y avait des pogos. Je pense au Supersonic, il y a un an : première note, tout le monde était sans dessus dessous. C'était incroyable.
La Face B : C'est peut-être aussi la différence entre le rendu studio et le rendu live. Il y a peut-être cette distinction-là.
Thibaut : Depuis plusieurs mois, il y a un gros travail pour réadapter toutes nos chansons au live. On a changé plein de choses. On a fait une résidence consacrée aux arrangements live pour proposer quelque chose qui n'est même plus la version studio.
En studio, c'est beaucoup plus minimaliste, beaucoup plus sobre. En live, on essaie de donner plus de dynamique, plus de nuances, avec de vrais moments où tu te prends les morceaux de plein fouet. Il y a des gros sons de basse qu'on ne se permettait pas en studio parce qu'on voulait que ça sonne moins rock.
En même temps, on a un peu la phobie de faire le rocker. On a envie d'être dans la nuance, dans le mélange des influences, d'être tout kikis sur scène et de ne pas se la raconter en mode cuir à fond. Je grossis un peu le trait de ce qu'on appelle le rock. On a envie de proposer un truc qui tabasse, sans avoir besoin de faire tout ce qui va avec.
La Face B : J'avais une dernière question sur l'album, avant de parler du live. Quel a été le titre le plus difficile à terminer ? Même si l'album n'est pas encore complètement terminé.
Thibaut : Le plus difficile à terminer ? Moi, je dirais Feels Like Home.
Matisse : Oui, j'aurais dit la même chose.
Thibaut : Parce que c'est le morceau sur lequel on s'est mis un peu la pression. Tous les retours qu'on avait, c'était : « Les gars, c'est le tube. C'est le morceau que tout le monde chante. C'est celui qui doit bien marcher, avec ce côté super pop. » Et c'est vrai.
Du coup, il fallait trouver la finesse entre faire un morceau qui nous fait kiffer, répondre aux attentes des retours qu'on avait, sans tomber ni dans le morceau pop hyper lissé, ni dans un truc trop shoegaze ou trop niche. On a refait des prises de voix parce qu'on n'était pas fan de ce qu'on avait fait. On a redécoupé dans la structure après l'enregistrement pour raccourcir des trucs, pour virer des sections, donc c'est le morceau qui semble un des plus simples et pourtant qui a été le plus minutieux dans tout le processus d'arrangement du morceau.
La Face B : Du coup, vous vous êtes mis des contraintes, ou on vous en a mises ?
Thibaut : On se les est mises nous-mêmes. On voulait vraiment arriver à la version la plus satisfaisante du morceau pour nous. Ce n'était pas du tout le cas quand on est sortis des sessions d'enregistrement et qu'on a commencé les pré-mixes tous les trois, avec Matisse, Antoine et moi.
On a passé énormément de temps sur Feels Like Home. Matisse l'a remixé plusieurs fois de zéro : on a refait toutes les batteries, puis toutes les guitares, puis on recommençait le mix parce que ça ne marchait pas.
Soit c'était trop Weezer, soit trop shoegaze, soit trop brut, soit trop sophistiqué. C'est vraiment le morceau qu'on a le plus retravaillé.
Là, la dernière version, j'en suis vraiment très content. Que ce soit le son, les arrangements ou les prises de voix, on est revenus vers quelque chose de très sec, sans effets, sans mélodie, sans traitement. Et je trouve que c'est là qu'on touche vraiment quelque chose.
Matisse : En vrai, je n'avais pas spécialement d'attente sur le fait qu'il ressorte plus qu'un autre. J'avais surtout envie qu'il soit au niveau de l'album, que son esthétique soit la plus aboutie possible.

La Face B : Je reviens sur les concerts, et sur le Cabaret Vert. Vous avez quand même enchaîné de très belles scènes. J'ai l'impression que vous grimpez assez vite. Faire le Bus Palladium, c'était déjà un luxe. D'ailleurs, le concert était très bon. J'ai senti une montée en puissance au fil du set. J'ai aussi eu l'impression qu'Antoine jouait un peu le rôle de métronome.
