C’est presque devenu un rituel. À chaque nouveau projet, le rappeur belge Peet nous donne une bonne raison d’aller à sa rencontre. À l’occasion de Joyboy, son quatrième album sorti ce vendredi 27 février, nous l’avons retrouvé dans son tout nouveau studio, en plein cœur de Bruxelles. Un nouveau lieu de rendez-vous il où signe un album plus mélodieux et organique, qui parle d’équipage, de silence, de pression et d’évolution personnelle. Un projet solaire, mais profondément humain.

La Face B : Hello Peet ! Alors, comment ça va ? Comment tu te sens à l’approche de la sortie de Joyboy ?
Peet : Le stress, je ne le ressens pas trop pour l’instant. C’est plus stressant quand tu commences la promotion de l’album, parce que là tu es en mode : « ok, vas-y, je vais te donner une nouvelle facette de moi ». Mais vu que ça fait déjà trois à quatre mois qu’on est dedans, j’ai déjà un peu donné la couleur du projet, du coup ça fait moins peur.
Je crois que ce qui fait le plus peur, c’est vraiment le premier titre. Quand tu arrives avec un truc qui va surprendre les gens, c’est ça qui est un peu plus flippant. Mais vu ce que j’ai déjà sorti, avec No Solo, par exemple, qui est un morceau qui, pour moi, est loin de ce que j’ai pu faire auparavant, même si ce n’est pas si loin que ça, parce qu’en termes de placement, de mélodie et tout, je ne suis pas si éloigné de ce que j’ai déjà fait. En revanche, en termes de prod et de musicalité, c’est différent.
Pour moi, c’est un son un peu plus OVNI dans l’album. Mais vu que je l’ai déjà sorti et que j’ai déjà eu des retours, j’ai moins peur maintenant de tout donner.
La Face B : Il y a aussi cette impression que tu as trouvé un certain rythme de croisière, avec des sorties tous les deux ans plus ou moins depuis ton premier projet, tout en étant serein. Est-ce que tu as trouvé ton flux de travail ? Est-ce que c’est devenu un peu plus une routine, justement ?
Peet : C’est vraiment ça. C’est plutôt une routine de travail. Je le disais d’ailleurs hier dans une de mes premières interviews : j’ai toujours rêvé de sortir de la routine, mais en fait, je suis complètement dedans. Parce qu’il y a la compo de l’album, le master, puis le mix, les promos, les clips, puis la tournée… et puis rebelote. C’est juste que maintenant, tu voyages un peu plus et tu rencontres plus de gens.
La Face B : Et dans toute cette routine, quelle est la partie que tu préfères ?
Peet : Ah, c’est les vacances ! (rires)
Après, si je devais choisir la partie plutôt du côté musical… ouais, c’est compliqué, parce qu’en même temps j’aime trop le studio. Mais en même temps, les premières dates, quand tu sens que ton album a déjà été digéré par les gens, qu’ils connaissent ta musique, te redonnent cet amour-là sur lequel tu as travaillé pendant un an et demi, deux ans, et que tu reçois tout ce love d’un coup… En termes de sentiments et de sensations, émotionnellement, c’est ce qu’il y a de plus fort.
La Face B : Et en vacances, justement, tu arrives à lâcher un peu la musique pour te reposer un maximum, ou tu as toujours une petite mélodie qui traîne dans la tête ?
Peet : Ah mais même quand je ne suis pas en vacances, je décroche. (rires)
J’ai besoin que Rayan (NDLR : manager de Peet) me rappelle un peu à l’ordre de temps en temps… Je n’ai jamais été quelqu’un de stressé, ni un acharné de travail. Après, bien sûr, ça dépend d’où je pars, mais je compose évidemment pour le plaisir.
Ça dépend vraiment de la destination. Par exemple, ma copine est grecque et elle a une maison familiale là-bas. Quand j’y pars, je prends mon ordi, et c’est un plaisir de fou de sortir sur la terrasse, de mettre mon casque, d’écouter du son en regardant la mer au loin. Ça me donne de l’inspiration, et c’est là que je compose par pur plaisir.
