Chaton : « Les gens ne peuvent pas prendre au sérieux le fait que je sorte un album alors que j’en ai sorti un il y a trois semaines »

Une semaine avant son Olympia le 14 février, on a rencontré Chaton, enfermé dans sa bulle depuis quelques semaines pour finir de concocter son show. On a papoté de plein de sujets comme l’ia, la politique et la musique, bien sûr.

© Romane Leo Marsault

La Face B : Salut Chaton, comment ça va ?

Chaton : Ça va et toi ?

LFB : Au top. Je t’avais découvert dans une playlist Spotify, j’avais écouté La suite, que j’avais adoré. Et du coup, j’avais suivi après tes news. Mais pour ceux qui ne te connaissent pas, qui tu es et d’où tu viens ?

Chaton : Alors, je m’appelle Simon. Mon pseudonyme depuis 8 ans, depuis 2018, c’est Chaton. J’ai eu plusieurs pseudonymes, j’ai eu plusieurs vies. J’ai fait que de la musique, depuis toujours, j’ai appris la musique très tôt, formation classique. Et j’ai toujours su que je voulais faire que ça. Donc j’ai fait que ça. J’ai beaucoup écrit, j’ai beaucoup composé pour des gens. J’ai grandi à Lyon, et je suis arrivé assez tôt ici, à Paris. J’ai fait un peu de musique pour moi, après très rapidement j’ai fait pour les autres. Et en 2017, je me suis dit que j’ai envie de refaire de la musique pour moi. Je bossais encore un petit peu pour les autres dans la variété mais pas beaucoup. J’ai fait cet album qui s’appelle Possible, qui est le premier album de ce projet, en à peu près 6 mois. Et ensuite, Poésie est sorti fin 2017. Et ça a tout de suite assez bien accroché, ça a permis que ce soit mon activité principale depuis.

LFB : Quand tu étais petit, tu as appris des instruments ?

Chaton : J’ai fait du solfège d’abord, ensuite j’ai fait du piano, de la guitare, de la basse… Et après, à partir de 16-17 ans, j’ai commencé à bosser sur les logiciels, mais ce n’était pas comme maintenant. Tu ne produisais pas sur un laptop, il fallait une tour un peu puissante. J’ai commencé à apprendre en autodidacte. Je n’ai jamais pris de leçons de ça. Je me suis perfectionné parce qu’à un moment, quand j’écrivais des chansons, il s’est trouvé que les mecs des maisons de disques m’ont demandé de les réaliser aussi.

Aujourd’hui, par exemple, je fais tout de A à Z. Je mixe, je masterise.

LFB : Tu fais tout tout seul ? C’est un taf de fou.

Chaton : Pour le coup, les albums qui sortent, c’est 100% moi. Je fais tout. Je compose tout, j’écris tout, je réalise tout, je mixe tout, je masterise tout. Mais parce que j’ai creusé un sillon. Pendant 8 ans, je n’ai fait que ça. Je n’ai fait que ça et m’occuper de mes enfants, je n’ai quasiment pas tourné, je n’ai fait très peu de concerts.

Aujourd’hui, avec YouTube avec toutes les formations, les tutos, l’information est disponible si tu veux apprendre à produire. Je pense qu’aujourd’hui, même si tu ne connais pas la musique du tout, tu peux produire, il y a des banques de sons, avec les trucs d’IA maintenant aussi… Aujourd’hui, c’est impensable, mais c’est ce qui va arriver, de pouvoir faire un album juste en décrivant ce que tu veux.

LFB : Ça me fait trop bader.

Chaton : Ah bon, pourquoi ?

LFB : Ça peut être une forme d’art cool, mais ça ne peut pas remplacer, ou alors être le taf principal de quelqu’un, d’écrire des prompts.

Chaton : Pourquoi ? C’est exactement pareil que ce que font aujourd’hui la plupart des producteurs. Ils prennent des loops, ils les mettent les unes avec les autres. La plupart ne savent même pas quelles notes ils jouent. Est-ce que ça fait d’eux des gens moins talentueux ? Je ne pense pas.