Thibaut : Ah ouais. Antoine, il tient la baraque. Il y a plein de moments où c'est lui qui me donne le groove du morceau. Moi, j'ai tendance à beaucoup bouger derrière la batterie. Je ne suis pas un excellent batteur, donc je joue énormément à l'énergie et à l'émotion. Je ne vais pas tenir la baraque comme un métronome.
Antoine, avec son gros coup de médiator et son moulinet de guitariste, me tient vraiment en haleine sur les morceaux. C'est lui qui drive. Et quand on a composé ces morceaux avec Matisse, on a donné une énorme place à la basse. Pour moi, c'est vraiment le squelette de chaque morceau.
La basse est mélodique, mais elle porte aussi la structure, le groove et l'harmonie. Elle pourrait presque tenir le morceau à elle toute seule.Donc c'est logique que, sur scène, la basse soit autant mise en avant pour driver le groupe.
Matisse : Quand on a proposé à Antoine de rejoindre le groupe, il a repris tous les morceaux. Il les a refaits à sa sauce, il a cherché, travaillé pendant des semaines pour trouver la bonne dose d'énergie à chaque moment. Franchement, il s'est beaucoup plus donné que nous. On lui doit beaucoup de choses
Thibaut : Il a bossé comme un malade. Il a vraiment apporté une nouvelle énergie au groupe.
Matisse : On lui doit beaucoup de choses.
La Face B : Ce qui peut être compliqué en live, et moi j'aime bien justement, c'est quand vous changez de poste.
Matisse : C'est très compliqué à gérer. En vrai, on le fait parce qu'on a vraiment envie de le faire. Ce morceau nous tient énormément à cœur, et on serait incapables de l'échanger contre autre chose. Je ne pourrais pas faire le piano sans sa batterie. Et Thibaut ne pourrait pas chanter derrière la batterie.
On l'a fait comme ça dès notre premier concert. À l'époque, j'étais en galère : j'avais quatre morceaux, et j'avais demandé à Thibaut d'en composer deux. Dès le début, on tournait sur scène, donc c'est resté dans l'ADN du groupe.
On l'a retiré à un moment, et ça nous a manqué. On a eu des retours qui disaient que ça manquait. D'autres nous ont dit que ça prenait trop de temps, que c'était un temps mort. Et d'autres, au contraire, trouvaient que ça apportait un vrai rafraîchissement.
La Face B : Moi, justement, je trouve que ça fait presque deux concerts en un. On a l'impression que ce ne sont plus les mêmes personnes qui chantent.
Thibaut : Oui, il y a un vrai rafraîchissement. Moi, j'adore les concerts où il se passe des choses. Je peux vite me lasser d'un concert où tout est linéaire. Je me suis beaucoup demandé si j'étais légitime à passer devant sur un morceau. J'ai vraiment envie que le chanteur de ce groupe, ce soit Matisse, et que moi je sois le batteur.
Mais on a eu tellement de bons retours que ça nous a convaincus de continuer. Même si ça prend un peu de temps, même s'il y a un peu de latence, avec Damaghead, on cultive ce côté le plus naturel possible. On n'a pas envie d'être le groupe ultra rodé, hyper professionnel à la phrase près.
On aime bien garder un peu de flottement. Parfois même un peu trop : « Bon, ça va ou quoi ? » Changer d'instrument, avoir ce petit moment où les gens se demandent ce qui se passe, c'est aussi une façon de recapter l'attention du public. Et jusqu'à maintenant, à chaque concert où je sors ce petit clavier tout pourri que personne n'a vu arriver, c'est un des moments dont les gens se souviennent. Donc c'est plutôt cool.
