À l’occasion de la sortie de leur 8e album TIME OUT, on a eu le plaisir d’échanger longuement avec Malted Milk, représenté par Arnaud Fradin, le leader du soul band français aux trente ans de carrière. Un entretien généreux, à l’image de la musique du groupe, au cours duquel on a parlé force du collectif, amitié, partage, création à 7, amour de la scène, collaborations, influences, etc. On vous raconte tout !

La Face B : Première question, comment ça va ?
Malted Milk : Ça va ! En pleine sortie d’album, c’est du condensé de dates, de shows à peaufiner avant La Cigale. C’est bien, ça nous met dans une bonne énergie pour faire les bons choix de titres. On a toujours la volonté d’intégrer des anciens morceaux avec des nouveaux, de trouver un équilibre dans le set.
La Face B : Surtout que ce n’est pas comme si vous débutiez dans le game ! Vous allez fêter vos 30 ans de carrière. C’est quoi le secret de la longévité de Malted Milk ?
Malted Milk : Je ne sais pas, la patience ? Ça fait 30 ans, en passant d’un duo à 10 musiciens sur scène. Finalement, la formule actuelle, ça ne fait que 15 ans ! Ça fait 15 ans que j’en supporte 7 avec moi ! C’est une longue évolution musicale. Il y a 15 ans, il y a eu Igor, le bassiste, qui est arrivé. Il y a eu quelques changements, mais c’est quand même assez stable. Ça apporte une certaine sérénité et ça nous permet quand même de nous projeter un peu plus facilement.
Le changement, j’ai trouvé ça super à une époque, parce que j’aimais bien aussi jouer avec plein de zicos différents. La stabilité, c’est comme un couple. On fait face à des difficultés avec le temps qui passe, parce qu’il faut s’entendre ; c’est dans la longévité qu’on teste la solidité. C’est vrai qu’on est tous ensemble, ce n’est pas toujours facile, comme une famille. Il faut se battre, il faut que chacun sache se remettre en question. Je pense que c’est peut-être la force du groupe. Chacun de nous est capable d’écouter les autres, de se remettre en question. Ce ne sont pas toujours des chemins évidents, mais je pense que, de toute façon, pour avancer, il n’y a pas d’autre choix. Ce n’est pas un truc genre « tout est cool », ça n’existe pas. Ça, c’est dans les films.
Cette date de La Cigale donne un peu un objectif à notre tournée, ça donne de l’énergie. Aussi le fait d’avoir tous ces invités qu’on a. Donc c’est vrai qu’on est plutôt dans une phase d’envie, avec plein d’enjeux, et c’est bien de vivre ça, parce que je pense qu’on avait besoin de ce petit truc pour donner un sens à tout ça.
La Face B : Justement, le concert de La Cigale, c’est une première pour vous. Et c’est la plus grosse salle dans laquelle vous avez joué hors festival ?
Malted Milk : Oui. Des bonnes jauges, on en a fait pas mal. Sur Paris, on a fait des trucs comme Jazz à la Villette, une fois ou deux, on a joué au Paris Jazz Festival, La Maroquinerie, le New Morning, le Trianon. Et là, c’est vrai que c’est un challenge. Donc c’est cool, ça nous booste un peu. Et puis c’est vrai que c’était l’occasion… nouvel album, 30 ans du projet. On s’est dit que c’était peut-être le moment de se lancer. On avait fait un petit peu ça à Nantes avec le Stereolux en 2017. C’est une salle de 1 200 places quand même. C’est aussi grand que La Cigale. Et en fait, on avait fait complet et on avait invité Ben l’Oncle Soul également. On avait fait une grosse teuf pour les 20 ans. Et c’était super. Du coup, je pense que c’est un peu la version 30 ans.

La Face B : Et du coup, comment vous avez préparé cette date de La Cigale ?
