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Florent Marchet : "Mon refuge, c'est quand je suis dans la création"
Florent Marchet vient de sortir son nouvel opus Mobil Home chez Nodiva. Bien plus qu'un album, l'artiste nous livre là une œuvre majeure, sensible, juste et intime, à la rencontre des héros du quotidien, des déclassés et du chaos du monde.
Quelques jours avant de le dévoiler au public, et à quelques semaines de sa tournée qui passera notamment par La Cigale le 16 décembre, La Face B a eu l'immense privilège de pouvoir rencontrer Florent Marchet. Un entretien passionnant, sincère, grave et drôle aussi, au cours duquel on a décrypté l'album et le process créatif bien sûr. Un entretien qui fût aussi l'occasion de recueillir ses confidences autour de son incessante recherche de la justesse, de son amour du travail bien fait, de l'ancrage, des ponts avec ses ouvrages, de sa préoccupation pour l'état du monde et aussi des prochaines élections présidentielles.
Installez-vous bien confortablement, c'est parti pour 1h30 d'interview.
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La Face B : A La Face B, on a toujours l'habitude de commencer par la même première question : comment ça va ?
Florent Marchet : C’est prendre beaucoup de risques en posant cette question !
La Face B : On aime bien les risques et vraiment c’est sincère.
Florent Marchet : Je traverse une phase de ma vie qui est plutôt plus sereine que par le passé, donc je suis plutôt heureux. Je suis heureux dans la sphère intime, je suis par contre assez malheureux si on parle de l’état du monde. Je le trouve extrêmement préoccupant. Je ne comprends même pas qu’on puisse parfois même encore arriver à se réjouir. Il faut pourtant, mais je trouve ça très préoccupant.
Donc c’est une sorte de bipolarité vraiment entre les deux, je me dis au moins j’ai la chance, intimement, d’être heureux et épanoui. Et puis j’arrive à un âge, qui n’est pas canonique, mais qui fait que je commence à davantage comprendre et malheureusement observer le côté éphémère et la fragilité de l’existence. Je rentre dans une période où je commence à perdre des gens que j’aime. C’est pas très drôle, et ça ne va pas s’améliorer, au contraire. Ça me rend plutôt plus déterminé à ne pas laisser gagner la mélancolie.
La Face B : La lucidité du bonheur.
Florent Marchet : Oui. Le bonheur est un matériau rare et précieux. Ce n’est pas simple, c’est facile à dire au quotidien, mais il faut pourtant quand même essayer d’y arriver. Ça passe aussi beaucoup par le fait d’essayer de maintenir une certaine dose d’empathie et de tolérance. Je sors des grands mots là, mais parce que ce sont des mots qui sont extrêmement malmenés. D’ailleurs, très souvent, quand on dit ça, beaucoup de gens peuvent dire qu’on a une bonne âme. Il y a quelque chose de négatif. Ou on parle de bons sentiments. J’ai d’ailleurs failli appeler l’album « Les bons sentiments » parce que je trouvais ça marrant, cette sorte de pied de nez. C’est presque devenu un acte punk !
La Face B : Oui je vois bien ! Mobil home pour le coup, parce qu’il s’appelle comme ça, sort dans quelques jours. Tu es dans quel état d’esprit ?
Florent Marchet : Comme à chaque album, j’ai pour habitude de dire que c’est le début des emmerdes ! J’aime beaucoup le cheminement de la création. C’est ce qui me tient vraiment en vie, c’est ce qui fait que je suis bien. Que ce soit l’écriture des chansons d’un album, d’un roman, d’une musique de film, peu importe, je suis dans la création. Tous les jours je me lève et je sais que j’ai ma mission qui est d’écrire ou de composer, et ça, ça me va très très bien, je suis très épanoui là-dedans.
Après, on ne peut pas malheureusement faire sans une certaine forme d’industrie. On peut le regretter, mais de toute façon c’est là. Non seulement, c’est vrai que les artistes n’ont plus du tout le droit de se plaindre, je l’entends bien.
La Face B : Chacun a le droit de se plaindre !
Florent Marchet : Oui bien sûr, mais on est beaucoup plus fragilisés qu’avant. Sortir un disque aujourd’hui c’est une aventure quasi périlleuse. Donc on est toujours un tout petit peu tendu. Mon refuge, c’est quand je suis dans la création. Je ne pense jamais ni au public, ni au fait que le disque va exister dans les bacs ou sur les plateformes. Et heureusement, ça me sauve. Après, je me dis ou la la, c’est vrai que la réussite d’un disque ou pas, conditionne le suivant. Si on parle uniquement des budgets, par rapport à mon premier album - c’est le cas de tous les artistes aujourd’hui – le budget pour enregistrer un disque a été divisé par 5 ou 6. C’est complètement dingue ! Il faut faire avec. On est obligé de s’adapter aux contingences économiques.
Ce n’est pas toujours drôle, ça, mais bon, on s’y fait. Après, la sortie d’un disque, c’est le moment où on est le plus fragile, c’est le moment où on est le plus paniqué. J’avoue que c’est pas les moments que je préfère, parce que c’est pas la meilleure part de l’inconnu que j’aime. C’est-à-dire que l’inconnu de savoir comment on va réussir à terminer une chanson, ou même la commencer, l’écrire : ça me plaît. Comment va se passer l’accueil de l’album : je n’ai pas trop envie de le savoir. Je redoute un peu. Puis on ne sait jamais. Finalement, je m’expose en sortant un album. J’aurais pu garder les chansons pour moi.
La Face B : C’est une mise à nu.
Florent Marchet : Oui c’est une mise à nu. C’est difficile. Il faut bien, mais je redoute parce que je mets tellement de moi dans les albums, j’y passe un temps infini. Ce n’est pas qu'une histoire de temps, c’est toute ma vie en fait. Ce que je joue à chaque album, c’est une énergie, et puis le fait de tellement faire corps avec l’album. S’il est mal accueilli, ce qui peut arriver – et je peux tout à fait le concevoir, j’ai suffisamment de recul pour me dire que parfois on peut aussi se tromper, ou moins réussir quelque chose. Si l’album est raté, ce n’est pas aujourd’hui que je vais le savoir. Je vais le savoir dans 5 ans, peut être un peu moins, j’exagère !
La Face B : Mais après, qu’est-ce qui fait qu’un album est raté dans l’absolu ? C’est par le regard des autres finalement ? Parce que moi je trouve que si l’album a été créé, c’est qu’il est réussi, c’est une réussite en fait. C’est une démarche artistique.