LFB : Pour moi, c’est pas un problème de talent, c’est plus… Tu fais avec tes mains, tu fabriques avec les choses dont tu as envie, tu choisis les sons que tu veux, tu les assembles, tu essayes, tu rates, tu recommences.

Chaton : Oui, mais je pense que ce sera pareil, c’est juste que c’est la parole qui remplacera les mains. En fait, c’est la même chose que quand sont arrivés les synthétiseurs. Là, si tu veux décrire mon matos de travail, j’ai un Launch Control XL, j’ai une Audient iD14 et un LPD8. C’est du matos pour enfants. Et j’ai un laptop avec Ableton dedans. J’ai les mêmes logiciels que tout le monde. Pourtant, mes albums, c’est mes albums, ils me ressemblent atrocement et je les ai faits avec trois bouts de ficelle. Je pense que le rôle de l’artiste, c’est de trouver sa propre singularité. Mais l’outil, finalement, je trouve ça assez secondaire.

Moi, je tape encore mes textes. Mais si je pouvais les dicter et qu’il n’y ait pas à reprendre derrière des fautes, je le ferais, je préférerais. Avant j’écrivais à la main, aujourd’hui j’écris à l’ordinateur, ça ne change pas une seconde la pureté de ma pensée. En tout cas, je ne le prend vraiment pas comme une menace pour l’aspect créatif, y compris pour l’aspect bidouille, tu peux toujours choisir de détourner les choses.

Je trouve que les réseaux sociaux sont une bien plus grande menace. Le fait de synthétiser la pensée, de s’habituer à ne pas se concentrer plus de 10 secondes, que le format soit réduit, que le temps d’attention soit extrêmement réduit, je pense que c’est une bien plus grosse menace pour l’art et pour l’expression artistique que l’IA.

LFB : Ça a déjà des conséquences, quand on voit que les albums qui sont moins écoutés.

Chaton : Je vais même te dire, ça a des conséquences directes. Tu me parlais de mon morceau La Suite. C’est un morceau qui dure une minute. J’essaie toujours de trouver ce qui est le plus pertinent, d’explorer. Et à ce moment-là, je réfléchis, et je me dis que ce qui me paraît le plus pertinent, c’est de faire un album de 10 minutes. C’était pas un jugement de valeur, c’était pas un manifeste, c’était de dire « ok, c’est ça la réalité d’aujourd’hui » et je suis content de l’avoir fait. Je suis content de m’être rendu compte aussi que ça avait ses limites. Je suis revenu très rapidement à des formats plus longs parce que ça ne marchait pas pour ce que je voulais exprimer.

J’ai la chance de contrôler 100% de ma production, je n’ai personne qui me dit ce que je dois faire. Mais si tu n’as pas cette chance-là, ta maison de disques ou ton producteur va te dire à un moment « Fais attention, fais plus court. ». Fais plus ci, fais plus ça. Et aujourd’hui, beaucoup de choses sont régies en maison de disque, par la consommation TikTok. Et ça, ça a un impact féroce sur l’intelligence et sur la culture. C’est un drame, c’est un drame absolu. Et ça a un impact aussi sur l’estime de soi. Les réseaux sociaux, c’est à l’image de notre monde, c’est l’avènement de la bêtise. Le résultat direct, c’est des gens comme Trump au pouvoir. Et je dis Trump, mais c’est quasiment tous les chefs d’État actuellement qui deviennent de plus en plus des espèces de monstres, en fait. Au début des années 2000, Le Pen père, arrive au second tour des présidentielles. C’est la première fois que l’extrême droite fait un score pareil. On est tous descendus dans la rue, sans exception. Droite, gauche, qui tu veux, on est tous descendus dans la rue en disant que ce n’est pas pensable que l’extrême droite passe au pouvoir. On va prendre ça en 2027 aussi si on ne réagit pas. Et je pense qu’à force de s’en foutre, à force de glorifier l’instant, l’argent, la domination, le nombre de likes, le nombre de vues, on tend vers une glorification de la domination et du coup de la loi du plus fort. En général, le plus fort n’est pas nécessairement le plus intelligent.