Malted Milk : Vu qu’on était dans une approche de nouveau set, avec le nouvel album… on a vraiment beaucoup répété, beaucoup brainstormé autour du répertoire. Puis on a trouvé les axes qui fonctionnent. En fait, c’est particulier parce que, d’un côté, il y a notre set de tournée sans les invités. Et là, il y a le set Cigale, qui inclut une grosse partie de ce qu’on a déjà bossé sans les invités, plus les morceaux des invités : comment les intégrer dans le projet, comment faire pour que ce soit hyper simple, naturel, que ça corresponde aux invités, que ça ne fasse pas « cerise sur le gâteau ».
Quand tu invites 20Syl ou Ben l’Oncle Soul, effectivement, c’est aussi un appel à des gens qui ne connaissent pas Malted Milk et qui vont se dire : « S’ils viennent, c’est que ça va être cool, ce groupe. » Donc, tu vois, on ne veut pas rentrer trop là-dedans.
En fait, avec Ben, on se connaît depuis pas mal de temps, 20Syl, c’est pareil. Hugh Coltman, on s’était rencontrés lorsqu’on avait fait une tournée qui s’appelait Soul Orchestra, où on était 18 sur scène. Donc il y a déjà une histoire avec eux. Ce n’est pas un truc marketing. Et même si on a besoin aussi d’avoir le gage d’un Ben l’Oncle Soul, on ne peut pas dire que ça ne nous apporte pas un peu de public. Mais je pense que lui aussi est content. Enfin, tous les trois ! Les trois invités, on les appelle, ils sont trop contents. Ils ne nous prennent pas de haut, ils n’ont pas de conditions… Des fois, quand tu bosses avec des artistes qui ont une certaine aura, ils ont conscience de ce qu’ils apportent en termes de public. Tu peux tomber sur des managers qui vont en profiter. Mais là, c’est cool, c’est hyper sain.
La Face B : Je vous ai déjà vus sur scène. Et ce qui m’avait frappée, c’était que je trouvais qu’il y avait une vraie osmose musicale entre vous. Chacun a sa place dans le collectif.
Malted Milk : Exact.
La Face B : Sans doute que ça s’explique par le fait que vous vous connaissiez et que vous jouiez ensemble depuis un moment. Mais j’ai le sentiment qu’il n’y a pas que ça ?
Malted Milk : Comme tu dis, « collectif », c’est un peu le mot. Il y a un côté collectif parce qu’on est un groupe plus qu’un collectif. Par contre, il y a un travail collectif sur scène. Même si je suis le chanteur leader du projet, on ne veut pas montrer l’image d’un groupe avec juste des musiciens qui accompagnent un chanteur. Ce n’est pas ça, le propos. Chaque musicien est mis en avant à certains moments du concert. C’est ce qu’on défend comme musique. C’est un peu la particularité, parce que quand tu vois des groupes de soul, en général, c’est vraiment le chanteur qui prend toute la place sur scène et qui anime le truc. Les autres, derrière, ils sont vraiment là pour jouer les chansons.
Je fais moins de solos de guitare qu’avant. Maintenant, les solos sont assez répartis. Les longueurs sont un peu gérées aussi pour que ça ne soit pas non plus prédominant. C’est tout un équilibre. J’ai aussi eu, parfois, des gens habitués au côté très blues de Malted Milk, avec beaucoup de solos de guitare, et qui me disaient : « Ça manque un peu par rapport à avant. »
Mais bon, nous, on aime bien aussi défendre le côté chanson. Ce n’est pas un concert de blues. Et c’est vrai que, comme j’en parlais tout à l’heure, vu que c’est un vieux groupe et que c’était un groupe identifié blues pendant longtemps, il y a toujours ce truc qui plane autour du projet et qui peut être chiant parce que les gens disent : « Ah, un groupe de blues, Malted Milk ! »
Je dis : « Ben non, c’est un groupe de soul, plus qu’un groupe de blues. » Et plus que ça, c’est un groupe de musique noire américaine, parce que la musique noire américaine, elle est assez large, et nous, on pioche. On va chercher une influence soul sur un morceau, une autre influence sur un autre. Cette musique est tellement diversifiée qu’en vérité, c’est hyper intéressant d’aller piocher plein de trucs différents.
