Entrevue musique et enfance #2 : Isaac Delusion

Dans notre esprit, l’enfance et la musique sont fortement liées, l’un nourrissant l’autre et inversement. Cet été, entre la France et le Québec, on est allé à la rencontre d’artistes qu’on affectionne pour discuter avec eux de leur rapport à la musique dans leur enfance et de l’enfance dans leur musique. Des conversations souvent intimes et qui débordent parfois. Pour ce second rendez-vous, on est allé retrouver Loïc de Isaac Delusion pour parler musique, enfance et walkman playschool.

La Face B : Est-ce que tu te rappelles de tes premiers souvenirs musicaux ?

Isaac Delusion : Oui, je me rappelle des premiers trucs que j’ai aimés. Mon père écoutait pas mal de musique à la maison. Il écoutait beaucoup Neil Young par exemple et Pink Floyd. Finalement, il me faisait écouter ça quand j’étais gamin, quand j’avais j’imagine 8-9 ans. Et moi, je n’aimais pas trop ça. Ça me barbait plutôt qu’autre chose. Et un jour, j’ai eu un espèce de déclic. Je me suis rendu compte qu’en fait, c’était hyper bien. C’est comme quand tu es gamin et que tu manges des légumes, on te fait manger des légumes que tu n’aimes pas. Et puis d’un coup, à l’âge adulte, tu te dis : mais en fait, c’est bon. Ça m’a fait ça. Donc, je pense que c’est un peu comme ça que j’ai construit ma culture.

Par exemple, un jour, il était parti à Chicago. Il avait ramené un CD de blues, un vieux CD – qu’il avait trouvé dans un bar. Et je me rappelle que j’avais écouté ce truc-là en boucle. J’ai surtout un souvenir : à l’âge de 6 ans, j’ai eu comme cadeau de Noël un petit Walkman PlaySchool rouge et blanc avec des touches jaunes et deux cassettes. Une cassette de Dangerous de Michael Jackson et l’autre c’était Bad. Deux cassettes de Michael Jackson. Et en fait de 6 à 15 ans, je n’avais que ces deux cassettes-là, que j’ai écoutées à l’infini en boucle. C’est pour ça que pour moi, ce sont ces deux albums qui sont directement reliés à mon enfance. Dès que j’entends un son de DX7, ça me ramène à cette époque.

LFB : Est-ce que tu as appris un instrument dans l’enfance ? Est-ce que c’était une volonté de ta part ou une volonté de tes parents ?

Isaac Delusion : Non alors moi, je n’ai appris aucun instrument. Je suis vraiment autodidacte. Je me suis mis à la guitare assez tard, vers la vingtaine. Mais j’ai commencé en fait à bricoler avec un enregistreur justement. Encore une fois c’était un truc que mon père avait. Il était businessman, tu sais il y avait des espèces de petits dictaphones avec des mini cassettes dedans pour prendre des notes. Et moi, quand j’étais gamin, j’avais réussi à récupérer ce truc-là et je m’étais rendu compte qu’en fait, en appuyant sur le bouton enregistrer, mais pas à fond, tu pouvais doubler ton enregistrement. Et je me rappelle avoir expérimenté avec ce petit machin-là. Je faisais des superpositions, des trucs. J’ai toujours aimé vraiment bricoler l’audio, je m’en suis rendu compte un peu plus tard. J’ai toujours aimé la bricole, bricoler des trucs avec des cassettes depuis que je suis tout petit. Et finalement, quand on m’a fait découvrir la MAO avec les ordinateurs, j’ai l’impression d’avoir plongé dedans parce que c’était un peu un truc que j’aimais faire, la bricole.

LFB : Tu penses que si, par exemple, tu avais une formation musicale un peu plus stricte, ça aurait pu avoir une influence sur ta vision de la musique ?

Isaac Delusion : Ouais, je pense. Et d’un autre côté, j’étais un enfant avec un gros trouble de l’attention. D’ailleurs, j’ai toujours ça. Ça ne me facilite pas la vie au quotidien. Et je pense que moi, typiquement, si j’étais ce genre de profil, les professeurs de musique, ils se seraient arrachés les cheveux. Parce que j’ai une attention qui est très compliquée. J’ai vraiment beaucoup de mal à me concentrer. Ça a toujours été un peu compliqué les apprentissages un peu scolaires, rigoureux. Je crois que je ne suis simplement pas capable mentalement. C’est une bonne chose qu’on ne m’ait pas mis comme ça un peu à la dure à la musique depuis le plus jeune âge, parce que je pense que ça m’aurait dégoûté et ça aurait peut-être fait l’effet inverse.