Florent Marchet : Oui, c’est vrai. Je pourrais dire, techniquement, parfois on peut se planter sur des mixages. Mais effectivement, le cœur même de l’album, c’est ce qu’on est à l’instant. T. On va regarder des photos de quand on était adolescent, on fait « Oh mon Dieu, j’étais coiffé comme ça ? ».
La Face B : Parfois, il y a des dossiers !
Florent Marchet : Voilà, mais c’était nous, en même temps ! J’essaie quand même d’être le moins possible adolescent dans ma façon de concevoir des albums. Je fais la métaphore avec l’adolescence, c’est de ne jamais être dans la posture, de vraiment être débarrassé du regard de l’autre totalement. Mais il se trouve que comme je ne pense pas du tout au fait que l’album va sortir, je ne sais pas pourquoi j’ai été protégé de ça depuis le début. Parfois les artistes y pensent pendant la création de l’album, et je ne sais pas par quel miracle, mystère : c’est comme si tout ça n’existait plus. C’est comme si le milieu de l’industrie du disque et de la musique n’existait plus.
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La Face B : C’est une bulle de création.
Florent Marchet : C’est vraiment un refuge. Et d’ailleurs mon entourage me le dit : quand je suis en création, je suis transfiguré. Je pense que si j’étais rentier à vie, je passerais mon temps à écrire, à composer, ça pourrait sortir, mais je ne m’en préoccuperais pas. Je fais mes trucs parce que ce que j’aime, c’est ça. Et après, ça ne veut pas dire que je me fous du public. J’aime, par exemple, rencontrer des gens à la fin des concerts, puis donner mes concerts.
Pour le coup, il n’y a absolument zéro compromis dans tout ce que je veux faire. Et pour moi, ce serait mortifère. Si un jour je devais faire des compromis, ça me rendrait malade. Les rares fois où j’ai fait des compromis, c’est quand j’ai bossé pour de la musique instrumentale sur un ou deux films, ou même j’ai fait un truc à un moment donné où j’en ai besoin, j’ai bossé pour de la pub, je ne le ferais plus.
Et en fait, je me suis rendu compte que je n’étais pas fait pour ça. Ça me rendait vraiment malade, malheureux. Je n’arrive pas à faire des compromis. C’est comme ça, j’ai vraiment beaucoup de chance de pouvoir vivre de mes créations. Heureusement, parce que je ne sais pas comment je pourrais faire autrement. Je m’en foutais quand j’avais 20 ans, je jouais dehors, je jouais dans le métro, je jouais dans les bars. Et je m’en foutais complètement, j’étais heureux. Tout le monde s’inquiétait autour de moi. Mais moi, j’avais moins de besoins qu’aujourd’hui. Quand on a des enfants, une famille, le rapport à la vie change.
La Face B : Bertrand Belin, lui, il dit un truc très marrant. Il dit : moi, je fais confiance au surgissement. C’est-à-dire, il n’y a pas de plan. Il fonctionne vraiment à l’instinct de l’immédiat. Je me demandais si c’était une approche qui faisait un peu écho dans ta façon de créer ? Ou bien s’il y avait quand même des choses un peu construites, si tu avais déjà un peu une idée de là où tu veux aller ?
Florent Marchet : L’organisation de la création se fait en fonction de l’organisation de sa vie intime. Mais alors, qu’est-ce qui arrive en premier ? Je ne sais pas, c’est l’oeuf et la poule. A un moment donné, quand j’ai eu des enfants, je ne pouvais pas écrire quand ça me chantait. C’est très frustrant d’ailleurs. J’ai commencé à voler du temps. Mais de toute façon, avec les enfants, on doit voler du temps pour tout. On doit voler du temps pour lire, on passe son temps à voler du temps. C’est comme ça. On s’organise un peu différemment et ce n’est pas grave.
Mais si on parle de surgissement dans le sens de laisser venir des idées, des choses qu’on n’avait pas prévues, ça c’est clairement le cas. Il y a toujours un temps de petit fantasme d’un album autour de ce qu’on va faire. Quand j’entre en création d’album, j’ai une idée de l’album, de ce qu’il va être. Et très souvent, ce n’est pas du tout ça qui arrive ! (rires) Voilà, je suis moi-même surpris. Même par le résultat d’une chanson. Là, sur cet album, parce que c’est la vie qui décide de toute façon, j’étais vraiment parti pour un album extrêmement joyeux, lumineux, je sentais que c’était la bonne période.
Et puis j’ai eu une série de disparitions, de morts, et plein de trucs pas drôles, maladie, etc. J’ai été rattrapé par le réel, et les premiers mots que j’ai écrits à ce moment-là, c’était « Je ne voulais pas sortir les violons ». J’ai écrit le programme de l’album sans le savoir. C’était la première chanson parce que c’était le programme en disant, ben voilà, j’essayais de comprendre ce qui allait m’arriver et ce qui allait m’arriver c’était un album qui était beaucoup plus ancré d’une part, dans une sorte de chagrin – un peu inévitable à un certain âge – mais aussi dans l’état du monde, qui est préoccupant.
Pendant la création, on passe par des phases. Cette activité-là d’écrire, de faire de la musique, pour moi – ce n’est pas le cas de tout le monde - mais moi je suis fatalement dans une sorte de bipolarité constante. A la fois je suis extrêmement porté quand je trouve une solution sur une chanson, et puis quand je ne trouve pas, quand je trouve que tout est nul, tout pourri, ça peut être dur pendant 2 jours. Ça va un peu mieux avec le temps, mais quand même, j’ai souvent l’impression que je suis débutant quand je ne sais pas écrire de chansons. Que je ne saurai plus. Et quand je termine une chanson, j’ai l’impression que c’est la dernière.
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La Face B : C’est marrant parce qu’en tant qu’auditrice, en tant que personne qui reçoit les chansons que tu fais, au contraire je trouve que tu recherches toujours la justesse « parfaite ». Je trouve que le travail sur les mots, sur la mélodie, sur les arrangements, tout ça, est toujours hyper juste.
Florent Marchet : Ça me touche. Je dis ça parce que je me rends un peu malade avec les chansons. Je sais que je pourrais aborder ça avec beaucoup plus de légèreté. Je ne sais pas ce que ça vient convoquer de si intime. Par exemple, je m’arrête de travailler sur une chanson quand je ne vois pas comment je peux l’améliorer. Sinon, je continue, je continue, je continue à m’en rendre malade parfois des mois sur une chanson.
Il y a des chansons, j’ai fait peut-être dix mélodies différentes. Après je me dis « non, ça ne va toujours pas, c’est peut-être le texte, il faut retravailler le texte ». Et j’y passe un temps mais infini. Ce qui me ferait le plus de mal dans les critiques, c’est qu’on me dise que j’ai bâclé. Voilà, c’est ça que ça vient convoquer chez moi, c’est qu’on vienne dire que c’est bâclé.