Mais c’est vrai que, que ce soit moi, Igor le bassiste, Éric le guitariste, c’est pareil. Éric, on se connaît depuis 35 ans. Quand on s’est rencontrés, j’avais 16 ans. C’était le pote de mon grand frère, qui jouait de la guitare, et qui lui a donné des cours de guitare. Donc lui, c’est pareil, il a commencé avec le blues. Il y a une vraie histoire, quand même.
On a tous le même ADN musical. Après, on a tous des préférences. Du coup, on va s’échanger des choses. On essaye de rester curieux. Tu n’es pas juste avec des musiciens qui savent bien jouer leur instrument, qui vont exécuter les parties bêtement.
La Face B : Oui, vous partagez autre chose.
Malted Milk : Exactement.
La Face B : Et c’est ça, sans doute, aussi, qui explique l’osmose entre vous.
Malted Milk : Exactement. On ne se rend pas compte. On vit le truc. Le mot « partage », c’est vraiment le mot qui revient à chaque fois quand je discute avec les gens du public après les concerts.
La Face B : Mais c’est ça, on sent que vous partagez entre vous et vous partagez avec le public. C’est vraiment un moment de plaisir ensemble. C’est chouette !

Malted Milk : Exactement. On arrive à le maintenir malgré les prises de tête régulières ! Ce qui est bien, c’est qu’on arrive à se parler, on arrive à se dire les choses. C’est un long cheminement, mais c’est vrai que c’est bien. Maintenant, le fait d’avoir un manager comme Tanguy, il est super actif aussi là-dedans, tu vois.
Donc, le fait qu’il soit là aussi, on a besoin de ça, parce que… Étant tous ensemble, avoir quelqu’un d’extérieur, ça nous donne aussi un peu d’air, ça nous permet parfois de mieux nous comprendre, d’arriver à mieux communiquer.
Aujourd’hui, pour parler un peu de notre carrière de musiciens, avec les réseaux sociaux, il faut maîtriser beaucoup d’outils. La force qu’on a, c’est que, vu qu’on est nombreux, on peut se répartir des tâches. Et même à ce niveau-là, on fait tous un petit peu, sur plein de trucs, pour pouvoir tout faire, pour que ça soit plus efficace.
La Face B : Justement, vous êtes 7, ce n’est quand même pas si fréquent que ça d’être 7 avec des rôles, on va dire, d’une importance un peu équivalente, entre guillemets, en termes musicaux. En tout cas, pour le public, c’est vraiment un jeu collectif. Je me demandais comment ça se passait, la création à 7 ?
Malted Milk : Pour les deux derniers albums, c’était au moment du confinement. On s’est retrouvés dans une maison, on a ramené du matos. On s’est dit : tiens, on va enregistrer des idées, puis on verra ce que ça donne. Du coup, on a enregistré plein de morceaux, on a fait deux sessions, je crois. Et sur ces deux sessions, on a constitué une grosse partie des deux albums 1975 et Time Out.
Ce qu’on faisait, c’est qu’on pouvait écouter de la musique et puis discuter, dire : « Ah tiens, ça serait cool de faire un morceau dans ce délire-là. » Donc on essayait un truc, on trouvait une idée. Igor, très force de proposition sur la base d’un morceau, va guider un petit peu. Damien va donner un peu le côté harmonique avec son clavier. Ce sont un peu les deux musiciens qui ont un vrai niveau en harmonie. Nous, on est un peu plus dans l’instinct.
La Face B : J’allais dire, sympa pour les autres ! (rires)
Malted Milk : Non, mais il faut de tout (rires) ! Chacun apporte sa compétence. Et puis, une fois qu’on a construit un début de truc, moi je vais trouver un riff de guitare. Ou si je ne trouve pas, Igor va dire : « Tu pourrais peut-être jouer un truc comme ça. » Donc c’est de l’échange, en fait. Et puis à la fin, on a eu plein d’idées. Une fois qu’on a figé des idées un petit peu structurées, on envoyait ça à Marco (NDLR : Marco Cinelli), qui était en Angleterre, avec qui on compose et qui écrit des textes. Lui, il enregistrait les trucs de son côté, il nous les renvoyait. C’était hyper intéressant.