Je n’en aurais peut-être jamais fait. Et je sais que mon fils est pareil que moi, il a le même trouble de l’attention. Je vois bien comment il est et je vois qu’il a une créativité, qu’il a vraiment un truc à ce niveau. Mais je n’ai pas envie de le faire chier à le forcer à apprendre la théorie et tout. J’ai l’impression que s’il a envie de faire de la musique, il se débrouillera comme moi un peu et il apprendra par lui-même.

LFB : On parlait de Bad de Michael Jackson. Comment tu as vu que tes goûts ont évolué entre l’enfance et l’adolescence ? Est-ce que tu as l’impression que c’est un truc qui s’est cristallisé à un moment ou est-ce que ça continue à évoluer pour toi ?

Isaac Delusion : Ça continue d’évoluer. J’ai toujours été assez sensible à la musique, notamment à la pop. Je me rappelle quand j’étais gamin, j’entendais des trucs à la radio qui me fascinaient. J’ai toujours été un peu dans la mélodie. Je crois que c’est un truc qui ne vient pas forcément des parents parce que mes parents ne sont pas musiciens. Je ne sais pas d’où c’est venu. Ma mère était hôtesse de l’air, mon père était dans le business donc aucun rapport. Mes grands-parents n’étaient pas musiciens non plus.

Et pour répondre à ta question, j’ai l’impression qu’à l’adolescence, c’est une période où finalement tu vas écouter un peu ce que tout le monde écoute et tu vas te persuader que c’est cool. Et puis il y a ceux qui vont en rester là, et ceux qui vont un peu creuser le sillon un peu plus loin et puis qui vont finalement finir par affiner leur goût. Moi typiquement quand j’étais ado, c’était la mode du punk à roulettes. Il y avait Blink-182, ce genre de truc. Je sais que tous mes potes écoutaient ça, tous les gars un peu cool écoutaient. Pareil, il y avait des trucs de métal Slipknot, et j’ai l’impression que j’écoutais un peu ça pour faire comme tout le monde.

Et à un moment donné, je me suis dit qu’il y avait d’autres trucs. Et j’ai commencé un peu à aller vers des styles de musique que mes potes n’écoutaient pas forcément. Tu vois, je me suis mis à écouter les Smashing Pumpkins, par exemple. C’est un groupe des années 80, 90 et en 2000, c’était déjà fini. Et j’ai découvert le rock indé, en affinant un peu ce truc avec l’arrivée du téléchargement, du streaming et tout. J’ai commencé vraiment à aller fouiller. Et puis après j’ai découvert un peu les trucs comme Blond Redhead. C’est comme ça que j’ai fini par créer Isaac Delusion. En affinant petit à petit mes goûts.

LFB : À quel moment de ta vie tu t’es dit que c’était de la musique que tu voulais faire et rien d’autre ? Est-ce que tu as goûté justement à un métier un peu « adulte » ?

Isaac Delusion : Ouais bien sûr. J’ai eu des petits boulots quand j’étais jeune adulte. Et en fait, encore une fois je pense que je suis le genre de personnalité où si je ne fais pas un truc dans lequel j’ai un peu le lead sur le côté indépendant… Je pense qu’avec quelqu’un comme moi, ça aurait été très compliqué de travailler en entreprise. Je ne sais pas si j’aurais vraiment pu faire ça. Et je me rappelle qu’en fait, à l’époque, j’avais un groupe de musique quand j’ai commencé à faire de la scène. C’était un groupe de folk musique un peu irlandais et tout. Et j’étais avec deux gars qui étaient assez talentueux. Il y en avait un des deux qui voulait vraiment vivre de ça. Et moi j’étais un peu dans cette optique-là mais je trouvais ça un peu… Pour moi, c’était hyper compliqué d’en vivre. Tout ce que je savais, c’est que j’avais vraiment envie de continuer à jouer de la guitare.