Donc voilà, je sais que tout le monde est inquiet par l’IA qui va remplacer tous les métiers, mais ce qu’il faudrait, c’est retrouver une forme de civilisation décente. Il faut absolument qu’on re-réfléchisse, il faut absolument qu’on re-regarde nos bouquins d’histoire, qu’on relise des livres. Et pour ça, il faut qu’on arrête d’être sur un temps de concentration si court, parce que tu ne peux pas donner l’information intégrale en survolant, en étant obligé de compresser, de vulgariser tout. Tout ne se vulgarise pas.

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LFB : C’est super important ce que tu dis. Avoir des avis sur des sujets comme ça, c’est important, surtout dans la musique. Tout ce qui touche à l’IA, par extension toutes les politiques, c’est important d’en parler aussi.

Chaton : Quand je suis arrivé dans l’industrie de la musique j’étais pimpant, je voulais refaire le monde, j’étais dans la variété, j’étais persuadé de pouvoir injecter là-dedans quelque chose de beau, de pur. J’ai fini par déchanter, pas tant avec les artistes mais plutôt avec les entourages, avec les maisons, avec l’industrie, le business. Et puis en même temps, c’est explicable. C’est-à-dire que finalement, chacun reporte dans le corporate à quelqu’un qui est supérieur. Les gens qui régissent l’industrie, finalement, ce sont juste des pions, ils n’ont aucun intérêt spécial pour la musique, ou en tout cas, ils ne la font jamais passer en priorité. L’industrialisation de l’art, c’est un non-sens.

Dans ma démarche et dans ma construction depuis des années, depuis dix ans que j’ai cette société et tout ce qui a précédé, c’était justement d’essayer de décorréler au maximum la création de sa commercialisation. Moi, je sors les albums quand j’ai envie de les sortir, quand je viens de les terminer. Je ne me soumets absolument pas aux médias. Je donne très peu d’interviews. Je dis oui quand on m’en propose, mais en fait, on ne m’en propose pas parce mon rythme n’est pas compatible. Et la chance que j’ai, c’est que j’ai assez de gens qui écoutent, pour pouvoir faire des concerts

LFB : Justement, parlons-en de toutes tes vies. Auteur, humoriste, musicien, t’as tout fait. T’as eu pas mal de pseudos aussi.

Chaton : Tout ça est juste corrélé avec mon envie de continuer à explorer. Plus j’avance dans l’âge, moins il y a de gens de mon âge qui prennent des risques autour de moi. La plupart des gens me regardent — à part quand je suis sur scène, où ils me regardent d’en bas, ils me regardent de haut. Pour eux, je suis juste un mec qui se cherche. Et je suis tellement honnête sur le doute, sur le fait que je trouve la vie éreintante, que je trouve la vie difficile, incompréhensible, que la plupart des gens ont une forme de mépris, ou d’incompréhension certainement, pour ce que je suis et ce que je représente. La réussite, elle ne se mesure absolument pas à combien de personnes vont écouter ma musique ou combien de personnes vont venir à mon concert. La réussite, pour moi, elle se mesure au contenu. Et je pense que je suis un des meilleurs juges de mon propre contenu puisque je connais extrêmement bien mon sujet, puisque je creuse mon sillon depuis 20 ans. Je sais quand je suis à peu près au mieux de ce que je peux faire ou quand je ne suis pas assez bon, et je suis assez dur avec moi-même sur le sujet.

J’ai fait ce truc-là de stand-up, j’ai fait des livres. J’aime aller m’essayer aux choses et pouvoir dire « ok, ça j’aime le faire donc je le ferai à nouveau, ça j’aime mais ça mérite pas que j’y consacre une vie ». J’ai écrit quatre livres, ça m’a beaucoup intéressé, et je pense que c’est quelque chose auquel je me destine d’une façon ou d’une autre.

LFB : Tu écris sur quoi ?

Chaton : Je fais la même chose que ce que je fais en musique. Je raconte ma life d’une façon ou d’une autre. Je vis ça comme j’ai vécu mes débuts en musique. J’en suis aussi fier que quand je faisais mes premiers albums, que je trouvais vraiment bons, mais dont j’avais conscience que c’était des premiers albums. Et que je sais le travail que ça représente pour progresser.