Au retour de la résidence, j’ai pu me poser un peu, essayer des idées vocales, échanger avec Marco, continuer à travailler sur les textes. Et petit à petit, on a construit un peu les chansons. Il y a beaucoup de titres où on a gardé ce qu’on a enregistré. Dans la phase de création, vu qu’on avait quand même du bon matériel, on avait un petit peu prévu le coup pour se dire : tiens, si jamais on a un truc qu’on enregistre qui est vraiment cool, pourquoi retourner en studio pour refaire un truc peut-être mieux, mais sans capter l’essence de la spontanéité qu’on a sur le moment ? Donc, tu vois, on a gardé beaucoup de chansons.
Le morceau avec Ben, c’est une base d’idée de morceau qu’on a improvisée sur le moment et qu’on a gardée. Parce qu’on s’est dit : si on va en studio avec ça, on ne va jamais réussir à reproduire la même chose ! Après, on a refait des edits pour cadrer un peu la chanson, rajouter quelques instruments, égrener un peu autour de la compo.
Je ne sais pas si c’est une méthode qu’on va garder sur le prochain album. L’idée, c’est de ne pas toujours faire la même chose. Mais par contre, ce qui est cool, c’est qu’on a capté des choses qui étaient spontanées, et je pense que, vu la musique qu’on joue… c’est important d’avoir de la spontanéité.
Peut-être que le prochain album, on va plus partir sur des bases de chansons écrites un peu à l’ancienne, comme en guitare-voix ou des choses très simples, et construire autour de ça. Peut-être qu’on prendra la décision de bosser avec un producteur, par exemple, de travailler différemment.

La Face B : Qu’est-ce qui a guidé l’écriture de Time Out ? C’était quoi votre fil rouge ?
Malted Milk : Sur Time Out, au début, il n’y avait pas vraiment de fil rouge. C’était juste une jam qu’on a faite autour d’un morceau un peu afrobeat. On avait l’idée d’un morceau comme ça. C’était une idée qui avait été enregistrée en répète. Après, on a fini la chanson et il se trouvait que cette chanson-là, particulièrement, au bout d’un moment, avait trop de changements. Donc là, on est retournés en studio pour réenregistrer. On était quasiment à la fin de la création de l’album. Notre manager Tanguy était en contact avec la personne qui s’occupe du BIM. Le fait d’avoir ce contact, Tanguy a proposé de faire écouter ma chanson, de proposer au BIM peut-être de poser des percus. Et moi, je me suis dit : carrément, c’est une super idée. Du coup, on a enregistré des idées avec eux, on s’est retrouvés en studio et puis on a rebattu un peu les cartes.
Ça a été compliqué parce qu’il fallait faire un peu marche arrière pour faire de la place pour eux, trouver l’équilibre. Donc c’était marrant, c’était un jeu d’arrangements, d’enlever des choses, d’en remettre. La musique, c’est un peu une peinture. Tu prends des couleurs, tu en remets… C’était hyper intéressant, parce qu’on ne voulait pas tomber dans le truc hyper identifié afrobeat. Dans le morceau, par exemple, tu as une partie qui est très afrobeat, puis le refrain est hyper soul-funk. On voulait garder ce truc.
Par contre, on a construit avec eux autour d’autres parties du morceau. Et justement, encore une fois, ça ouvre des portes… Même pour le futur, ça donne des idées aussi pour se dire : c’est bien d’avoir une chanson où on inclut un univers avec nous, dans notre univers, qu’on intègre et qu’on va accueillir. Et j’imagine que ça va être d’autant mieux quand on pourra le faire en même temps sur la créa. Mais ça, c’est grâce à Tanguy. Et c’est pour ça, encore une fois, que le manager est vachement important parce qu’il nous sort un peu de notre quotidien, il rencontre d’autres artistes, il imagine des collabs.