La Face B : Vous avez joué pas mal de concerts. Quel a été le concert le plus marquant de cette tournée, en plus du Cabaret Vert, j’imagine
Thibaut : Pourtant, on est en septembre quand tu publies cette interview. On vient de le faire il y a une semaine. (rires)
Matisse : C'était quand Gims nous a invités au Cabaret Vert.
Thibaut : Ouais, l'aftershow avec Gims. (rires)
Matisse : Franchement, déjà le Bus Palladium. Gros concert, on s'y est vraiment bien sentis. Après, il y a quand même toute une première période où on était très punk. C'étaient des concerts super drôles. On commençait les concerts avec de l'harmonica complètement faux en prenant une tonalité différente à chaque fois. On se les envoyait comme ça.
On faisait toujours n'importe quoi. On faisait des happenings, une reprise de Scooby-Doo, on lançait des Scooby Snacks dans le public... Ça n'a pas pris du tout. C'était ridicule, mais c'était tellement drôle.
Thibaut : On a aussi fait un concert où Matisse s'était déguisé en moi, et moi en lui. On a commencé le concert en échangeant les rôles, et c'était très, très gênant. Donc forcément, c'était très drôle. Il y a plein de trucs qu'on faisait au début, très schlag, très punk, qu'on fait un peu moins aujourd'hui. Ça ne veut pas dire qu'on ne les refera jamais.
Mais il y a quand même eu de très beaux concerts à nos débuts. Le tout premier reste l'un des meilleurs : une salle de 400 personnes remplie parce que c'était un tremplin étudiant. Tous nos potes de Strasbourg étaient là en mode : « On va voir le nouveau groupe punk qui vient de se créer à Strasbourg. » C'était le bordel. On a fait monter tout le monde sur scène, les praticables étaient en train de se désassembler... Dès la première date, les ingés son étaient déjà en panique. Celle-là, je la mets aussi dans nos plus gros concerts.
Matisse : Mais le Bus Palladium, on s'y est vraiment bien sentis. Déjà, l'accueil là-bas est dingue. Et puis vivre ça avec Casablanca Drivers, qui nous donnent du crédit, c'était...
Matisse : Il y avait Max Baby aussi.
Thibaut : Oui, Max Baby était là aussi. Ça fait partie des potes, donc ça faisait vraiment plaisir.

La Face B : Quel est le lieu ou le festival emblématique où vous vous dites : « Un jour, on aimerait jouer là. »
Matisse : Pelpass. Ça, c'est mon truc.
Thibaut : C'est sûr que Pelpass, ça arrivera certainement un jour.
Matisse : Pelpass, c'est un festival associatif qui fêtera ses dix ans l'année prochaine, à Strasbourg. Il y a trois scènes de fou. Surtout, c'est un festival où les gens viennent pour le festival, pour toute la durée du week-end. Ça sonne toujours extrêmement bien, l'accueil est fou, tout est super. Il y a une ambiance de dingue, très associative, très humaine.
Pour nous, ce serait déjà une consécration de jouer à Strasbourg, à Pelpass. On a déjà collaboré avec eux, avec d'autres assos, c'est devenu des amis. Donc oui, ce serait une belle consécration de pouvoir jouer là-bas.
La Face B : C'est plutôt mignon comme réponse. Revenir sur vos terres et dire : « Regardez, on finit par jouer devant nos proches. »
Matisse : Ouais. En vrai, les gros festivals... J'étais aux Eurockéennes il y a deux ans pour voir The Breeders. Il y avait IDLES plus tard, mais je ne suis même pas resté tellement c'était la boue. Tu ne pouvais pas t'asseoir, sauf si tu avais une carte Gold du Crédit Mutuel ou si tu achetais des Desperados. Les prix étaient abusés.