Par contre, c’est vrai que je me rends compte que je suis un peu un geek parfois. Par exemple, je me bute à fond sur des jeux vidéo bien précis, genre Elden Ring ou des trucs comme ça. Je me focus dessus à fond, et parfois j’oublie que j’ai des trucs à côté. Je suis conscient que c’est un truc que je dois apprendre à faire : me discipliner un peu plus. Mais franchement, d’album en album, de projet en projet, je sens que je suis beaucoup plus discipliné qu’avant.
Du coup, ouais, il y a des périodes comme ça où ce n’est même pas que je n’ai pas l’envie, mais juste que ça ne me traverse même pas l’esprit de faire de la musique. Et puis je me dis : « Ah bro, t’as un studio, tu loues ton studio tous les mois, vas-y quoi. »
Surtout que je suis dans un nouveau studio, ce qui me donne un nouveau souffle aussi. J’ai un nouvel endroit où faire de la musique. Tous mes précédents albums ont été enregistrés dans ma cave, mon garage ou la cabane au fond du jardin, et ce studio, c’est un renouveau pour moi. Ça veut dire que les futurs albums seront créés ici.
La Face B : C’est aussi, pour toi, d’avoir un endroit vraiment axé sur le professionnel et de te concentrer encore plus sur la création ?
Peet : On peut dire que c’est plus professionnel. Même Morgan, la semaine passée, je devais faire une sorte de pré-résidence pour préparer les futurs lives qu’on va faire la semaine prochaine. Je suis allé au studio à Uccle, et au final je lui ai demandé de venir ici, dans le studio du centre, etc. Et en fait, il s’est rendu compte que ça lui a fait un bien de fou, car comme moi, il est beaucoup plus focus dans ce studio : on sait qu’on est là pour bosser.
Parce que quand tu es chez toi, tu te dis : « Vas-y, je vais me faire un petit café… », puis tu vas dans le fauteuil : « Attends, je vais chiller un peu vite fait… » Et tu peux vite te laisser aller et perdre pas mal de temps. C’est comme, je ne sais pas si on le fait encore maintenant, mais bouger mes meubles de place, genre mettre le lit à gauche plutôt qu’au centre… comme un nouvel espace. Et le fait d’avoir un nouveau studio, c’est un peu ça aussi : un nouveau départ pour moi.
La Face B : Joyboy est une référence claire à One Piece. Qu’est-ce que cet animé représente pour toi ?
Peet : J’affectionne particulièrement ce manga, je trouve que les valeurs qu’il partage me ressemblent. Ce côté « je me suis réveillé, j’avais un rêve, donc j’ai foncé, j’ai pris ma barque et je me suis lancé dans la mer »… Puis j’ai rencontré des gens, qui sont montés dans ma barque, puis qui s’est transformée en bateau, puis encore d’autres personnes… Et sur le chemin, on a vécu des hauts, on a vécu des bas, on s’est engueulés, on a rigolé, on a pleuré ensemble, etc. Et cet équipage a grandi avec moi au fil du temps… Des gens sont venus, d’autres sont partis.
Je trouve que c’est un peu un effet miroir avec mon histoire, et avec celle de plein de gens qui ont des rêves, surtout. Et ce côté empathique de Luffy, le fait d’écouter vraiment les gens, de partager des choses avec eux… moi, je me reconnais beaucoup là-dedans.
La Face B : Et c’est quelque chose d’important pour toi, ce principe de vivre cette aventure en groupe, mais aussi d’avoir ce flux de personnes qui partent et qui reviennent, pour partager et avancer collectivement ? Qui serait ton Zoro par exemple ?
Peet : Je dirais que Rayan est mon Zoro, car je le vois comme mon bras droit. Morgan, si je devais donner à chacun un rôle dans l’équipage, ce serait le petit rigolo de l’équipe, par exemple. Mais il est là depuis le début avec moi. Blue est passé un moment, Filly Flingue aussi. Quand on a eu notre collocation, il y avait des gens qui ne faisaient pas de musique mais qui participaient à cette énergie. Donc, bien sûr, pour moi, c’est trop important.