C’est hyper bien et ça donne du sens parce qu’étant un groupe béninois, c’est l’Afrique de l’Ouest, et c’est le berceau de toute la musique nord-américaine. Toute la culture afro-cubaine vient de tous ces rythmes-là qu’on connaît dans tous les pays qui ont accueilli, dans lesquels il y a eu les esclaves qui sont arrivés. Ils sont partis avec leur culture. À Cuba, c’est flagrant. C’est vachement conservé, ce qu’on appelle la culture yoruba, avec toutes les percussions… C’est revenir aux racines de la musique qu’on joue, en fait, et symboliquement c’est bien. Et pour arriver à trouver du sens à tout ça, il fallait aussi réécrire la chanson. On avait toute la mélodie.
Au départ, Time Out était plus basé sur l’histoire d’une relation qui se terminait. Et finalement, avec le BIM, et vu l’actualité à ce moment-là, on s’est dit : non, Time Out, ce n’est pas la séparation de deux individus, c’est la nécessité qu’on fasse tous une petite pause. On essaye de faire une pause pour réfléchir, parce qu’en fait, ce qui se passe aujourd’hui dans la société, c’est quand même compliqué. Le moment où on a écrit le texte avec le BIM, c’était avant l’été dernier. On ne va pas parler de politique, mais tout ce qui se passe, et là ce qui continue à se passer avec Trump et tout ça, on est quand même sensibles à ça, puisque ça a des répercussions sur plein de gens. Ça aussi montre la fermeture à la culture des autres. Enfin bref, symboliquement, c’est lourd. Du coup, on s’est dit : Time Out, c’est parler un peu de ces problématiques pour les générations futures, c’est inquiétant. On s’est dit, bon, il faut peut-être qu’on prenne un peu la parole par rapport à ça.
Donc, ils ont fait des textes en béninois qui parlent de la même chose, clairement. Et ça, c’était cool parce que ça correspond aussi à la musique qu’on joue. C’est une musique de contestation, c’est une musique sur la souffrance et le partage aussi. Je suis assez content qu’on arrive à trouver un morceau qui fédère et qui, en plus, donne le nom de l’album.
La Face B : Je trouve qu’avec cet album, vous passez encore un autre cap parce qu’il est hyper ouvert. Il est engagé, il est ouvert, vous faites plein de collabs, vous vous baladez dans plusieurs styles.
Malted Milk : C’est cool, ça fait plaisir ! Je pense qu’on a toujours envie. Et d’ailleurs, c’est marrant parce que, tu vois, même le morceau Time Out, quand il y a eu la collaboration avec le BIM, tout le monde n’était pas chaud pour ça (rires). Je ne dirai pas les noms, mais ça a amené un vrai débat. Mais à certains moments dans le projet, je reprends ma position de leader parce que je tranche. Quand je suis sûr de mon truc et que je veux garder ma direction, ils me laissent la prendre.
Mais le fait qu’Igor et Damien soient force de proposition sur des choses, je ne peux pas non plus, à chaque fois, faire ma star et dire : « Ça, je prends, ça, je ne prends pas. » Ce sont des échanges. En l’occurrence, sur Time Out, j’en avais un qui me disait : « Ah, t’es sûr que tu veux faire ça ? T’as vu le temps que ça va nous prendre pour faire les edits et refaire tout le morceau ? Ce ne serait pas plus simple de refaire une collab plus tard avec eux ? » Il y en avait un autre qui disait : « Les percus, je ne suis pas sûr. » Je me suis dit : « Arrête d’écouter les autres, va jusqu’au bout du délire. » Et c’est cool parce que finalement c’est un peu le morceau étendard du disque. Mais ça n’a pas été facile. Comme quoi, des fois, si l’instinct est là, il faut y aller.
La Face B : Il faut s’écouter.
Malted Milk : Oui, exactement. Mais ce n’est pas évident, parce que ça passe par le fait d’imposer un peu aux autres. Mais c’est ça, le principe du groupe, c’est aussi qu’on échange et qu’Igor, comme Damien, est capable de dire : « Ouais, je ne suis pas complètement d’accord avec vous, mais je suis le truc, on y va. » Et c’est ça, peut-être, qui fait la force du truc aussi. On est capables aussi d’accepter que la parole globale, elle marche, et que du coup, même si on n’est pas totalement d’accord, on y va.

La Face B : C’est ça être une équipe, en fait.
Malted Milk : C’est comme une entreprise.