Une chanson peut être moins réussie, c’est un fait. Mais par contre je ne bâcle pas. Et quand je vois qu’il y a encore des zones de faiblesse, je vais y retourner. Je ne vais pas laisser passer. Et ça c’est pareil pour tout, jusqu’au mixage. Déjà que je suis pas obligé de faire ça, dans le sens où je n’ai pas l’impression d’avoir une grande utilité dans la société, ou peut-être parce que les artistes sont considérés un peu comme des parasites, au moins j’ai cette chance-là de pouvoir en faire ma vie.
Il y a très peu de gens qui ont du génie. Il y a plein de gens talentueux, mais ce qui différencie très souvent, c’est le temps qu’on y consacre. Tu parlais de Bertrand Belin, je pense qu’il a un peu le même mode opératoire qu’un Philippe Katerine. Je pense qu’ils sont constamment, en tout cas Philippe, que j’ai plus connu que Bertrand, ils sont constamment en train de cogiter sur le coup d’après. Constamment. Ce sont des coureurs de fond. Je pense que peut-être qu’ils ne se rendent même plus compte qu’ils sont exigeants. Ils le sont… Ou ils se rendent un peu moins malades. J’ai toujours l’impression que je ne vais pas assez au bout du truc, que je peux l’améliorer, mais parfois ça me ronge un peu trop.
La Face B : Il y a un moment où tu acceptes de lâcher, pas parce que tu ne trouves pas comment améliorer, mais en te disant que c’est bien ?
Florent Marchet : Non. Ce qui est terrible, c’est que je passe par des phases. Même une fois que c’est terminé, je passe par une phase qui est horrible, où j’ai peur de réécouter, parce que j’ai peur de m’être trompé. Donc, là, je passe par des phases où je trouvais tout pourri, et puis après, quand j’ai des retours très positifs, ça me rebooste un peu.
Mais je crois qu’avec une grande exigence, on se débarrasse des chansons aussi. Je crois qu’il y a un soulagement à avoir. On purge quelque chose quand on écrit. Parfois, on ne sait même pas de quoi. Des traumas, des chagrins. J’aurais aimé pouvoir raconter des moments de joie intense dans mes chansons. Je ne sais pas si je suis fait pour ça. J’ai plutôt tendance à parler de choses qui vont me blesser dans ma chair...
La Face B : Des choses douloureuses.
Florent Marchet : Oui, je fonctionne beaucoup aussi par empathie. J’ai toujours aimé, que ce soit en littérature, en musique, ou en cinéma, quand ça raconte le monde et quand ça donne la parole à ceux qui ne l’ont pas ou plus. Et je vois ça un peu comme les écrivains publics. C’est une sorte de message et de regard qu’on porte sur le réel.
Je comprends qu’on puisse divertir. Et je ne suis pas en train de jeter la pierre au divertissement. Parfois je ne vois pas beaucoup de différence entre le divertissement et une sorte de drogue. Moi j’aime bien me frotter au réel, j’aime bien comprendre le monde et le déchiffrer à travers tous ces médias artistiques. J’adore la sociologie aussi, ça me fascine les chercheurs qui étudient les phénomènes, c’est quelque chose que je trouve dingue. J’y mets un enjeu peut-être par atavisme aussi, peut-être parce que je viens d’une famille où c’était assez honteux de mal faire les choses. Voilà, peut-être que c’est ça l’explication.
C’était beaucoup dans le métier manuel, mais de ne pas faire les choses pour rien, de mettre tout son cœur à l’ouvrage. C’est pour ça que je suis souvent très malheureux quand je fais des travaux. Parce que je ne suis pas très bon. Et en fait, ça me mine beaucoup. Si je repeins un truc, je trouve que la peinture n’est pas nickel et tout. Alors que je connais plein de gens qui s’en foutent. Ce n’est pas tellement l’aspect extérieur, après je vais oublier, mais ça me renvoie à quelque chose où j’ai…
La Face B : La sensation de ne pas avoir tout bien fait.
Florent Marchet : Ce n’est pas forcément glorieux ce que je raconte là ! (rires)
La Face B : Je comprends cette métaphore ! Tu disais tout à l’heure que tu mettais beaucoup de toi dans chaque album, et je trouve encore plus celui-ci finalement, dans la sphère de l’intime. C’est quelque chose qui me fascine : comment à partir d’une histoire, d’un sentiment, d’une émotion intime, on réussit à en faire finalement une chanson universelle, dans le sens où elle va réussir à parler à plein de gens, elle va réussir à toucher plein de gens ?
Florent Marchet : J’ai tendance à penser que pour toucher à cette forme un peu universelle comme ça, il faut choisir un sujet singulier qui vous appartient. Ça évite les images d’Epinal ou les clichés. Ne pas avoir peur de ça. C’est ce que je fais travailler parfois, quand je fais des ateliers d’écriture avec des ados. C’est les entraîner vers ce qu’ils sont eux. Aller à la rencontre de soi pour raconter le monde. La difficulté, même sur cet album j’avais ça aussi beaucoup, c’était parfois de raconter avec une thématique plutôt vaste. Sur cet album-là, peut-être, j’ai parfois eu plus l’idée de départ de la chanson avant de savoir comment j’allais raconter, ce qui est très rare, d’habitude ce n’est pas vraiment ça. J’ai beaucoup échoué sur cet album. Certaines chansons j’ai recommencé plein de fois, je comprenais que j’étais dans des clichés. Et en fait, il ne faut surtout pas inventer. Enfin, pour moi.
Il faut tout d’un coup, encore une fois, se frotter au réel et aller chercher des choses à soi. Une façon de regarder le monde qui va porter un regard universel, en définitive, je crois. Parce qu’au fond, je pense que ce sera quelque chose qui ne sera pas emprunté. Je n’aime pas le mot sincère, parce que tout le monde est sincère. Enfin j’imagine qu’on fait les choses avec sincérité, pas par calcul. Il y a des gens qui le font mais on parle pas de ces personnes-là.
Il faut raconter des choses à soi, mais alors moi, je ne raconte pas forcément des choses qui me sont uniquement arrivées, mais que j’ai pu observer chez des proches, des amis. Des discussions aussi. Et c’est ça qui marche. J’ai parfois du mal à l’expliquer. Pourquoi, par exemple dans un roman, si je mets dans des dialogues des phrases qui sont quasiment les phrases exactes que j’ai entendues, elles sonnent justes ? Je n’ai pas d’explication. Si tout d’un coup je donne la couleur d’un objet, d’une voiture dans une chanson : si c’était la bonne couleur, ça sonne plus juste. En fait ça me guide vers quelque chose de plus réel qui fait que tout d’un coup, ça ne sonne pas fabriqué ni inventé.