Ce que je dis toujours à un plus jeune artiste, pas plus jeune dans l’âge mais moins expérimenté, qui me demande si ce qu’il ou elle fait est bien, je dis déjà que moi, je ne peux pas le savoir, il n’y a que toi qui peux le savoir. Ce que conseille, c’est de prendre les dix morceaux que tu préfères au monde, tu fais une playlist avec les dix morceaux et tu mets ton morceau au milieu. Tu verras bien si ce que tu fais, c’est assez bien. Est-ce que tu l’écouterais, déjà ? Je pense que le jour où quand tu mets des morceaux que t’aimes bien, et qu’après tu mets un des morceaux et que ça te paraît décent, il y a un cap qui est passé.

LFB : Tu es super productif en musique. J’ai compté sur Spotify, il y a 36 albums sur 8 ans. C’est genre… énorme ?

Chaton : Il y en a 6 qui ont été fait sur 3-4 ans. Je pense qu’en 5 ans, il doit y avoir entre 25 et 30 albums.

Imagine t’as un appareil photo, et tu mets une pellicule. Quand la pellicule est finie, tu développes et tu exposes. Ça a été vraiment ça.

LFB : Tu sors tout ce que tu fais ?

Chaton : Je sors tout ce que je valide. C’est-à-dire qu’un cycle, pour moi, un cycle, c’est une pellicule. Ca commence au moment où je sors un truc, donc je repars à zéro. Je remets une pellicule vierge. Je prends des photos, jusqu’à estimer que la photo que je viens de prendre, elle n’est plus sur cette pellicule. Et donc à ce moment-là, ça peut être parfois 5 morceaux, parfois 30 morceaux, je les mets dans une playlist.

LFB : Comme une capsule temporelle.

Chaton : Oui, voilà. J’écoute, et je regarde ce qui me paraît assez bon. Comme si tu sélectionnais tes photos, tes diapos. Et je pense que si les gens voyaient ma sélection, ils diraient souvent, « moi, je n’aurais pas pris ça ».  Mais pour moi, ça représente exactement ce que j’ai ressenti, ce que j’ai vécu.

Je ne fais pas de démo. Quand je suis sur un morceau, je ne le sors pas de l’ordinateur. Je n’exporte pas, je ne m’autorise pas à l’écouter tant qu’il n’est pas terminé. Si j’écoute un morceau sur mon téléphone, c’est je ne le retoucherai pas. Je l’ai fait des dizaines et des centaines de fois avant d’arriver à ça, écouter un morceau sur mon téléphone et de me dire, attends, il faut que je refasse ça, ça, ça. Et je ne suis plus dans le moment. Revenir sur des démos, c’est une tannée.

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LFB : Tu as vraiment masteré ton process de toi, comment tu marches, comment tu sais que tu marches et comment tu vas appliquer ça.

Chaton : C’est pour ça que je peux produire autant. Les gens ne peuvent pas prendre au sérieux le fait que je sorte un album alors que j’en ai sorti un il y a trois semaines. Ils ne peuvent pas imaginer que ça peut être un album qui est aussi bon que si j’avais pris six mois. Mais la réalité montrera, et j’en suis persuadé, qu’il y a des albums que j’ai fait en littéralement deux semaines et qui sont parmi mes meilleurs. Je n’aurais jamais pu faire ça si je n’avais pas cet espèce de process que j’ai mis en place. Tu vois, cette année, j’ai fait un album qui s’appelle Rome. Je l’ai fait en une semaine, et je pense que c’est un de mes meilleurs albums de l’année. Et à l’inverse, j’ai fait un album qui a pris plus de temps, qui s’appelle Grand Amour, qui est un très bon album, en le sens qu’il est mieux produit que les autres, il est plus léché, etc. Mais pour moi, c’est un album qui est moins pur que Rome, et je pense qu’avec le temps, on verra que c’est plutôt Rome qui l’emporte.

LFB : C’est une question aussi d’instantanéité ou de mood, qu’on ressente ton énergie du moment.

Chaton : Le dernier que j’ai fait avant de plier le setup, parce que je voulais en finir avec ce setup-là, c’était le dernier sorti qui s’appelle Encore. Je suis sûr que c’est un bon album. Je le trouve super. Je le trouve d’une pureté absolue.