La Face B : Je me demandais si tu avais un morceau préféré dans cet album, et pourquoi ?
Malted Milk : Je dirais peut-être le morceau avec Ben l’Oncle Soul parce que, justement, il a ce côté blues qui correspond à la racine du projet. Il y a un texte qui est assez… pas philosophique, mais rempli de choses autour de la croyance. Je trouve que le texte qu’a écrit Marco est vachement inspiré. Le morceau, c’est un morceau qu’on a enregistré hyper spontanément, qui correspond pour moi à une idée d’identité blues, tout en la mettant dans une espèce d’atmosphère un peu lourde, un peu poisseuse. C’est les racines de la musique que je kiffe. Et puis ce morceau-là, je l’ai vécu. Quand j’ai fait les prises de voix de Ben à la maison, il chantait à côté de moi. Donc, tu vois, il y a une symbolique de partage.
Il y a celui-là et Time Out. Mais c’est vrai que celui-là, il a quelque chose de particulier. D’ailleurs, ça a été un peu un morceau qui a énormément plu à tous ceux qui ont travaillé autour du projet, que ce soit le mec qui a mixé, les potes qui nous donnent leur avis. Et encore une fois, ce morceau-là, il y a des gars du groupe qui n’étaient pas forcément pour. C’est mon 49.3 !
La Face B : Et bim !
Malted Milk : Du coup, j’ai eu raison, encore une fois, parce que j’ai de supers retours sur cette chanson ! Il faut écouter son instinct.
La Face B : J’ai trouvé que le titre Midnight Hour était très proche de l’univers des Durand Jones & The Indications.
Malted Milk : Merci, merci, merci, merci ! C’était le but, c’était le but ! Trop bien, j’avais ça en tête tout le temps, depuis le début. Durand Jones, Durand Jones, Durand Jones. J’ai écouté Durand Jones pendant que je le faisais. Je kiffe trop Durand Jones. C’est un groupe super, entre le batteur-chanteur Aaron Frazer et l’autre chanteur Durand Jones. Du coup, il y a un vrai truc top. Et puis, musicalement, c’est bien. C’est moderne. Sur la prod, il y a un côté moderne, un peu avec du vintage. Tu vois, les prods sont mortelles. Et puis, c’est très connoté soul sixties mais avec de la modernité. Et en plus, j’ai adoré l’album d’Aaron Frazer, il est mortel. Un peu hip-hop sur les bords.
Et c’est vrai que, moi, c’est un peu mes deux albums, entre celui qu’il avait fait et l’autre. C’est un album qui a été produit par Daniel Quine Auerbach, le mec des Black Keys, qui a le label Easy Eye Sound. Dan Auerbach, c’est lui qui produit plein de bluesmen. Il est mortel, ce mec-là. Et du coup, l’album d’Aaron Frazer, c’est produit par eux. Franchement, pour moi, c’est le meilleur de ce qui se fait en soul. Durand Jones, je trouve ça trop classe. J’aimerais bien que le prochain album soit un peu comme ça. Qu’il y ait ce côté ouvert dans le son.
Je pense que Midnight Hour, il y a ce côté un petit peu comme ça. C’est Damien qui a apporté le riff du début. Il y avait un côté un peu Silk Sonic aussi, le projet de Bruno Mars. Et tu vois, il y avait ces influences-là aussi, en fait. Quand j’ai commencé à travailler la chanson, j’ai réécrit la mélodie, les paroles, avec Marco, j’ai refait plein de trucs dedans. Ce n’était pas facile, parce que tout le monde disait : « Chante-le comme ça », « mais non, essaye d’autres trucs ».
C’était compliqué, mais c’est vrai que j’avais toujours ce truc dans la tête. J’avais cette idée, justement, de beaucoup d’air. Le côté assez épuré. Et ça me fait trop plaisir que tu me dises Durand Jones parce qu’il y avait vraiment ça. Je voulais un truc un peu sweet, à la cool.
La Face B : Trop bien !
Malted Milk : Voilà, super, ça me fait trop plaisir !
La Face B : Du coup, j’imagine que ça fait partie de vos influences musicales, Durand Jones, mais il doit y en avoir d’autres ?