Il y a aussi des gens qui ont hué une chanteuse parce qu'ils voulaient que le foot continue sur les écrans, alors que tu es dans un festival pour voir des artistes. Et au moment où un groupe a chanté « La jeunesse emmerde le Front National », ils se sont fait huer. Ce genre de festivals hyper capitalistes, ça me dégoûte. Les gens ne sont plus là pour la musique, ils sont là pour l'ambiance. Ce ne sont pas des ambiances qui me tentent.
Franchement, si on devait continuer, moi je jouerais que dans des caveaux avec des scènes dégueulasses.
Thibaut : Moi, j'aimerais bien jouer à Pete the Monkey. C'est un festival que j'aime beaucoup. Il y a toujours une super programmation. Cette année encore, elle est incroyable. Je suis déterminé à y aller. Je pense que c'est un festival où notre musique pourrait vraiment plaire. Ce serait un petit check de plus, et ça serait vraiment cool.
Matisse : Moi, ce sont surtout des festivals comme Nos Rêves Font Du Bruit, la Block Party à Bastille... En tout cas, des festivals à cette échelle-là. Surtout des festivals d'été, en extérieur. C'est vraiment ce qui me fait triper : des festivals avec principalement des groupes de rock.
Thibaut : La Route du Rock, par exemple.
La Face B : Pour terminer, je vous fais la séquence « toute première fois ». Vous sortez votre premier album. Quel a été votre tout premier concert ? C'était quand ?
Matisse : C'était quand j'étais à la fac de musicologie. On avait un cours de théâtralité, je crois. On avait carte blanche : il fallait montrer quelque chose qu'on avait fait ou qu'on avait envie de faire pour l'occasion, un truc un peu fou.
Il y en avait qui faisaient des pièces de théâtre autour de la musique. Chacun avait sa proposition. C'était aussi la manière dont tu l'incarnais qui était jugée. Du coup, on s'est dit qu'on allait faire le tout premier concert de Damaghead là-bas. C'était génial. On est allés au bout du truc. On a joué deux morceaux.
La Face B : Vous les jouez encore aujourd'hui ?
Matisse : Non, on ne les joue plus.
Thibaut : C'était Bizarrerie et Colourful Madness.
Matisse : Colourful Madness est sur l'album physique. Il était aussi sorti sur l'EP, mais on ne le joue plus.
Thibaut : C'était bien drôle. On a joué ça dans un atelier, dans une salle de répétition de musique, devant toute la classe. Il y avait une trentaine d'élèves. Matisse était déjà maquillé, déjà en crop top. Tu avais une espèce de...
Matisse : C'était une grosse robe qui me donnait hyper chaud.
Thibaut : C'était génial. Il y avait déjà tout... sauf le travail. (rires)
La Face B : Il y avait tout le reste. Et c'était quand exactement ?
Matisse : C'était en février 2023.

La Face B : Pourquoi l'accoutrement est-il important sur scène ?
Matisse : Parce que j'avais envie de véhiculer des idées autour de la question du genre, de la façon dont on se positionne dans la société. Je trouve que la musique est aussi un moyen de faire passer ces idées. Pas de façon littérale, mais de les faire exister.
Ça me faisait kiffer de casser ces barrières-là. À travers la musique, je pouvais les casser, alors que dans la vie, un mec qui se balade en robe, c'est encore un peu compliqué à assumer. Ce n'est pas dans toutes les têtes. Et puis il y a beaucoup de réflexions derrière.
Bien sûr, je suis un homme, et ce n'est pas du tout la même chose que de vivre ça en tant que femme. Je pense que c'est aussi pour ça qu'on a arrêté de le faire : on avait peur de trop s'approprier quelque chose.
Thibaut : Ta façon de t'habiller est très politique. Si tu revendiques quelque chose, il faut aussi être sûr de savoir ce que tu représentes, jusqu'où tu représentes quelque chose qui t'appartient vraiment ou pas. On essaie de jouer avec ces codes pour véhiculer quelque chose qui nous ressemble, tout en prenant en compte les conséquences politiques qu'il peut y avoir derrière.
