Il y a des albums qui brillent. D’autres qui éclairent doucement, même quand on a encore la bouche pleine de cendres. Avec Soleil mâché, Marco Ema livre un disque de reconstruction tranquille, traversé par le deuil, la nostalgie et ce besoin presque vital de poser moins de questions pour continuer d’avancer.

Apprendre à rester debout
De son vrai nom Marc-Antoine Beaudoin, Marco Ema fait partie de ces artistes qui prennent le temps, le temps d’écrire, de digérer, d’accepter. Membre du groupe Vendôme, il s’inscrit aussi dans cette joyeuse constellation des moustachus folkeux du Québec, quelque part entre Velours Velours et Valence, avec une sensibilité pop assumée et un attachement marqué aux mélodies qui s’installent doucement.
Sorti le 16 janvier 2026, Soleil mâché apparaît comme une suite logique à l’excellent Anyway, Mommy Love. Mais là où le précédent album vibrait d’élan et d’urgence, celui-ci semble correspondre aux dernières étapes du deuil : l’acceptation, puis la reconstruction. La perte, notamment celle du père, n’est jamais abordée frontalement, mais elle imprègne l’album comme une lumière basse, constante, impossible à ignorer.
Enregistré au Wild Studio à St-Zénon, dans une ambiance que l’artiste compare volontiers au film Shining, Soleil mâché évoque le retrait volontaire, le retour à la terre, l’exil à la campagne. Cette démarche se prolonge jusque dans la promotion, avec un jeu vidéo 8-bits créé sur mesure, une idée aussi ludique que cohérente avec un disque qui regarde en arrière tout en cherchant un nouveau point d’ancrage.
Au cœur de cet univers se trouve aussi une figure visuelle forte : le soleil mâché, créé par Loïc Lafrance et présent sur la pochette. À la fois rassurante et légèrement inquiétante (surtout), cette créature solaire agit comme un talisman imparfait, quelque chose qu’on garde près de soi pour se donner du courage. Une lumière qu’on accepte de mâcher plutôt que de fixer, résumant parfaitement l’état d’esprit de l’album : avancer avec ce qui reste.
Côté création, Marco Ema s’entoure d’une solide garde rapprochée : Cédrik St-Onge à la co-réalisation, Henri Kinkead (Héron), Pierre Guitard, Sandrine Masse, ainsi que Anthony Cayouette (Leone Volta), Raphaël Laliberté-Desgagné, Alex Métivier, Flavie Melançon et Roxanne Lamarche. Un travail collectif précis et sensible, qui donne à l’album sa grande cohérence sonore.

Des chansons comme des talismans
Jour férié
Dès l’ouverture, Jour férié pose les bases. « S’il fallait que le ciel tombe à nouveau / Je sais bien que je devrais le mettre à niveau » : Marco Ema ne nie pas les drames, il apprend à vivre avec. La chanson avance avec une douceur désarmante, portée par l’idée qu’il suffit parfois d’un matin calme, d’un air respirable, pour ne pas sombrer. Un manifeste discret sur la résilience ordinaire.
Soleil mâché
Pièce centrale de l’album, Soleil mâché en incarne toute l’ambiguïté. Marco Ema n’y cherche plus à « jouer gros » ni à « voir flou », mais à retrouver une forme de clarté imparfaite. Le retour au bercail, la mère qui devine tout, les grands espaces silencieux : autant d’images qui traduisent ce besoin de se recentrer après la chute. Une chanson douce, mais jamais complètement apaisée.
Feu de paille
Sans doute l’une des pièces les plus fortes du disque. Feu de paille regarde la finitude droit dans les yeux (« On va tous finir dans un brasier ») sans jamais sombrer dans le fatalisme. Ici, la mélancolie laisse place à la résilience : même éphémère, le feu réchauffe. Une chanson marquée par le deuil, mais surtout par l’envie sincère de continuer à toucher les autres, même brièvement.
<3
Avec <3, Marco Ema livre l’une de ses chansons les plus fragiles. « Je dis pas que j’ai envie de mourir / Pour pas faire de peine à ma mère » : les phrases tombent comme des pensées jetées au hasard, lourdes mais jamais théâtrales. Le refrain « je dis ça, je dis rien » agit presque comme un mécanisme de survie face au poids du monde, comme une prière ou une incantation pour contrer le mauvais sort. Une pièce bouleversante par sa retenue, qui illustre parfaitement la pudeur émotionnelle de l’album.
Une douceur maîtrisée… parfois trop sage
Soleil mâché est un album impeccablement écrit et finement produit. Tout y est à sa place, peut-être un peu trop. À force de vouloir panser ses plaies avec douceur, Marco Ema frôle parfois l’effacement, comme si la pudeur prenait le pas sur le vertige. Certaines progressions rassurantes reviennent, certaines fins de chansons s’éteignent sans détour inattendu, laissant une impression de confort sonore.
Dans un début d’année particulièrement chargé en sorties, cette retenue peut donner l’impression d’un paysage musical légèrement lissé. Mais ce choix reste cohérent avec la démarche de l’artiste : ici, pas de grands éclats, mais une lumière constante, presque domestique. Un disque qui ne cherche pas à impressionner, mais à accompagner.
Lancer l’album, enfin
Marco Ema soulignera la sortie de Soleil mâché avec deux concerts de lancement, le 27 mars au Bain Mathieu, à Montréal et le 28 mars au Grizzly Fuzz, à Québec. Deux rendez-vous pour faire vivre l’album hors des écouteurs, là où ces chansons prennent tout leur sens : debout, ensemble, dans la lumière.