La Face B : C’est aussi pour ça peut-être, sans doute, que la plupart de tes chansons sont ancrées. Ça peut être géographiquement, avec plein de références à des lieux. Ou ancrées dans une situation, dans une pièce… Il y a un ancrage qui fait que ça cadre et puis ça nous embarque.
Florent Marchet : C’est marrant que tu dises ça parce que pour le coup, mon mode opératoire pour les romans, mais c’est un peu pareil pour les chansons : quand je me mets à ma table d’écriture, je ne me dis pas « qu’est-ce que j’ai envie de raconter », mais « où tu as envie d’être ». Et c’est ça qui va guider l’histoire. Et je l’ai fait pour mes deux romans systématiquement. C’est un peu la magie de la création, c’est que je peux faire ce que je veux. Je peux aller où je veux, en restant dans la même pièce.
Et donc il y avait des endroits parfois qui n’étaient pas agréables, et tout d’un coup des personnages venaient. Et pour les chansons, je vois à peu près la saison, l’été, l’hiver, la région, l’atmosphère, même une couleur de ciel que je m’imagine, même si après ce n’est pas dans la chanson. J’ai besoin de ça, j’ai besoin de tout ce décor mental.
Et puis aussi, écrire, c’est une façon de revivre qui est extraordinaire. C’est-à-dire que très souvent on aimerait revivre des moments dont on n’a pas assez profité. De les utiliser comme décor, ça permet de les revivre une deuxième fois. Je travaille beaucoup avec ces matériaux là du réel. Mais je maquille aussi beaucoup.
Je déguise énormément, que ce soit dans la culture de romans ou de chansons. Si c’est arrivé à un homme, je le fais dire par une femme, et puis je mélange parfois plusieurs histoires exprès, aussi parfois pour protéger, parce qu’il y a parfois des histoires impossibles, parce que j’ai à cœur de ne pas blesser des proches… Je le laisse au génie. Et c’est vrai que je note beaucoup de mots. J’ai des carnets de mots. C’est comme des sortes de couleurs, des choses qui m’attirent.
La Face B : La palette du peintre.
Florent Marchet : Oui, mais c’est marrant parce qu’on construit la chanson et en fait, le processus créatif c’est l’inverse d’un travail intellectuel. Il faut quand même qu’il y ait un peu de travail intellectuel qui est le travail du recul. De dire tel passage ne va pas, on analyse ce qu’on vient de faire.
Mais quand on veut essayer de trouver – moi en tout cas – on ne trouve pas, c’est sûr. Il faut arrêter de chercher. Moi, il m’est arrivé de ne pas être content d’un quatrain, d’un machin. Je me dis aujourd’hui, il faut que je trouve la solution. Et je ne fais que de la merde, tout est nul, ça ne marche pas. J’ai l’impression de nouveau d’avoir 12 ans quand j’écris, je me dis que ce n’est pas possible, que c’est mauvais. Vraiment, j’ai des brouillons qui sont assez honteux.
Et puis tout d’un coup, je suis passé à autre chose, il y a une forme de légèreté qui arrive. Le sentiment d’avoir fait tellement d’efforts qu’il y a une détente qui s’opère, et hop la phrase est là ! Et souvent c’est tout bête. Ce n’est pas très compliqué ce que je fais. J’ai des lignes assez claires. Mais c’est de l’épure qui me demande un temps fou.
J’aime bien l’idée aussi, quand je termine un texte, d’avoir l’impression que tout a toujours été là. C’est logique, j’ai fait le Rubiks Cube en fait. Mais parfois, il reste encore une face ou deux qui déconnent. Cette image fonctionne assez bien ! Parfois c’est pas mal mais il y a encore un truc, et parfois je redéfais tout.
La Face B : J’ai trouvé que c’était un album, comme souvent finalement, de génération, un album très contemporain. Et on mesure notre propre évolution, le temps qui passe quand on t’écoute. Dans mon cas, je t’écoute depuis le début, et la différence d’âge fait que c’est comme si finalement c’était des histoires que mon grand frère pourrait me raconter.
Florent Marchet : Ce ne serait pas honnête, et en accord avec moi, de raconter des vies qui ne sont pas du tout en accord justement avec ma génération. Je ne peux pas me raconter en personne torturée à 20 ans, ce ne serait pas moi. Je raconte le monde qui m’entoure, que j’observe. Encore une fois, les chansons, écrire, ça m’aide un peu à mieux me comprendre, à mieux comprendre le monde, à mieux l’accepter, et puis à verbaliser aussi. Je me suis toujours senti un peu handicapé de la parole. C’est lié aussi à ce truc de perfection. Par exemple, je ressors rarement d’une interview satisfait.
La Face B : Dans les sujets que tu abordes, famille, parentalité, couple, masculinisme, précarité, guerre, il y a des choses plutôt lourdes. Mais tu trouves toujours la façon d’équilibrer le sujet, le propos, que ce soit par quelques mots qui vont venir contrebalancer, ou bien une mélodie peut-être un peu plus enjouée, ou des tonalités assez douces.
Florent Marchet : La pulsion de vie. Si je perds la pulsion de vie, ce n’est plus possible. Je n’ai pas envie que mes chansons soient malades. Ça pourrait arriver un jour, mais je veux éviter le monochrome de gris. Comme on fait dans la vie, on essaye de ne pas se laisser abattre, de voir là où on a de la chance d’être en vie. Les rencontres incroyables qu’on peut faire, des expériences dingues y compris dans des choses de l’ordre du malheur aussi.
J’ai toujours besoin d’un minimum de lumière parce que j’ai envie que mes chansons soient l’expression, non pas d’un état dépressif ou mélancolique, mais le regard que je porte du monde. Moi, je suis une sorte de filtre. Je ne suis pas quelqu’un qui est complètement à terre et qui va se tirer une balle parce qu’il ne croit plus en rien. Mais par contre, les sujets que j’aborde me préoccupent.
Je n’ai pas encore réussi à écrire sur un sujet très réjouissant, de bonheur absolu. Pourtant ça devrait être possible, peut-être qu’il faudrait que je le fasse. Plein d’artistes ont réussi. Moi j’aborde des sujets un peu râpeux. Ce n’est pas pour essayer d’aller rajouter quelque chose de noir, c’est parce que dans l’écriture, soit ce sont des sujets qui me préoccupent et j’ai besoin de les purger, soit c’est aussi pour donner une parole par rapport à des milieux déclassés.