C'est aussi pour ça qu'aujourd'hui on donne un peu moins d'importance à ça. On veut être sûrs de représenter ce qu'on est capables de représenter, sans tomber dans une appropriation trop évidente alors qu'on n'est pas forcément les bonnes personnes pour défendre ce sujet. Donc on essaie de faire ça le plus naturellement possible, mais avec une vraie conscience de ce que ça implique quand on s'habille.
La Face B : Quel a été le premier texte écrit pour cet album ?
Matisse : C'était A Billion Butterflies.
Thibaut : Oui. C'était logique que ce soit le premier morceau à sortir, parce que c'était aussi le plus vieux. C'est vraiment cette chanson qui a fait le switch.
À la base, on enregistrait ce qu'on pensait être notre deuxième EP. Finalement, ça ne s'est pas fait comme ça. C'est cette chanson qui a marqué le basculement : le personnage de Lily, des paroles plus sombres, plus intimes, une musique qui retranscrit cette nouvelle ère. Donc ça faisait complètement sens qu'elle ouvre l'album. C'est vraiment le virage de Damaghead.
La Face B : Donc à cette époque-là, vous ne vous imaginiez même pas faire un album ?
Thibaut : Complètement pas. On voulait faire un deuxième EP de quatre ou cinq titres. On avait réservé une deuxième session d'enregistrement chez notre ami Marcus Linnon, au Grèzy Studio.
C'est un studio qu'on adore, où on retourne tout le temps. Marcus accompagne énormément le projet. C'est aussi là où Max Baby a son studio. Moi, je suis très proche de lui, Matisse aussi, Antoine aussi. On est arrivés là-bas, comme le disait Matisse, avec des morceaux en moins. On s'est mis un peu la pression pour les écrire, et l'idée, c'était vraiment de sortir un EP de cinq titres.
Puis on s'est rendu compte qu'il y avait une vraie rupture entre les premiers morceaux qu'on avait enregistrés : Sunday, sorti en single, puis Doubt et College of My Heart en double single et A Billion Butterflies, qui avait vraiment une autre vibe. C'est devenu la genèse de tout l'album qu'on a construit l'année suivante.
La Face B : Quel a été le premier compliment que vous avez reçu après un concert ?
Thibaut : Ah, celui d'Anatole.
Matisse : Oui, Anatole.
Matisse : Il nous a dit : « La musique est de moins en moins bien, mais l'ambiance est de plus en plus folle. » C'était catastrophique, les gars. (rires)
La Face B : Quel a été votre premier concert raté ?
Matisse : En soi, ils étaient tous très ratés au début. (rires) Mais le pire, je crois que c'est une première partie de deux groupes de métal. Je me suis énormément pris la tête. J'étais en mode : « Il faut qu'on tienne la baraque, qu'on se mette dans cette ambiance-là, qu'on satisfasse aussi les attentes, qu'on ne fasse pas tout mignon à côté. »
Thibaut : C'était quoi, ce concert ?
Matisse : C'était le concert avec Juliette, au Local. Lui, il était dur.
Thibaut : En fait, l'ambiance était géniale. On ne peut pas dire que c'était un mauvais concert, parce que tout le monde était en folie. Le Local, c'est une petite salle à Strasbourg. On y a joué trois fois, et à chaque fois c'est rempli. Il fait 75 degrés. Je n'ai jamais autant transpiré ni failli faire un malaise en jouant tellement il fait chaud.
C'est vraiment une ambiance de cave, mais dans le meilleur sens du terme. C'est toujours surjaugé, c'est génial. Par contre, c'est un concert où on ne s'est pas écoutés jouer. On n'a pas du tout été nous-mêmes. Et pour Matisse, qui porte vraiment le lead du groupe, ça s'est ressenti.