C’était ma seule préoccupation, jouer de la guitare tout simplement. Et quand j’ai commencé à ne plus aller en cours pour jouer de la gratte toute la journée, ma mère a commencé à vraiment s’inquiéter. Quand je lui ai dit que je voulais faire de la musique, ça a été un peu étrange. Mais finalement, j’ai eu la chance d’avoir des parents qui croyaient en moi quand même un minimum et qui ne m’ont pas freiné dans mon parcours. À la base, ce n’était pas gagné. J’ai retourné toutes les petits troquets de Paris cinq fois de suite. J’ai fait ça des années. Avant de créer Isaac Delusion.

C’est un projet avec lequel il y a eu un succès assez soudain, mais ce n’est pas arrivé de nulle part. Avant, j’ai bien bourlingué quand même. Je sais ce que c’est justement d’être complètement… je ne vais pas dire « anonyme » parce que c’est un terme un peu étrange. Mais quand t’arrives et que personne t’écoute et qu’en fait les gens s’en foutent… J’ai fait ça pas mal d’années. Finalement, ça m’a donné un recul. Maintenant je sais ce que c’est, je sais ce que ça coûte d’être écouté, et la chance que j’ai d’avoir un public. Je le sais parce que j’ai vécu aussi l’inverse, et je sais ce que c’est quand personne n’en a rien à foutre. Et 90% des artistes, malheureusement, ils sont dans un truc où les gens s’en foutent. Et c’est triste. Et ça n’a rien à voir avec le talent. C’est juste une corrélation de plein de trucs. Il faut être là au bon moment. Il faut savoir saisir sa chance. Il y a un truc un peu mystique quand même avec tout ça.

LFB : Justement, dans ta création musicale, est-ce que c’est important pour toi de garder une forme de naïveté enfantine quand tu crées et quand t’écris ?

Isaac Delusion : Bien sûr. Je fais tout à l’instinct. Je n’ai aucune théorie musicale, je fais tout à l’instinct, à l’oreille, à l’envie. Je pense que c’est un peu ma façon de fonctionner et je garde vraiment un lien avec mon enfance dans la créativité. Pour moi, c’est essentiel parce que j’ai l’impression que parfois il y a certains musiciens qui sont un peu formatés par leur savoir et qui vont aborder la chose de façon très intellectuelle.

C’est une façon de voir les choses mais moi ça ne me touche absolument pas. J’ai l’impression que la musique c’est un peu comme la peinture, tu n’as pas forcément besoin d’avoir une grande technique pour toucher les gens. Il suffit juste d’avoir un truc un peu brut. Il n’y a pas vraiment de règles. Et c’est ça qui est hyper plaisant dans l’art en général. Quand tu regardes du Monet, il y a un côté quand même hyper brut. Même si c’est virtuose, tu sens quand même qu’il y a un truc presque enfantin. Et après, quand tu regardes un mec comme Basquiat, qui a vendu je ne sais pas combien de tableaux… J’ai montré une expo de Basquiat à mon fils, il m’a dit c’est du gribouillage. Mais c’est du gribouillage cool en fait. Je ne sais pas comment expliquer. Pour moi, la musique, c’est pareil.

LFB : Et du coup, à l’opposé, tu as tout le côté business qui s’infuse dans ta musique. Est-ce que c’est difficile de garder cette pureté-là et de ne pas avoir des réflexions de placements pécuniaires ou des gens qui brusquent un peu ta créativité ?

Isaac Delusion : Ouais bien sûr. Je pense que ça fait partie du truc à porter quand tu as de la reconnaissance. Tu dois faire avec ça. Et je pense que la différence entre les artistes qui perdurent et ceux qui font des carrières de quelques années et puis après qui disparaissent, c’est justement savoir garder ce côté un peu naïf. Et c’est ça qui va pousser toujours à renouveler. Mais quelque part il y a ce truc aussi de l’inconnu où quand tu as fait un truc qui marche, les gens vont te demander fatalement de faire la même chose. Et parfois, c’est mieux d’aller dans un truc inconnu.

LFB : Écouter la petite voix dans sa tête.