LFB : Tu l’as fait en combien de temps ?

Chaton : Honnêtement, je crois… En fait, j’ai fait un premier morceau qui s’appelle Mont Roucous un jour où je faisais des vidéos pendant les 100 jours qui précèdent l’Olympia. Un jour, j’en ai eu marre et j’ai fait un couplet, c’était chanmé. Le lendemain, j’ai enregistré le deuxième couplet et ça a donné le morceau Mont Roucous. Il s’est passé peut-être une semaine, et après, je me suis dit « Ok, j’ai envie de produire, je le sens. » Sincèrement, Encore, dans son intégralité, ou en tout cas, le cœur du truc, j’ai dû le faire en trois jours. Vraiment en trois jours, et notamment une journée, je me rappelle, un mardi matin, j’ai tracé et j’ai enchaîné. Le deuxième ou le troisième morceau, il s’appelle Trois princesses, je l’ai fait d’une traite quasiment. C’est-à-dire que je n’ai pas écrit, je pensais que j’allais faire un test de voix, je dis « Va te faire foutre ». Et je continue à chanter, et je vois que ça le fait, et j’enchaîne.

Cette année, je suis arrivé à un moment où j’ai fait beaucoup ça. Ne plus écrire, tu vois. C’est vraiment une autre esthétique, c’est une espèce de flux.

LFB : Est-ce que tu trouves que ta musique a mûri depuis le début où tu fais de la musique ? Mûri, c’est un terme un peu tricky, parce que ça peut avoir évolué, mais mûrir, c’est encore différent.

Chaton : J’aime pas parler de lui parce que vraiment la personne était infâme, mais  il y a quand même un bon exemple qui est Picasso, qui explique que ça lui a pris cinq ans de savoir faire quelque chose de magnifique et une vie de savoir dessiner comme un enfant. Moi, je prends plutôt Soulages comme exemple en général, qui est un des artistes plastiques que je préfère. Si on avait pu documenter, je pense que tout le monde serait d’accord pour dire que la performance artistique que je livre avec Encore est beaucoup plus singulière et de fait, beaucoup plus intéressante et importante comme contribution. Et du coup, c’est un peu tricky, comme tu le dis, parce que le problème quand t’arrives dans ces eaux, c’est que tu ne t’adresses plus aux mêmes personnes.

LFB : Tu commences en tant qu’artiste en imitant les autres et au fur et à mesure, tu trouves ta patte.

Chaton : Le problème de l’industrie de la musique, c’est qu’elle encourage l’inverse. Elle encourage les artistes à embrasser un marché plutôt qu’à creuser leur propre singularité. C’est pour ça que c’est un non-sens cette industrie. Je pense que les artistes sont plus précieux quand ils sont plus singuliers. Mais le marché, en revanche, c’est différent.

LFB : On ne peut pas être tout public tout le temps.

Chaton : Oui, mais je pense que le marché, en revanche, et tu as tout résumé, plus tu veux toucher le public, plus il faut être crossover. La singularité va parler plus fort à une certaine niche de gens, mais tu peux difficilement parler avec une immense singularité à une immensité de gens. Le grand discours des DA et des maisons de disque, c’est de dire, il y a un niveau de singularité qui est tel que ça devient universel, mais c’est faux. C’est parfois un hasard, ils ont signé un truc et puis cet artiste finit par faire un morceau qui est extraordinairement singulier et ça fait un succès, et c’est magnifique. Mais je crois que c’est très décorrélé.

Donc, est-ce que ma musique a mûri ? Je ne sais pas, mais ma démarche, oui. Le résultat, je pense qu’on peut difficilement juger, à moins d’avoir un certain recul. Et j’espère être encore loin du compte. J’espère un jour arriver à faire quelque chose qui me traverse et me dire « Waouh, c’était ça que je cherchais tout le long ». Et je n’ai aucune idée de ce que ce sera. Et c’est ce qui m’anime, d’avoir aucune idée de ça.

LFB : C’est toi qui as choisi la date de la Saint-Valentin pour ton Olympia ?

