Le Supersonic n’a jamais caché son goût pour les clins d’œil pop et les références bien senties. Et quoi de plus logique, en 2026, que de rejouer la trend 2016 ? La mythique salle parisienne du quartier Bastille s’apprête en effet à franchir un cap symbolique : dix ans d’existence. Du jeudi 5 au dimanche 8 février 2026, le Supersonic voit les choses en grand avec quatre soirées de célébration, pensées comme un mini-festival : une dizaine de concerts, des DJ sets à foison et quelques goodies pour marquer le coup.

Comme dirait la marionnette de Jacques Chirac aux Guignols de l’Info : « Putain, 10 ans déjà !« . 2016, justement… Quels souvenirs vous en restent ? Probablement des nuits longues, bruyantes et imbibées de gin & tonic, du moins si l’on se place du côté des fondateurs, qui avaient alors décidé de rendre hommage aux frères Gallagher en baptisant leur antre. Dix ans plus tard, le bilan donne le vertige. Plus d’un million de spectateurs, près de dix mille concerts gratuits: les chiffres sont impressionnants.
Et surtout, les noms qui ont foulé cette scène devenue culte parlent d’eux-mêmes. Bien avant d’exploser ailleurs, des groupes aujourd’hui incontournables sont venus y faire leurs armes et retourner la fosse : Yungblud, Amyl & The Sniffers, Wet Leg, Working Men’s Club, Fat Dog, English Teacher, Say She She, DEADLETTER, Gwendoline, Pogo Car Crash Control, The Odds… La liste pourrait continuer encore longtemps. Elle témoigne surtout d’un flair redoutable : celui de programmateurs capables de sentir battre le cœur de la scène émergente, qu’elle soit française ou internationale.
Et le Supersonic ne s’arrête évidemment pas là. Avec sa salle annexe, le Records, le lieu s’affirme comme un véritable défricheur grâce à plusieurs rendez-vous incontournables au fil de l’année : Block Party au printemps, They’re Gonna Be Big à l’automne, sans oublier les soirées Pitchfork qu’il accueille chaque mois de novembre. Autant de temps forts, souvent uniques, qui permettent de découvrir aujourd’hui les artistes que l’on retrouvera demain en tête d’affiche de salles bien plus vastes. La scène française y trouve également une place de choix avec le festival Restons Sérieux, dédié à des projets aux sonorités alternatives et aux textes volontiers décalés.

Mais au Supersonic, la mémoire ne se forge pas uniquement dans la fosse. Certains souvenirs se brouillent aussi au fil de nuits joyeusement arrosées, car ici la fête ne s’arrête jamais aux concerts. Le lieu prolonge l’expérience avec des soirées pop-rock devenues cultes, à l’image de la Trilogie du Samedi Soir, plongée assumée dans le kitsch des années 90-2000, ou de l’incontournable Fuck Forever, temple de l’indie décomplexée.
Au fil des années, la programmation nocturne s’est encore enrichie : soiréesDisco, UK, US, New Wave, Hyperpop, Cinéma, 80s, 90s, French Touch… Une diversité foisonnante qui révèle surtout un même plaisir coupable : celui de se retrouver, de danser et de communier autour de références fédératrices. Et pour parfaire ce rôle de centre culturel musical, les tributes du dimanche soir rendent hommage aux grandes icônes du rock, dans un esprit de transmission et de célébration.
En l’espace de dix ans, le Supersonic est devenu bien plus qu’une simple salle de concerts : un véritable lieu de vie rock, bouillonnant et singulier, dont l’influence dépasse largement les frontières parisiennes et qui s’impose aujourd’hui comme une référence unique en Europe. Pour marquer cet anniversaire, un livre collector verra le jour, rassemblant anecdotes, archives et photos souvenirs de ces dix années folles. Un nouvel objet de mémoire qui vient inscrire un peu plus le Supersonic dans l’histoire du quartier de Bastille, et compléter le jeu de société déjà paru à l’issue de la période post-COVID.
Pour célébrer ces dix ans comme il se doit, les programmateurs ont avant tout choisi de rendre hommage aux groupes qui ont marqué le lieu de leur passage, à celles et ceux qui ont fait vibrer la scène et contribué à forger l’âme du Supersonic au fil des années.
Jeudi 5 février
Riva Sinistra
C’est un clin d’œil aussi évident que mérité de la part de la salle. Riva Sinistra est le groupe ayant le plus joué au Supersonic depuis 2017, et ce nouveau concert ne fera que renforcer sa place en tête du classement. Une fidélité rare, presque organique, qui témoigne du lien fort entre le groupe et le lieu. Porté par des textes introspectifs et mélancoliques, Riva Sinistra assume pleinement ses influences britanniques, convoquant un imaginaire qui n’est pas sans rappeler Arctic Monkeys. Cette filiation flatteuse leur sied parfaitement. Sur scène, le groupe déploie une élégance sombre et une intensité contenue, confirmant son statut à part sur la scène alternative française.
chest.