Matisse : Oui, je l'ai un peu mal vécu. On avait mis des piques sur la tête, on s'était habillés le plus punk possible. Et je n'entendais plus rien. Je montais l'ampli basse, je montais l'ampli guitare... Les gens avaient les oreilles en sang. Là, on était vraiment dans le punk.
Thibaut : Ce que je retiens surtout, c'est qu'on était particulièrement stressés avant ce concert. D'habitude, on est tous ensemble, on parle beaucoup avant de monter sur scène. Là, on a dû jouer à l'arrache, sans loge, sans rien. On n'a pas eu le temps de se mettre dedans.
C'est hyper important pour nous d'avoir ce petit moment avant de jouer. Moi, j'aime bien sortir deux ou trois phrases de vérité générale du genre : « Bon les gars, on se regarde, on kiffe, on y va. » Là, on ne l'a pas eu. On est montés sur scène directement, et ça s'est senti.
La Face B : Jouer avant un groupe de métal, ce n'est peut-être pas le plus simple non plus.
Matisse : Non, mais on arrête là. C'est fini. Le Hellfest, c'est mort pour nous. (rires)
Thibaut : Pour d'autres raisons aussi, surtout.
La Face B : Quelle première partie rêveriez-vous de faire ?
Thibaut : Évidemment, si un jour on faisait la première partie de Fontaines D.C., ce serait incroyable. C'est vraiment notre groupe de référence à tous les trois. Les arrangements, la sensibilité, la musique... on est tous d'accord là-dessus.
Matisse : C'est vraiment le perfect de A à Z. L'album Skinty Fia, on se le remet tout le temps. C'est génial. Je pense que ça marcherait bien. Notre musique ne trancherait pas tant que ça avec la leur.
Thibaut : Pour moi, il y a aussi Casablanca Drivers. Même si ce n'est pas le même style, c'était vraiment un rêve de jouer avec eux. Quand ils nous l'ont proposé, c'était énorme.
Matisse : Et en vrai, on se rapproche de plus en plus de l'électro dans notre cercle.
Thibaut : Oui, il y a une vibe très indie sleaze, électro clash. On flirte pas mal avec cette scène, donc c'est cool.
Matisse : Plus que la scène rock indépendante, finalement.
La Face B : Donc ce n'est pas Maître Gims ?
Matisse : Ce n'est pas Maître Gims. (rires)
Thibaut : Toi, t'as quand même un peu fricoté avec Joe Talbot, d'IDLES. T'as passé une soirée avec lui. Matisse est devenu le pote du chanteur d'IDLES. Ils se sont rencontrés au Cork & Cavan, cet hiver. Il traînait là-bas avec sa meuf, et Matisse était là aussi, un soir. En plus, il ne va quasiment jamais à Paris, donc c'était hyper rare. Tu te retrouves nez à nez avec lui. Je ne sais plus, il t'a taxé un briquet, puis vous avez commencé à parler.
Matisse : Oui, carrément.
Thibaut : Et vous avez passé la soirée ensemble.
Matisse : Grave. Il nous a payé des coups, c'était génial.
La Face B : Oh la chance !
Thibaut : Donc il y a un monde où Damaghead x IDLES...
Matisse : On se connaît bien. (rires) Non, mais il est trop sympa.
Thibaut : Tu lui as filé un skud quand même.
Matisse : Il a un skud de Damaghead. Je pense qu'il ne l'a pas écouté. (rires) Aux Breeders aussi, j'ai réussi à leur filer un skud. Ils ne m'ont pas envoyé de message. (rires)
Thibaut : Pas mal le palmarès, quand même.
Matisse : Et franchement, The Breeders, ce serait une énorme consécration. C'est un des groupes qui m'a vraiment donné envie de faire ce projet.
La Face B : Quelle a été, ou quelle sera, votre première cover en live ?