J’ai grandi à la campagne, il y avait un peu tous les milieux qui étaient représentés. Je n’ai pas connu une sorte d’entre-soi. C’est d’autant plus frappant que, je peux le voir avec mes copains d’école et ce qu’ils sont devenus aujourd’hui. Certains ont fait des choses super, mais certains sont parfois dans des grandes précarités. Ce monde-là, je ne l’oublie pas quand j’écris. Ça fait partie de moi. Je n’oublie pas l’état du monde, je ne peux pas faire comme si cela n’existait pas. D’ailleurs, je crois que j’aime bien, même en humour, quand un humoriste s’empare avant tout de sujets graves, et qu’il nous fait rire avec ça. Je ris beaucoup moins quand le sujet est léger. (rires)
La Face B : Le travail du son dans l’album est différent. Il est très produit tout en gardant l’épure qu’on te connaît. Je trouve que ça donne un côté sound design de cinéma. Ça rajoute à l’ancrage dont on parlait tout à l’heure. C’est un ancrage sonore qui nous plonge dans un univers. Je me demandais d’où était venue cette volonté de travailler comme ça ? Est-ce que c’est peut-être une influence de la musique à l’image que tu as pu faire ?
Florent Marchet : Il y a un peu ça, nécessairement, parce que ce qui est intéressant quand on travaille pour l’image par exemple, on est aussi au service de l’image, c’est le film qui décide. Donc on a des idées qu’on n’aurait pas eues si on avait fait de la musique seule. J’ai eu la chance d’avoir rencontré Xavier De Maere, qui a fait le son de l’album. Quand je dis qu’il a fait le son de l’album, c’est parce que réellement il a teinté.
Depuis très longtemps, j’avais une volonté, mais je n’avais pas trouvé la personne, de rencontrer quelqu’un qui pourrait, à la prise, travailler avec moi, mais qui aurait un talent que je n’ai pas, à savoir s’extraire d’une sorte de prise naturaliste pour tout de suite la transformer, la filtrer, la teinter, et faire presque un mixage en temps réel. Et construire comme ça. Si on prend la métaphore du bâtiment, on va d’abord les briques, puis l’enduit, etc. Là, directement où on visualise la pièce finie, ou en tout cas on décide tout de suite d’une couleur. Et c’était vraiment un binôme avec qui j’ai adoré travailler parce qu’on était vraiment dans la création sonore.
Quand on commençait une chanson, je lui jouais au piano. Il notait le tempo. Et à partir de là, il transformait tout à chaque fois. Je commençais à jouer la partie de piano, puis dans le casque j’entendais qu’il la faisait sonner complètement différemment. Du coup ça m’influençait. Et puis après on passait à plein d’autres instruments. Et il teintait, il filtrait les sons différemment. Tout est quasiment acoustique sur l’album. Par exemple, on a fait énormément de percussions avec des objets. C’était très drôle ! Il y a des choses qui ressemblent à des synthés qui ne pas du tout des synthés. J’adorais ce travail de chercher, de transformer des sons. Et même après lorsque j’ai écrit les parties de cuivres, parfois ce ne ressemblait même plus aux trompettes que j’avais !
A chaque fois, il m’a surpris. Ça racontait quelque chose, ce n’était pas un gadget. Il a une grande sensibilité sur le son, et à chaque fois, il m’emmenait autre part. Rarement, je lui ai dit non, ce n’est pas mon histoire. A chaque fois c’était cohérent. Donc j’ai beaucoup de chance parce qu’on a vraiment travaillé en binôme. Je n’avais jamais fait ça vraiment aussi fort comme ça avec quelqu’un qui fait du son, d’être tout le temps dans la création.
La Face B : Sortir les violons, il n’y a pas meilleure façon de commencer l’album, je trouve. Tu disais tout à l’heure, ça définit tout le programme. Comme un prologue ou un avertissement si on prend la métaphore du théâtre. Et justement, il y a ce son tout de suite qui nous attrape. On commence, c’est tout doux, il y a le chant des oiseaux, tout va bien, et puis d’un coup, on sent que ça va se gâter. Il y a les cuivres, on voit les nuages qui arrivent, les intrigues qui vont commencer à se mettre en place, et on comprend qu’il va se passer quelque chose. Il y a le piano, ta voix, et on se dit qu’on se fait rattraper par la fatalité de la réalité. En quelques secondes, ça installe tout.
Florent Marchet : Tant mieux ! J’avais besoin, en tout cas, que cette introduction musicale raconte assez précisément l’état d’esprit dans lequel j’étais quand j’ai fait cet album. On a beaucoup peiné sur ce début de chanson parce que c’était l’ouverture de l’album aussi.
La Face B : Vous saviez d’emblée que c’était ça qui allait ouvrir ?
Florent Marchet : Oui. Je ne voulais que l’ouverture puisse fermer l’album ! (rires) C’était assez périlleux. D’ailleurs Xavier au début était un peu dur avec moi sur cette chanson-là. J’ai beaucoup beaucoup travaillé cette chanson. Je lui ai chanté, mais dans ma tête je me demandais si elle était aboutie. Et c’est lui qui m’a dit : excuse-moi, je n’écris pas, mais je pense que tu pourrais encore retravailler le texte. Et je lui ai dit : tu as raison.
Il fallait encore autre chose mais on ne savait pas quoi. C’était une énergie sur l’ouverture de cet album et pour le coup, c’est la chanson presque la plus cinématographique. On a cherché. J’ai fait une intro qui était beaucoup plus longue à la base mais qui sur la durée marchait moins bien. On a raccourci, on a retravaillé pour que la porte d’entrée soit assez immédiate. Une couleur qui raconte vraiment l’album sans le dévoiler.
Ce morceau là fait partie des morceaux qui nous ont donné un peu de fil à retordre. Il y en a toujours quelques-uns. Comme pour les deux chansons T’as quelqu’un et J’ai quelqu’un.
La Face B : Exceptionnels ces morceaux !
Florent Marchet : J’avais l’impression que j’avais encore plein d’autres choses à mettre dedans. Et puis du coup c’est pour ça que j’ai scindé la chanson en deux, et j’ai fait un pont très très long.
La Face B : Mais pour moi c’est vraiment deux chansons. C’est une seule et même histoire, mais c’est plus un diptyque qu’une chanson je trouve.
Florent Marchet : C’est ça !
La Face B : Il y a une symétrie avec le narrateur qui raconte, qui observe, le point de vue de l’homme, le point de vue de la femme. Ces deux chansons fonctionnent hyper bien et je trouve ça rare d’avoir finalement des doubles chansons comme ça.