Chaton : Un peu ! Il y avait un peu un débat, il fallait un samedi parce qu’il y a beaucoup de gens qui se déplacent pour venir au concert, et du coup dans les samedis qui étaient disponibles, Florent m’a dit, « il y a 14 février, qu’est-ce que tu en penses ? ». Je lui ai dit banco, 14 février, c’est magnifique. Et bizarrement, on s’est rendu compte à postériori que c’était un handicap. Il y a des gens, même des proches, qui me disent, c’est dommage, c’est la Saint-Valentin, je ne pourrais pas venir, je fais la Saint-Valentin. Moi, je ne savais même pas qu’il y avait vraiment des gens qui faisaient la Saint-Valentin. Je pense qu’il y a plein de gens qui se sont un peu offerts ça pour la Saint-Valentin, il va y avoir plein de couples là ça va être la soirée du love, la fête de l’amour.

LFB : Tu as peur pour le concert ou ça va ?

Chaton : J’ai une immense pression. Le problème de faire tout tout seul comme ça, c’est que si c’est pas bien, c’est pour ta pomme. J’ai extrêmement bien travaillé donc je suis assez serein, les seuls trucs qui pourraient arriver seraient des trucs techniques. Au Trianon, au bout de 20 minutes je vois mon fils qui pleure, j’arrête le concert je vais le chercher et ça a donné lieu à une discussion avec les gens, je leur ai expliqué pourquoi j’allais chercher mon fils et pourquoi je privilégiais ça. Ça fait quasiment un an et demi que cette date est actée. C’est pas rien dans une vie d’artiste. Faire un Olympia, t’en as qui en font tous les jours, c’est pas non plus si extraordinaire. En revanche… Arriver jusqu’à l’Olympia avec ces trois bouts de ficelle et totalement en indépendant, avec zéro subvention, zéro aide de qui que ce soit et que des gens qui viennent parce qu’ils savent pourquoi ils viennent… Je suis vraiment fier de ça.

Et puis il y a un autre truc, qui est probablement l’enjeu majeur pour moi : c’est ultra important pour moi que mes enfants trouvent ça réussi et qu’ils passent un bon moment, qu’ils soient fiers de leur papa. Et que ma toute petite équipe soit fière et sache pourquoi on sacrifie autant. Parce que c’est beaucoup de sacrifices, cette liberté. Le fait de refuser toute forme de déviation d’un cap qui est ultra pur, ultra intègre, etc. Systématiquement refuser le chèque quand il implique de vendre un tout petit peu son cul, c’est fatigant.

Je me sens redevable de chaque personne qui est dans la salle. De chaque personne qui a pris un train, qui a pris un avion, qui a pris même un vélo, de chaque personne qui a dépensé 50 balles pour venir me voir, je me sens vraiment redevable. Donc, c’est ça ma pression.

Et que surtout, même si demain, mes machines elles brûlent, tu sais quoi ? Je prends ma guitare, ou je parle, ou peu importe, ce sera autre chose. Mais je n’ai pas peur de ça parce qu’en tant que spectateur, je me suis toujours rendu compte que les accidents, c’est juste beau.

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LFB : Est-ce que t’as des artistes, plutôt émergents, que t’écoutes et que t’aimes bien ? Des petits nouveaux, des petites nouvelles. Des gens qui n’ont pas forcément fait des grandes salles, qui n’ont pas forcément beaucoup de discographie, dont t’aimes bien l’univers.

Chaton : J’écoute plein de trucs, je fais tout le temps de la veille, donc il y en a vraiment beaucoup.

En fait, on est arrivé à un niveau incroyable. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, un artiste, de chez lui, est capable de faire un morceau incroyable. Du coup, le problème que j’ai avec ça, c’est que ça peut être aussi déceptif. « Waouh, il y a eu un super morceau et l’artiste s’est fait broyé par l’industrie ». Ca me gêne un tout petit peu de citer des artistes que je trouve bons sur un morceau ou un EP, parce que ce qui m’intéresse et ce que je trouve le plus dur, ce n’est pas le premier EP. Ce que je trouve le plus dur, c’est de continuer, de se trouver. Les artistes que je trouve inspirants, il y en a un sur deux que je vais te citer et dans six mois, je vais te dire, en fait, non. Mais en tout cas, j’écoute énormément de musique et je suis bluffé.