Thibaut : C'est Damaged Goods de Gang of Four. Celle-là, c'est vraiment un clin d'œil à Damaghead. Le nom du groupe vient de Damaged Goods. C'est un des rares morceaux qui m'a vraiment donné envie de faire ce groupe. Il est incroyable, par ses idées, par son avance sur son époque, par le son qu'il a. C'est une cover qu'on a toujours adoré jouer, et qu'on continuera de jouer longtemps, je pense.
Matisse : Et à chaque fois, on fait monter un pote sur scène. Il détruit les paroles, il détruit la structure... C'est rageant. (rires) Je le préviens toujours cinq jours avant : « Révise bien ! »
La Face B : Pour terminer, vous terminez votre tournée avec le Cabaret Vert. Ensuite, il y aura la sortie de l'album le 9 octobre. J'imagine qu'une autre tournée est déjà en préparation. À quoi faut-il s'attendre ?
Matisse : À des caveaux. Quelque chose d'assez sincère. Ça va surtout être des petites dates.
La Face B : Ce n'est pas bizarre de passer d'un grand festival à des toutes petites salles ?
Matisse : Ah non. Pour l'instant, il faut les faire. On n'a pas encore fait de vraie tournée en France, où on bouge de ville en ville. Ce qui m'inspire énormément, c'est la scène bordelaise et marseillaise : Crash, Technopolice, Tacoblaster, Violent Sadie Mode... C'est cette scène-là.
Je travaillais dans la programmation d'un petit club à Strasbourg. On ne fait plus de concerts aujourd'hui, on s'est fait limoger parce qu'on perdait de l'argent à chaque fois. (rires) Mais c'était génial. Ça nous a permis de créer des liens avec tous ces groupes. Ils sont sur la scène depuis cinq ans, et tous les six mois, ils partent un mois ou deux faire tous les caveaux possibles. C'est vraiment cet écosystème qui me parle. J'ai envie de faire ces tournées pour les faire, et à côté de jouer aussi dans des SMAC et sur de plus grosses scènes de festivals.
Thibaut : Chaque chose en son temps. On n'a pas encore le public ni la reconnaissance pour les SMAC. C'est encore une étape.
Jouer au Cabaret Vert, c'est génial. On commence à se faire les armes sur des grandes scènes. Mais on a encore besoin d'aller jouer partout : dans les petites salles, dans les petites villes où on a envie d'aller. Ça va être des concerts devant 50 ou 60 personnes en folie, et on a besoin de vendre notre musique comme ça. Ça va être le Galère Tour. (rires)
On va partir avec notre Berlingo, dormir dans la caisse. J'ai hâte de ça. J'ai hâte qu'on soit en train de compter les litres d'essence dans le tableau Excel du groupe et qu'on soit dégoûtés.
Matisse : Ça va se passer comme ça. Mais surtout, je trouve que les groupes qui ne passent pas par là, ce n'est pas très sincère. J'ai envie de vivre ça. On va faire nos armes.
Thibaut : On va vendre notre album partout.
Matisse : Et surtout, ce sont des moments qui sont une finalité en eux-mêmes.
Thibaut : On a aussi besoin de se connecter avec les groupes de toutes les villes. Tu répètes ça dans toutes les villes où tu joues. Tu crées des mini-connexions, tu vends un ou deux albums par soir. C'est comme ça que le projet commence vraiment. Nous, on a hâte de ça, dès la rentrée.
La Face B : Qu'est-ce qu'on peut vous souhaiter pour la suite ?
Thibaut : D'être rentables. (rires)
Matisse : En vrai, ce qui me ferait le plus plaisir, c'est que notre musique soit intemporelle. Que dans dix ans, elle paraisse encore d'actualité. C'est mon but. Que ça ne marche pas seulement sur une hype.
Thibaut : Et passer ce petit cap qui permettrait que le projet soit à la fois un kiff... et notre activité principale.
La Face B : À l'indépendance, alors. Merci à vous pour l'interview !
Damaghead : Avec grand plaisir. Merci à toi !