Florent Marchet : Oui, ça s’est imposé. C’était la meilleure solution pour qu’elle prenne vie cette chanson. Je voulais vraiment… enfin je ne voulais rien du tout ! En fait, c’est la chanson qui a décidé. D’avoir ce double climat et cette deuxième partie…
La Face B : Très intense !
Florent Marchet : Très intense, assez violente mais je pense assez réaliste parce que c’est ce que peuvent traverser beaucoup de couples. Dans le lot des choses moins réjouissantes, il n’y a pas que le deuil, mais aussi des couples qui se séparent. C’est terrible, on nous demande parfois même de choisir un camp. Parfois il y a des gens qu’on ne reconnaît pas, qui se comportent d’une manière violente, qui sont blessés dans leur chair. Je l’ai pas mal observé et j’ai eu envie de le raconter. J’avais à cœur d’écrire ça parce que c’est aussi une façon, quand j’écris, d’envoyer des petits messages. Discrètement…
La Face B : Parmi les morceaux qui m’ont marqué, il y a aussi la Reine du drame. Peut-être je me trompe, mais j’y ai vu pas mal de similitudes avec ton livre L’Admiration.
Florent Marchet : Ah oui oui oui !
La Face B : Dans l’idée de la recherche de succès, le fait de monter à Paris, la recherche de la fierté de la mère, la foi en son destin, la revanche sur la vie... Je me demandais si, quand tu as écrit cette chanson, tu avais un peu pensé à ça ou pas ?
Florent Marchet : En fait ce qui est très drôle, c’est que je voulais écrire une chanson au moment où j’allais sortir le livre, qui puisse être en écho avec le roman. Il manquait un chanson qui fasse le lien. J’ai essayé, je n’y arrivais pas. J’ai laissé tomber en me disant : ce n’est pas la peine, je ne vois pas l’angle. A chaque fois c’était mauvais, c’était illustratif. J’étais peiné parce que je me disais que ça aurait été bien de trouver la chanson à ce moment-là.
Et puis c’est venu. J’étais en voyage, dans un train. J’ai cette image là, le paysage qui défile. J’ai des similitudes avec mon personnage du roman qui reviennent. Vraiment parce que j’étais dans le train. Les premières phrases sont arrivées, je voyais l’ambiance, ce que je pouvais raconter. Et j’ai su que c’était la chanson que je n’avais pas réussi à écrire au moment de la sortie du livre.
C’est nourri de tout ça. Contrairement à une chanson, un roman reste très longtemps avec l’atmosphère et l’histoire. Ça dépend, il y a des gens qui quittent très vite, mais moi, j’ai plutôt quelqu’un d’assez lent. Et en fait, je reste pendant des mois et des mois avec la même histoire, avec les personnages qui vivent en moi. C’est très difficile de quitter un roman, parce qu’on quitte une famille, on quitte des amis.
La Face B : Le morceau Mobil Home m’a bouleversée. Parce que je trouve que le sujet qui est abordé est très lourd, mais il est abordé avec beaucoup de douceur dans la voix, dans la mélodie, dans les instruments, sans rien épargner pourtant. J’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de dignité aussi dans ce morceau. Comment il est venu, comment tu l’as travaillé ?
Florent Marchet : Il est venu assez vite, parce que la musique a été composée assez rapidement. Déjà depuis tout jeune, j’ai été complètement fasciné par les gens qui avaient une sorte de liberté indocile. Je fréquentais pas mal les bohémiens dans mon village. J’ai une fascination pour les maisons qui se déplacent. Moi qui ai grandi dans des familles qui n’avaient pas bougé presque d’un seul mètre depuis des siècles et des siècles. Mes parents habitaient dans la même rue. On ne voyageait pas vraiment, ce n’était pas dans notre culture. Quand je voyageais, on ne bougeait pas beaucoup.
Rapidement, j’ai eu cette idée du mobil home. Je ne parle pas vraiment du titre. Ça me rassurait au contraire, j’étais le seul dans la famille, qu’il n’y ait pas de place définitive dans la vie, qu’il y ait toujours une possibilité de s’évader. C’est une sorte de liberté chère à l’enfant que j’étais. Donc déjà, c’est quelque chose qui m’a fasciné et ce qui m’a frappé, c’est ce mot «mobile home ». La précarité a complètement pris le dessus sur le versant optimiste. C’est devenu un symbole vraiment de précarité.
Ecrire, c’est à la fois revivre et se souvenir, ou se souvenir et puis revivre les scènes en les écrivant. Je me suis rappelé du père d’un copain quand j’étais adolescent, qui pour plein de raisons de déclassement, avait perdu son lieu d’habitation et vivait dans un mobil home, été comme hiver, dans le camping de la ville. Il partait travailler le matin en costard-cravate, personne ne pouvait se douter qu’il habitait là. J’ai vu pas mal de de gens qui étaient déclassés comme ça.
Mais surtout, j’ai connu cette dame qui venait souvent à la maison pour aider avec les enfants quand on en avait eu besoin. Par moments, j’ai discuté un petit peu avec elle. Elle m’a appris que ça avait été très dur avec son mari et qu’elle était très contente de ne plus avoir son mari sur le dos. Elle me raconte toute cette histoire-là, et en plus je découvre quelques temps après qu’elle vivait en définitive dans un mobilhome. Qu’elle n’avait plus de maison depuis longtemps, et que le prix, justement, à payer pour ne plus être dépendante de son mari, c’était d’être quasiment à la rue.
Donc c’était quelque chose d’assez violent, elle avait des enfants, bon, elle me racontait tout ça, et moi, c’est vrai, quand j’écris sur un sujet, que ce soit des chansons ou un roman, j’ai besoin d’avoir cette nourriture intime, partir d’un sujet qui m’anime intimement, mais aussi d’aller tout de suite regarder plein de documentaires, de lire des papiers là-dessus. C’est ce que je fais à chaque fois. Je fais un travail presque journalistique ou de sociologue, parce que ça vient nourrir complètement mon histoire. Et une fois que je suis rempli de ça, pour une chanson comme celle-ci, je ne vais pas dire que c’est simple, mais après ce sont des images à aller chercher, on est rempli du personnage.
Quand je parle d’un personnage comme celui-ci, c’est comme si je parlais d’un membre de ma famille. Il y a toujours une sorte de tendresse qu’on a pour ces personnes. C’est ce qui fait la différence entre les gens dans la vie un peu éloignés, et les gens qui sont dans une sphère plus intime, plus privée. Donc, moi, les personnages, j’ai envie d’être au plus près d’eux et de les défendre.