En tout cas, au-delà de vouloir le mettre en avant, c’est comme ça que moi je vis la chose. Je ne suis pas un mec qui veut tout faire tout seul. Moi, je veux être avec mes potes, être en équipe, partir avec eux, rencontrer de nouvelles personnes. Même si je reste un peu solitaire et que j’aime parfois être solo, c’est un équilibre. Et y arriver tout seul ? C’est clair que je n’aurais jamais réussi. C’est sûr, pas à ce niveau-là en tout cas.
La Face B : Quand on écoute Joyboy, on ressent vraiment cette idée de voyage, presque en trois temps : d’où tu viens, où tu en es aujourd’hui, et enfin où tu aimerais aller. Est-ce que c’est un peu comme ça que tu avais pensé le projet dès la composition, ou est-ce que ça s’est dessiné au fil du travail ?
Peet : Ça s’est un peu dessiné comme ça, oui. Mais c’est vrai que, quand tu me le dis maintenant, il y a au début Rêver mieux, où je parle d’où je viens. Puis il y a une sorte d’interlude avec Vogue Merry, quand tu arrives dans ce petit moment de doute dans ta vie. Et sur la fin, tu as Joyboy. C’est vrai qu’il y a cette idée de voyage… mais ce n’était pas forcément conscient au départ. La tracklist, je l’ai surtout réfléchie musicalement, pour que tout soit cohérent.
Par exemple, commencer sur une intro guitare-voix, puis faire partir ça petit à petit, emmener les gens dans différentes étapes musicales, les faire voyager un peu, puis les faire redescendre à un moment… Je l’ai construit un peu comme si c’était un live, en fait.
À un moment, soit je terminais sur Joyboy, soit je commençais par Joyboy et je terminais par East Blue. Je pense que les deux manières fonctionnent. East Blue, c’est un morceau sur lequel je rends hommage à tous les gens pour qui je fais cette musique, ou en tout cas, qui m’inspirent, tous les gens que j’ai pu côtoyer dans ma vie aussi. Et au final, les deux options fonctionnent bien.
La Face B : Tu proposes beaucoup de messages dans chacun de tes projets. Aujourd’hui, Joyboy, il s’adresse essentiellement à qui ?
Peet : Je pense que, d’abord, c’est un message pour moi. En vrai, je me parle à moi-même, mais aussi à tous ceux qui vivent un peu la même chose que moi. Je parle de, et à, tous ces gars qui ont des rêves, qui charbonnent à côté dans des petits jobs, et qui, quand ils rentrent le soir, continuent à faire de la prod parce qu’ils croient vraiment en ce qu’ils font. Je crois que je m’adresse surtout aux rêveurs, et aux gars qui ont des objectifs dans leur vie.
La Face B : Et justement, qu’est-ce que ça représente pour toi de toucher des gens qui n’ont pas forcément le même récit, mais de fédérer à travers le tien et de réussir quand même à rassembler ?
Peet : Il y a des choses que tout le monde vit. Par exemple, quand je parle du décès de ma mère sur Mignon, c’est quelque chose que chacun va rencontrer un jour. Il y a plein de morceaux avec des thématiques que je traite de mon point de vue, mais tu peux les comprendre même si tu viens d’ailleurs, même si tu es d’une autre génération, ou d’un autre statut.
La Face B : Tu laisses aussi de plus en plus de place aux instruments dans Joyboy, et même dans ton univers de manière générale. Pourquoi ce choix, justement ?
Peet : C’est devenu naturel. J’écoutais beaucoup de musique quand j’étais petit. Ma mère avait tout ce côté jazz, soul et mon père était beaucoup plus dans le rock, la pop et tous ces trucs-là. Puis mon frère est arrivé avec le hip-hop, et n’arrêtait pas d’en mettre dans mes écouteurs.
Du coup, ça a créé tout ce melting-pot, et c’est ce qui fait ma patte aujourd’hui.
La Face B : Il y a aussi cette caractéristique, presque propre à toi : arriver à parler de sujets assez sérieux et personnels sans tomber dans le nihilisme, tout en gardant ce côté « solaire » et une forme d’espoir dans tes mots.
Peet : J’aime bien cette idée d’espoir… Mais tu as bien résumé ma musique. C’est parler de thématiques parfois dures, mais je vais toujours voir la lumière derrière la porte. J’ai toujours été positif dans la vie, même dans les pires moments. Et je pense que c’est quelque chose que ma mère et mon père m’ont inculqué.