Isaac Delusion : Ouais c’est ça mais ce n’est pas évident. Finalement, j’ai l’impression que l’art c’est un truc que tu fais pour te faire plaisir et pour te soigner toi-même avant tout. Et ça c’est facile de l’oublier. À un moment donné, tu as vite tendance à faire les trucs pour les autres et à réfléchir en fonction des autres en se disant : est-ce que ça va leur faire plaisir ? Mais je pense pas que ce soit une bonne manière de créer.

LFB : Si tu devais choisir un de tes morceaux pour présenter ta musique à des enfants, tu choisirais lequel et pourquoi ?

Isaac Delusion : C’est une bonne question ça. C’est une autre discussion, mais il y a un enfant, c’est le fils d’une amie de ma copine, qui adore le morceau The Sinner. Et j’ai l’impression que c’est un truc qui a un peu marqué pas mal de gamins, avec cette espèce d’envolée vocale. Peut-être celui-là, mais c’est une question qui est très dure. Ce n’est pas évident. Tous, je pense !

LFB : Il y a un côté très attractif dans ta musique, par rapport au rythme et tout ça.

Isaac Delusion : Ouais, peut-être.

LFB : Si un enfant te croise et te dit après ton concert que lui aussi il a envie d’être artiste, tu lui dirais quoi ?

Isaac Delusion : Je lui dirais de ne pas avoir peur et de ne pas avoir honte de faire. Ne pas avoir peur de montrer ce qu’il fait. Et de croire en lui et de ne pas écouter ce que les gens disent. C’est ça je pense, il y a un truc un peu de confiance en soi. Peut-être de lui dire que peu importe la forme, peu importe l’aspect, l’important c’est de faire, tout simplement.

LFB : Est-ce qu’il y a quelque chose de ton enfance, que ce soit une émotion ou un objet, que tu as gardé avec toi et qui ne te quitteras jamais ?

Isaac Delusion : Ce fameux Walkman que j’ai eu pour le Noël quand j’avais 6 ans. C’était un Walkman PlaySchool blanc et rouge avec des petites touches jaunes, et puis un petit casque qui allait avec. Je l’ai toujours chez moi. Je trouve que c’est un super bel objet. C’est impressionnant parce que c’est un truc que j’ai dû avoir entre 93 et 95 et le truc est toujours là. C’est quand même incroyable. À l’époque quand même, ils te faisaient des trucs, c’était pas la même came. C’est marrant, je l’ai donné à mon fils parce qu’il nous restait des cassettes. Et pendant un an, mon fils l’a écouté et c’était incroyable. C’était un peu la passation. Maintenant à l’époque finalement des mp3 et tout…

Alors ce qui est marrant, c’est que nous quand même on a connu quand on était ado les lecteurs mp3. Mais les gamins de 10 ans, il n’y a que des téléphones pour écouter de la musique. Et c’est marrant parce que tu ne vas pas leur filer un téléphone en leur disant, tiens écoute de la musique. Il n’y a plus les lecteurs, ça ne se fait plus. Les pauvres gamins. Ils ne vont pas connaître ce qu’on avait nous. On avait des outils qui étaient dédiés juste à écouter de la musique. Eux c’est direct un téléphone. Il y a un truc un peu chelou. Et je trouve qu’il y a un truc qui s’est un peu perdu. Je sais que toute mon enfance, j’avais mes écouteurs dans les oreilles et j’avais un lecteur cassette ou alors plus tard des iPods.

LFB : Des trucs que tu enregistrais toi-même.

Isaac Delusion : Mais ouais, de ouf. C’est un peu triste je trouve. Maintenant tout est centralisé dans un téléphone.

LFB : Ils refont de plus en plus de cassettes.

Isaac Delusion : Ouais ça revient. C’est un objet qui est magnifique et c’est un peu une madeleine de Proust pour nous parce qu’on l’a vécu et tout. Par contre, j’ai essayé d’enregistrer de la musique sur cassette, c’est un enfer. Parce que quand tu es habitué à être sur un ordinateur, tout est facile, tu peux revenir. Alors que là, tu es obligé de faire retour arrière. Dès que tu te foires, tu ne peux pas recommencer. C’est un enfer total. Et tu te dis que les gars enregistraient quand même des albums là-dessus. C’est fou. Quand tu écoutes Elliot Smith, Either/Or, ça a été fait sur un 4 pistes. Tu te dis que le mec est tellement chaud. C’est inhumain.

Crédit Photos : David Tabary

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