Et surtout, il y a très peu de gens dans la population française qui sont certains de pouvoir échapper à un déclassement et qui sont certains de ne pas se retrouver à la rue. On ne mesure pas combien c’est important. Les chiffres sont extrêmement alarmants, et c’est bien pour ça que je pense que la plupart des Français ont extrêmement peur, sont très angoissés, parce qu’il y a tout le temps la menace de ce déclassement, la menace de se retrouver à la rue. Ça, c’est quelque chose qui m’a frappé. Je voulais que ça porte ça, quand même.
Et puis, le fait d’avancer tout de même, les vies de petites misères, ça me bouleverse. Des gens qui donnent tout pour avoir très peu en définitive, mais qui donnent beaucoup. Cette dame aurait dû être à la retraite, elle avait le dos en compote, elle était usée, fatiguée, mais elle continuait en disant : « c’est comme ça, je n’ai pas eu la chance d’avoir une vie meilleure ». C’est assez bouleversant, parce que tout simplement, elle ne voyait pas d’autres issues. Et il y a plein de gens pour qui il n’y a pas forcément l’issue d’une vie meilleure. Il faut aussi une grande part de chance, selon quel pays on habite, par exemple.
Moi, je fais un métier, ce n’est même pas vraiment un métier, mais une activité que j’adore, écrire, composer. J’ai la chance de vivre dans un pays, en tout cas pour le moment où, quand on fait ça, on peut en vivre, c’est possible. Il y a des infrastructures, il y a des choses qui sont mises en place. Il y a des pays où ça, ce n’est même pas envisageable. Il faut penser à autre chose. Je crois qu’il y avait aussi ce spectre sur tout l’album, d’une sorte de déclassement.
J’ai l’impression que les humains sont en train de tout saccager, de tout déclasser. Si on prenait ce mot «déclassement », la nature, on est en train de la déclasser aussi, par exemple. Donc, je pense que j’avais toujours ça en tête et c’est pour ça que le mot «mobil home » est vraiment devenu le symbole du déclassement, alors que c’était quelque chose de bon. Et puis aussi, le fait que ce qui était symbole de choses extrêmement joyeuses et positives sont devenues des symboles beaucoup plus négatifs.
La Face B : On sent ta préoccupation fort légitime pour l’environnement, mais on ne retrouve pas tellement ça dans Mobil home, peut-être pour une suite ?
Florent Marchet : D’abord, j’essaie de ne pas trop me répéter. Dans Garden Party, j’en parlais, notamment la chanson Dakota. Il était aussi question de ça dans Bambi Galaxy. Il y a des chansons que j’ai complètement abandonnées, parce que sur ce sujet-là, ça ne marchait pas. Mais là, c’est vrai que c’est peut-être plus proche des individus que de la nature. Mais pour moi, il y a quand même Nous ne ferons rien. En creux, je parle d’écologie, mais sur un versant beaucoup plus pessimiste. Bien que je sais que ça ne sert à rien d’inquiéter les gens, parfois je me dis que prendre conscience que vivre autrement empêcherait peut-être un monde devenu invivable.
Donc, du coup, plutôt que de parler de ça directement, je suis passé à l’étape suivante, j’ai parlé du monde invivable. Le monde invivable, c’est dans Nous ne ferons rien ou Un jour l’Occident. Parce qu’au fond, c’est ce que je raconte dans ces chansons là. Moi, ce monde-là, je n’en veux pas et je ne tiens même pas forcément à être présent et à être en vie pour ça. Pour moi, la vie, ce n’est pas forcément être en vie à tout prix. Quelle vie on va léguer et qu’est-ce qu’on en fait ?
C’est toujours un peu compliqué parce qu’on essaie toujours de faire des chansons qui ne soient pas trop des chansons slogans ou engagées. J’essaie toujours d’être à hauteur des personnages et de ne pas être donneur de leçons. C’est très difficile pour trouver l’angle en fait. Peut-être qu’un jour ça viendra sur l’album suivant. Mais c’est vrai que quand des gens n’ont plus la possibilité ni de partir en vacances, ni de bien se loger, et que les gens travaillent comme des fous, on ne peut pas leur en vouloir à un moment donné, quand ils n’ont pas une thune, d’aller commander chez Shein ou à l’autre bout du monde des fringues fabriquées par des Ouïghours.
Ils vont les acheter parce que ça ne sera pas cher et que ça fera plaisir à leurs enfants. Je pense que les gens savent très bien lorsque leurs enfants vont manger de la malbouffe. Simplement pour faire plaisir aux enfants, parce qu’il n’y a rien d’autre, par moment, c’est ce qui crée un lien. Donc, voilà, je n’ai pas envie d’être donneur de leçons par rapport à ça, parce que je pense que les choses ne sont pas si simples.
Je dis ça parce que les fois où je tente, notamment sur l’écologie, de faire des chansons, je me trouve soit caricatural, soit donneur de leçons, soit les deux, et je laisse tomber. Mais encore une fois, j’avais commencé une chanson là-dessus, et voilà. Je ne désespère pas et je pense que sur le prochain album, je voudrais aller sur un versant de l’ordre de la contemplation, et peut-être du coup des chansons lumineuses.
La Face B : Tu disais que l’écologie était en creux, mais moi je trouve que ça se ressent sur la pochette de l’album. C’est à la fois l’antithèse de la précédente et la synthèse de cet album là. Avec l’idée de la maison qu’on retrouve dans les deux. Mais dans la première, c’était une maison idéalisée. Toi, tu étais à côté, un peu comme un observateur. Et là, tu es au centre, cette fois, dans la fenêtre d’une porte de vanne rouillée, on ne sait pas trop. Et au milieu d’une plage, enfin un peu au milieu de nulle part. Mais en même temps, c’est beau, il y a une lumière hyper chaleureuse, on a l’impression que tu es témoin d’une vie traversée de plein de tempêtes différentes, mais tu es là malgré tout.
Florent Marchet : Tant mieux, parce qu’on a peiné énormément pour choisir et pour que ça fasse sens, sans que ce soit redondant. Moi, j’ai été marqué en Tunisie car il y avait beaucoup de paysages dystopiques, en fait, et des choses qui me faisaient penser à la planète des singes, la dernière scène sur la plage. On voit beaucoup de vestiges sur ces plages en Tunisie, de vieilles voitures, de motos, de frigos. On se dit, tiens il y a eu une vie ici avant.
Quand on a pris cette photo là, on ne s’est pas dit que c’était une vieille carcasse de voiture. C’était normal parce qu’il y en a souvent. Donc, on a pris une photo comme si c’était un décor habituel. Au fond, ça ne l’est pas. C’est quand on prend la photo qu’on se rend compte que ce n’est pas normal.