Malted Milk : Il y en a plein. Si tu veux parler de trucs actuels, c’est vrai qu’il y a Silk Sonic parce que Bruno Mars, c’est un sacré chanteur, puis le mélange des deux, c’est hyper bien. Après, effectivement, Durand Jones. On aime bien aussi Saint Paul and the Broken Bones, tu vois, les trucs de soul où les mecs, d’un album à l’autre, produisent des trucs super différents, c’est hyper intéressant.
Tu vois, tu as ceux qui font les gardiens du temple, qui gardent la ligne hyper classique, qui est hyper bien, avec les nouveaux comme Jalen Ngonda, qui est quand même un sacré chanteur. Puis après, tu as tous les labels autour qui font des trucs entre le hip-hop, la soul. Big Crown Records aussi, on kiffe de ouf.
Je commence à avoir l’idée de bosser avec un producteur, de me dire : « Osons un jour aller voir un gars qu’on kiffe. » On va voir ce gars, on va lui proposer de travailler ensemble sur un album, quitte à faire venir le mec en France. C’est plus simple que de faire venir 7 mecs aux États-Unis ! Mais tu vois, c’est ce qu’a fait Tiwayo, par exemple. Un jour, il est venu à Nantes pour parler de la soul, pour parler de musique. Et lui, il s’est dit : moi, je vais enregistrer mon truc aux États-Unis. Je vais contacter Adrian Quesada, le mec de Black Pumas. J’ai dit : « Ah ouais ? »
Puis le mec, il est allé le voir, ils se sont mis d’accord. Et je pense que le mec ne lui a pas pris 3 millions de dollars non plus, tu vois ? Il est parti là-bas faire son album et je trouve ça top. Je me suis dit que le mec a du courage parce qu’il faut oser. Du coup, je me suis dit qu’il faut qu’on soit capables, un jour… Vu que là, il y a une bonne dynamique autour du projet. On a quand même passé un cap, on a un gros stream sur certains titres. Le projet a une envergure, donc si tu vas voir des producteurs, c’est plus facile.
On a plusieurs idées, mais je pensais à un gars qui est génial, qui s’appelle Paul Butler, qui a fait un album de St. Paul and the Broken Bones, qui a fait des albums des Teskey Brothers. C’est hyper bien. Et ce gars-là, il a aussi fait un album de Vanessa Paradis !

La Face B : Trop drôle !
Malted Milk : C’est assez marrant. Et l’album, il est cool, d’ailleurs. Bref, tu vois, c’est des idées comme ça. C’est bien de rêver, de continuer à rêver, en fait, et de se dire que, des fois, il faut oser aussi se donner des possibilités. Là, c’étaient un peu les deux albums du confinement, entre guillemets. Bien sûr, on en a un peu marre de parler du confinement, mais c’est vrai qu’on a eu une méthode de travail liée aussi à ce qu’on vivait à l’époque. Je pense que ça a déjà permis de faire ce truc-là, c’était dans un cadre particulier.
Maintenant, voilà. Je pense qu’il y a plein de façons d’écrire des chansons, plein de façons de le faire. Donc voilà, on verra. Je pense qu’on ne sera peut-être pas dans la même méthodologie, mais c’est ça qui est cool.
La Face B : Je me demandais s’il y avait des artistes avec lesquels vous rêveriez de faire des collabs ?
Malted Milk : Il y en a pas mal, certaines plus accessibles que d’autres. Si on parle d’artistes étrangers, plutôt des chanteurs. Mais franchement, nous, on est très ouverts. Moi, je rêverais trop de faire un morceau avec Aaron Frazer ou Durand Jones, des gens comme ça. En tout cas, nous, on est vachement inspirés par tout ça.
Les Américains, ils ont toujours eu une longueur d’avance, entre guillemets. C’est aussi leur musique, c’est leur culture. Et du coup, on est un peu en admiration, mais c’est vrai que, des fois, il faut oser. Même si on est français, on a aussi notre particularité. En n’étant pas là-bas, en ne vivant pas aux États-Unis, on a un recul différent, on a des mélanges musicaux qui ne sont pas les mêmes non plus. Du coup, il faut aussi cultiver cette différence. Je pense qu’on a peut-être passé le cap de la copie. Même si tu as reconnu Durand Jones, malgré tout, c’est nous.