Cette résilience, et le fait de se dire : « Frérot, la vie, elle est comme ça. » L’important, c’est surtout de continuer à avancer. C’est un peu mon combat de renvoyer de bonnes énergies, de toujours rester positif. Même dans les lives, c’est presque automatique : j’essaie d’être un maximum avec le public.
C’est marrant, ça me donne envie de rebondir là-dessus : j’ai l’impression que les gens pour qui tout se passe super bien ont parfois besoin d’écouter de la musique très triste. Et au contraire, ceux chez qui ça ne va pas ont besoin d’entendre l’inverse. Comme si tu avais besoin de trouver une sorte d’équilibre.
La Face B : Comme le chant, il y a aussi beaucoup plus de place pour les instruments organiques dans tous tes sons. C’est aussi quelque chose de naturel dans ton évolution musicale ?
Peet : C’est au-delà du côté familial. Depuis Mignon, je suis avec des musiciens sur scène, et plus j’avance dans mes projets, plus j’ai envie de chanter. Plus j’avance aussi, plus mes influences musicales se tournent vers des choses très instrumentales, organiques, vraiment musicales au sens large.
Je pense que j’étais à un moment de ma carrière où j’avais la possibilité de réunir tous ces gens-là, de passer dix jours ensemble et de vraiment travailler sur l’album. On l’avait déjà fait sur Mignon, et là on l’a encore fait davantage.
La Face B : Silencieux est un peu surprenant, parce que tu es quelqu’un de très solaire et communicatif tant sur scène qu’en interview. Dans ce morceau, on a l’impression que le silence prend une autre place. Qu’est-ce que tu as voulu exprimer à travers ça ?
Peet : Le morceau parle clairement de ce côté que je peux avoir de temps en temps, où je préfère fuir un peu le débat. « Vas-y, on en parle après »… et puis en fait, on n’en parle jamais. C’est un peu lié au morceau Entre nous, qui évoque cette difficulté, parfois entre hommes, d’exprimer vraiment ses sentiments. Silencieux rebondit un peu là-dessus, sauf que cette fois, c’est dans une relation amoureuse. Mais ça peut aussi être une relation amicale, ou même moi qui me parle à moi-même.
Ce qui est marrant, c’est que moi, je le trouve solaire, ce morceau. Je vais prendre un autre exemple : les gars qui font le plus de blagues sont souvent les mecs les plus tristes, tu vois. Évidemment, ce n’est pas une règle absolue. Moi, je ne suis pas un mec triste, mais j’ai un côté triste en moi, ça c’est sûr. Et heureusement que, quand je suis en société, j’arrive un peu à oublier ce côté-là.
C’est pour ça que j’ai du mal avec le silence quand je suis seul. Moi, quand je suis tout seul, j’ai du mal à rester sans bruit autour de moi. J’ai toujours besoin d’un fond sonore, de mettre la télé derrière, quelque chose. Parce que me retrouver seul avec le silence et moi-même, c’est plus compliqué.
La Face B : Ça fait plusieurs années qu’on te suit et qu’on se retrouve à chaque projet. Avec le recul, qu’est-ce qui a le plus changé chez toi, artistiquement et humainement ?
Peet : Je dirais que c’est devenu plus musical, plus mélodieux, plus chanté. Il y a aussi plus de maturité dans ce que je dis. C’est un peu cliché de dire ça, mais c’est la vérité.
De mon côté, j’ai quand même vécu beaucoup de concerts, beaucoup de pression liée aux sorties d’albums. Parfois, je combattais cette pression avec l’alcool, les sorties, la fumette. J’évitais d’affronter les choses.
Et là, je crois que je suis en train de passer un cap, où j’affronte mes soucis autrement. Comme aller courir par exemple. C’est quelque chose qui fait beaucoup plus de bien que de sortir.
Je me rends compte qu’il y a plein de choses que j’aimais faire il y a cinq ans, ou que je pensais aimer, qui, en réalité, ne me font pas du bien. J’évolue, tout simplement, en tant qu’humain.
Mais je suis curieux de voir maintenant ce que je vais vous dire dans deux ans dans la prochaine interview (rire).