C'est toujours difficile une pochette d’album. Il faut le titre évidemment, mais après, c’est vrai que sur l’album précédent, j’avais tout de suite l’idée d’une maison un peu idéalisée, ça m’amusait d’avoir une photo de famille aussi sur une pochette de disques. C’était la dernière fois je pense, mes ados ne voudraient absolument plus ! J’ai eu beaucoup de chance. On les a pris vraiment au dernier moment et encore, c’était limite pour mon fils par rapport à ses copains.

La Face B : La tournée approche, et je suis curieuse de savoir comment tu l’abordes ?
Florent Marchet : C’est difficile, parce que dans le monde de la musique, contrairement au monde du théâtre ou de la danse, on est sur des temps de création très resserrés. On a beaucoup d’incertitudes. On a un champ des possibles, notamment au niveau du répertoire. Il y a plusieurs concerts possibles et on a peu de temps pour y réfléchir et le mettre en place. En tout cas, peu de temps collectif. Je sais que ces morceaux-là, je peux les chanter sans problème piano-voix, comme je le fais régulièrement. Mais après, avec des musiciens, où il y a une technique, un décor, tout ça, on est dans autre chose.
Pour, l’instant, comme je ne sais pas encore à quoi ça va vraiment ressembler, j’ai des pistes, évidemment, je travaille avec le scénographe, je travaille ma setlist - je n’arrive pas d’y retourner. Je change constamment parce que tant qu’on n’est pas sur un plateau à faire des filages, c’est un peu difficile de se projeter. Ce qui marche sur le papier ne marche pas nécessairement quand on le joue vraiment. Les mauvais moments à passer, ça va être maintenant jusqu’aux trois ou quatre premières dates, parce que tout est en fragilité.
Enfin, je crois que si on est assez honnête avec soi-même, il n’y a pas d’artistes qui diront qu’ils sont très contents les premières dates et qu’ils ont hâte. Non, non, on est terrorisés, on a très peur, on se dit que c’est une folie. Et on commence vraiment à prendre plaisir une fois qu’on est sûr d’avoir fait les bons choix de lumière, de scénographie, d’arrangements. Parfois, ça va très vite.
Sur la dernière tournée, dès la première date, je me disais : on tient quelque chose. Il faut le roder, mais c’est déjà beaucoup. Après, il m’est arrivé de mettre au moins 4-5 dates, et il y a toujours un morceau qui ne va pas, et puis on se dit qu’il y a peut-être un ventre mou au milieu du spectacle, mais on ne sait pas à quoi c’est dû... C’est une matière vivante.
La différence entre le disque et la scène, c’est qu’avec le disque on passe par plein d’étapes qui ne sont pas tellement agréables, où on se rend compte que tel ou tel arrangement ne marche pas, qu’il faut recommencer, que la setlist ne va pas non plus, qu’il faut bouger des choses. On fait des tests, on fait écouter à des amis, on y revient. On fait écouter aux gens une fois que c’est vraiment terminé, qu’on a eu le temps d’y revenir plein de fois. La scène, comme c’est un matériau vivant, on le fait devant un public. C’est un peu comme si on était en studio devant le public, mais c’est une expérience intéressante et on ne peut pas avancer sur un spectacle tant qu’il n’y a pas eu l’épreuve du public. Ça, c’est impossible.
La Face B : En même temps, ce qui est beau, c’est justement l’échange avec le public. Ce n’est pas juste à sens unique. La beauté, c’est la communion entre les musiciens et le public.
Florent Marchet : C’est grâce au public et à cette communion que j’améliore le spectacle et le concert. Et puis que tout d’un coup, chaque soir est différent, mais il y a quand même des choses qui sont une sorte de constante. C’est vrai que tout seul, on pourrait m’enfermer dans un théâtre pendant quatre mois, j’améliorerais un peu le spectacle, mais pas autant. On dit souvent qu’une représentation égale dix répétitions. Ce n’est pas complètement faux. Le public, ça crée autre chose. J’ai des évidences qui me viennent sur scène, dans les transitions entre les morceaux, dans les arrangements. Après évidemment, il y a la rencontre avec le public, c’est encore autre chose qui, pour moi, est quelque chose d’important, ce partage après ces échanges.
La Face B : J’avais une dernière question «bonus ». La campagne des présidentielles démarre. J’aurais été curieuse de savoir quel message tu pourrais ou souhaiterais adresser aux candidats, tous autant qu’ils sont ?
Florent Marchet : Je vais dire des choses extrêmement banales. Je pense qu’on ne réglera aucun problème et qu’on n’améliorera aucune situation en montant les avant-derniers sur l’échelle sociale contre les derniers de l’échelle sociale, en montant les uns contre les autres. Plus on va accentuer la polarisation, plus le monde va aller mal, plus les gens vont se sentir seuls, et puis, surtout, je pense qu’on a quelque chose à faire pour, d’une part, mieux répartir des richesses et faire en sorte qu’on puisse, nous aussi, se battre, même si on est un tout petit pays, pour une planète habitable, vivable.
Quand on dit que c’est aux Chinois de commencer les premiers, c’est vraiment absurde. Par exemple, la France a donné parfois, alors que c’est un tout petit pays, des tendances et des modes. Les humains sont des animaux qui copient beaucoup, qui sont très influencés. On l’a vu, il y a des modes qui sont lancées parfois dans des tout petits pays. Le fait d’aller vers quelque chose qui va plus dans le sens d’une décroissance de consommation, ça pourrait être aussi une mode.
Et puis revenir à une autre croissance. J’aimerais bien qu’on prenne conscience que le tissu associatif est quelque chose d’essentiel. Qu’on ne se mette pas à regarder l’éducation, la culture, le soin, comme quelque chose qui doit être monnayable, rentable. C’est toujours très délicat. C’est des questions qui sont toujours intéressantes, mais c’est vrai que les artistes, et je m’en rends bien compte, n’ont absolument plus voix au chapitre sur ces questions là.
Moi, je le fais parfois volontiers, mais je vois bien qu’on est pris, et peut-être pas complètement à tort, pour des privilégiés, alors qu’il y a quand même beaucoup d’artistes qui sont loin d’être des privilégiés. C’est comme si on était déconnectés. Je pense que les milieux de la santé, l’éducation, la culture sont extrêmement malmenés. On a eu cette tendance à vouloir marchandiser ces secteurs là et c’est vraiment le drame de notre époque.
La Face B : Ok. Un grand merci, vraiment, pour cet échange hyper intéressant. Je te souhaite le meilleur pour la suite.
Florent Marchet : Merci, au revoir !