La Face B : Oui, c’est vous. Ça m’a fait penser à…
Malted Milk : Je pense que mon travail vocal, il est vachement aussi là-dessus. Malgré le fait que je chante en anglais, ce n’est pas ma langue maternelle, j’essaie de chanter avec ma voix. Je n’essaie pas d’imiter un gars ou un autre, même si j’ai mes influences.
La Face B : Bien sûr.
Malted Milk : C’est ça qui est difficile. C’est de trouver ta façon de… Et c’est vrai qu’en France, il y a plein de super artistes mais, des fois, il y a des chanteurs ou des chanteuses qui vont tomber dans ce stéréotype. J’aime bien écouter des chanteurs qui chantent avec leur voix.
J’avais fait un super stage de chant à Nantes avec un mec qui s’appelle François Valade, qui est un super prof. C’était un stage sur l’anglais, un travail de l’accent anglais dans le chant. Et c’est hyper intéressant. Et lui, il me disait : « moi, quand j’ai commencé à chanter, mon goal c’était Stevie Wonder. Mais je me suis tellement évertué à chanter comme lui que je me suis perdu. »
Il s’est rendu compte qu’il n’avait pas la voix de Stevie Wonder et qu’il n’y arriverait jamais. Il s’est tellement pris la tête à comprendre comment ça fonctionnait que, du coup, il est devenu prof de chant. Vraiment, il est hyper fort pour faire comprendre aux chanteurs qu’ils ont leur voix, c’est la leur et ce n’est pas celle d’un autre. Tu ne cherches pas à imiter. Chante la chanson du gars, mais avec ta façon de la faire. C’est comme quelqu’un qui va vouloir chanter comme Aretha Franklin, mais qui n’a pas du tout la voix d’Aretha Franklin.
Quand j’ai fait le stage, chaque personne avait choisi un morceau. J’ai vu des chanteurs ou des chanteuses chanter leur chanson. Et j’ai vu comment il a amené les personnes à chanter avec leur voix propre. Et tout d’un coup, paf ! Tu avais l’émotion qui se dégageait du truc. Parce que la personne était en connexion avec elle-même et pas dans l’idiome d’un truc impossible à atteindre. J’essaie de trouver un peu ce côté-là. C’est ma voix, c’est moi. Je ne suis pas machin ou bidule.
La Face B : Tu es toi. Et ça marche !
Malted Milk : Tant mieux, merci.
La Face B : Et dernière question, qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter pour les trente prochaines années ?
Malted Milk : Ah, trente ? J’aurai quatre-vingts ans, non ? C’est ça. En tout cas, des dates, des concerts. J’aimerais bien que Malted Milk reparte davantage sur la route. Ça fait quelques années qu’on joue moins régulièrement. Aussi à cause du nombre de musiciens, des complexités financières d’aujourd’hui. Mais vraiment, nous, on a super envie de se donner les moyens de repartir sur la route. Qu’on puisse avoir de vraies périodes de tournée.
On a tous des projets un peu en parallèle. Le problème, c’est quand on n’a pas beaucoup de dates et que c’est en mode gruyère. C’est compliqué à organiser. Là, en ce moment, il y a plutôt une période de concentration avec des dates, une belle date à La Cigale. C’est hyper bien parce que ça dynamise le projet sur une période courte. Ça concentre les énergies. Et c’est vrai que moi, si j’avais un rêve, ce serait d’avoir un focus sur des moments qui permettent que tout le monde aille dans le même sens. Et encore une fois, quand c’est éparpillé tout au long de l’année, avec des petites dates par-ci par-là, tu vas d’un concert à l’autre. Quand tu n’as pas joué depuis un mois ou deux, il faut s’y remettre. Il faut passer du temps. Donc oui, ce que je souhaite, c’est que les collaborations continuent, qu’il y ait de belles dates.
La Face B : Je vous souhaite le meilleur pour la suite.
Malted Milk : Merci.