Le quintet post-punk français est sans doute le groupe qui monte en ce moment, porté par une série de prestations mémorables : Rock en Seine, La Maroquinerie en première partie de Jehnny Beth, puis plusieurs festivals en Angleterre et aux Pays-Bas. Une ascension fulgurante qui n’a rien d’étonnant tant les cinq musiciens impressionnent par leur maîtrise et leur exigence sonore. Véritable pur produit du Supersonic, chest. compte en son sein cinq ingénieurs du son (passés ou encore en activité dans le lieu), un détail qui explique en partie la précision redoutable de leurs lives. Porté par la puissance d’IDLES et la fougue de DITZ, le groupe déploie une énergie sauvage, frontale, aussi brutale que savoureuse.
Cooper T
Ils ne sont pas irlandais, mais on pourrait sans peine les considérer comme les cousins britanniques de Kneecap. Sur une base post-punk tendue, les Mancuniens rappent, chantent et saturent leurs sons pour jouer sur des contrastes permanents entre tension électrique et refrains chargés de mélancolie urbaine. Leur approche évoque aussi Sleaford Mods, jusque dans la verve frontale des textes. Et qui sait, verra-t-on apparaître Jason Williamson, avec qui ils partagent les lyrics sur One Stop ?
Welly
Étonnant, mais vrai : de très bons groupes peuvent aussi venir de Southampton, et pas uniquement de Brighton. Déjà remarqués à Paris en 2023 lors d’un enchaînement réussi entre le Truskel et le Supersonic, Welly revendique une filiation claire avec Talking Heads. Le résultat ? Une indie pop post-punk délirante, aussi intelligente que remuante. Sur scène, l’énergie est contagieuse, et le groupe viendra défendre avec panache son premier album, Big In The Suburb, sorti l’an dernier.
NERVES
Le groupe de Dublin est de retour pour une quatrième apparition, prêt à déployer son post-punk lourd et sous tension, porté par des guitares abrasives et des rythmiques sèches. NERVES capte avec justesse l’angoisse et la lucidité d’une génération, au sein d’un univers sombre et magnétique. Leur nouvel album, paru en 2025, pousse encore plus loin le curseur avec une approche plus punk et expérimentale, annonçant un live aussi intense que captivant.
Vendredi 6 février
Smudged
Si vous les avez manqués lors du dernier Block Party, voici l’occasion parfaite de réparer cette erreur. Leur concert fut sans doute le plus barré de toute l’édition. Les Hollandais débordent d’esprit punk et d’ivresse communicative. Véritable pile électrique, le chanteur et leader Bart Hoogvliet n’hésite jamais à descendre dans la fosse pour narguer, provoquer et danser avec le public. Une attitude à l’image de la musique du groupe : brute, instinctive et totalement imprévisible.
Whitelands
À peine une semaine après la sortie de leur nouvel album Blankspace, Whitelands s’invite aux festivités pour en dévoiler les premiers titres sur scène. Moins shoegaze que son prédécesseur, ce nouveau disque assume une énergie rock alternative plus affirmée, recentrant le propos et évitant les clichés du genre. Le curseur est mieux ajusté, plus percutant. Le morceau éponyme, véritable pépite, risque d’ailleurs de s’accrocher durablement à vos esprits.
Femme Fugazi
Projet néerlandais de la scène alternative, Femme Fugazi évolue à la croisée du post-punk,de la noise et du spoken word. Leur musique est tendue, viscérale, faite de textures rugueuses et d’une urgence presque cathartique. Sur scène, le groupe livre un live intense et sans concession, où l’impact émotionnel prime sur le confort, évoquant par moments l’énergie brute et frontale d’Amyl & The Sniffers.
Samedi 7 février
Curser
Après deux groupes néerlandais la veille, le curseur se déplace vers le sud de l’Angleterre avec le son froid et nerveux du quatuor Curser. Réputé pour ses prestations saisissantes, le groupe enchaîne rythmiques percutantes et guitares rugueuses sans jamais relâcher la pression. Leur album Allostatic, paru l’an dernier, sera au cœur de ce concert, porté par une intensité qui fait ressurgir, par moments, l’ombre du grunge des années 90, version tendue et contemporaine.
Crimewave
Révélation de la dernière édition de They’re Gonna Be Big, Crimewave sera le seul projet solo de ce week-end. À la croisée du rock et de l’électro, l’artiste nous enveloppe de textures saturées et glitchées, évoquant parfois Aphex Twin. En live, l’expérience surprend et captive, brouillant les frontières entre les genres. Il avait d’ailleurs marqué les esprits avec une reprise habitée de Slowdive, When the Sun Hits.
Y
Avec un nom aussi minimaliste, difficile de les repérer sur les internets… mais impossible de les oublier une fois sur scène. Mené par Adam Brennan, membre de Fat White Family, Y développe un post-punk fanfaresque, imprévisible et délicieusement rafraîchissant, souvent qualifié de wonk rock. Saxophone omniprésent, batterie frénétique et grooves déviants composent une musique aussi chaotique que dansante. Sur leur single Why, le groupe s’aventure même du côté de la musique de mariage égyptienne, preuve d’un goût assumé pour le grand écart et l’audace.
©Crédit photo : Raw Journey