Il y a eu un moment où c’était plus que le rap qui avait une évolution, et de là sort toute une jeune génération qui maintenant est énorme, mais les débuts de certains artistes il y a 2-3 ans qui maintenant sont des gros artistes sont super intéressant, super audacieux Et là, à nouveau, je trouve que dans la pop, dans la chanson, il y a un espèce de regain de choses assez intéressantes. Et du coup, je suis curieux de voir la suite.

LFB : Par exemple, les nouveaux talents comme Théodora, Miki…

Chaton : Miki j’en ai parlé dans un morceau. Il y a deux ans, Miki arrive, je connaissais, j’avais suivi ses premiers trucs en anglais. Ça commence à être à la bouche de tout le monde il y a deux ans. Je suis allé la voir en concert sur une première partie, on était 10, et je me suis fait mon avis sur Miki à ce moment-là, et j’ai su à ce moment-là, immédiatement, en deux secondes sur scène, que ça allait être énormissime. C’était difficile de savoir si ce serait aussi gros qu’Angèle, entre guillemets, dans cette espèce de truc qui devient énormissime.

Enfin, il y a des artistes comme ça qui ont une aura. Tu le vois immédiatement. Je me rappelle très bien avoir vu 1995 à un showcase au showroom de Nike. Ils avaient leur sac à dos, ils étaient minuscules. C’était des gamins encore. Je peux dire que Nekfeu, tu le voyais. Miki, elle a ce truc-là. Théodora, elle a ce truc-là big time, en plus d’être, je trouve, artistiquement immense.

LFB : Tu vas beaucoup voir des concerts des petits artistes ?

Chaton : Je vais beaucoup voir, oui, je fais une veille. Il y a un moment où je pensais que ce serait mon métier, de faire de la DA, de transmettre aussi ce modèle-là que j’avais. Et puis, je me suis rendu compte que tu ne peux pas faire les deux, en fait.

Du coup, tout ce que je peux apporter, et ce que je fais, c’est que quand je vois quelqu’un qui a vraiment un truc, j’envoie souvent un mail ou un DM quand c’est Instagram en disant « je te le dis, je pense que t’as un truc immense. » Et je poursuis en général en disant « Je t’en supplie, n’écoute personne d’autre que toi ».

Tu vois par exemple James Blake ? C’est un des artistes les plus incroyables de sa génération. Il a une voix incroyable. Ça aurait très bien pu être un chanteur pop, un Elton John. C’est des choix. T’as des gens qui vont être plus à l’aise à faire de l’immense pop.

Mais pour autant, un des artistes que je trouve le plus important en termes de démarche, et qui a été le plus influençant pour l’ensemble des artistes et l’ensemble de l’industrie, C’est un artiste immensément mainstream puisque c’est Jul. Je pense qu’il a un rôle majeur dans la musique des dernières années et pour moi la démarche de Jul se rapproche de la démarche de Soulages. On revient à ce que je disais au tout début, finalement, la démarche la plus pure est la plus importante. Et dans les gens qui ont une démarche pure, quand ils font ce qu’ils sont profondément, ça donne Jul ou Théodora, qui fait que ça parle à des dizaines de millions de personnes. Et tu en as d’autres, comme Oklou, qui parle à moins de gens, même si c’est gros, c’est quand même beaucoup plus petit, beaucoup plus confidentiel.

LFB : Par exemple, Zaho de Sagazan, je trouve que ça fait partie des plutôt mainstream maintenant, qui sont à mes yeux d’une pureté folle.

Chaton : Je trouve que c’est quand même un sacré concours de circonstances que ce soit devenu si populaire. Parce qu’en effet, sa musique est extrêmement pure, extrêmement qualitative et j’aurais tendance à la ranger dans des esthétiques de gens et de genre qui ne touche pas autant normalement si largement. J’aurais misé sur un énorme succès d’estime, qui remplit des salles, à la Ben Mazué un peu.

LFB : C’est super de papoter avec toi. J’adorerais te demander ton avis sur plein de gens encore ! C’était vraiment intéressant !

Chaton : Merci beaucoup !

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