Pi Ja Ma : une conversation autour de Magnétofille

Avec Magnétofille, Pi Ja Ma s’offre un troisième album libéré où la musicienne libère sans contrainte sa créativité, son sens de la bidouille et sa voix. On a eu le plaisir de la retrouver à nouveau pour discuter de toutes les composantes de son Magnétofille.

LFB : Salut Pauline, comment ça va ?

Pi Ja Ma : Honnêtement, ça va plutôt bien. Juste, je me sens oppressée par la ville. Mais ça, du coup, on peut se cacher chez soi. Donc, c’est la bonne nouvelle. Même si même chez soi, parfois, tu as des voisins qui te cassent les couilles et des bruits dans la rue. Mis à part ça, c’est une bonne période. Je suis contente du côté fin de l’hiver, je n’en pouvais plus trop. Et toute la période de fin de l’album est trop bien. Il n’y a jamais eu autant de bonnes nouvelles. Je me balade dans la rue, on me fait des compliments. J’ai de la chance.

LFB : Est-ce que tu as l’impression que Magnetofille est l’album de Pi Ja Ma où il y a le plus de Pauline à l’intérieur ?

Pi Ja Ma : Clairement parce que déjà je l’ai fait dans un moment où je ne savais même pas s’il allait sortir. J’avais juste envie de faire ma musique et surtout de savoir ce que j’aimais vraiment faire moi. Parce que j’ai toujours collaboré avec Axel pour les albums d’avant. Et là, j’avais plutôt envie de me pencher sur l’écriture, la compo de mon côté.

Et ensuite, j’ai demandé à Hugo de m’aider à enregistrer, arranger, produire. Mais disons que c’est celui où j’ai fait le moins de concessions, où je n’ai pas pensé aux singles, au timing des chansons. Où je ne me suis pas demandée si je devais mettre ma tête sur la pochette, si le label allait apprécier. C’était là où c’était le plus fun à faire et là où j’avais le plus envie de parler de moi et moins faire de blagues aussi. Être plus dans la vraie musique qui me plaisait.

LFB : Tu as un peu retrouvé le plaisir de faire de la musique ?

Pi Ja Ma  : En vrai, complètement. C’est à chaque fois ce que je me dis quand je parle de la confection de l’album, c’est qu’on s’est trop amusés. Déjà je me suis amusée toute seule dans ma chambre à faire des trucs un peu inaudibles mais je trouvais ça cool. Quand on a bossé avec Hugo, on était chez mon grand-père, on avait du temps. On pouvait se faire des petites pauses dans le jardin, on était hyper bien. Et puis surtout, on n’avait pas vraiment d’attente sur ce qu’allait être le produit final.

On a beaucoup expérimenté. Hier soir, on réécoutait quatre ou cinq morceaux qu’on a développé à fond et que pourtant on n’a pas mis dans l’album parce que finalement, ils ne nous plaisaient pas. Mais on s’est vraiment amusés à fond, on a testé plein de trucs, parfois ça ne ressemblait à rien et parfois c’était cool. C’est vrai que c’est une façon de faire de la musique que moi je ne connaissais pas trop non plus avant, même si je me suis toujours amusée quand même pas mal. Là il y avait le côté expérimentation qui était très présent.

LFB : J’ai l’impression qu’il y a un élément qui aurait pu tout changer dans un sens ou dans l’autre, c’est la sortie de ton roman graphique et sa réception. J’ai l’impression que ça t’a donné envie de refaire de la musique, mais des choses beaucoup plus personnelles. Et en même temps tu aurais très bien pu te dire que tu ne faisais plus de musique et que des illustrations et romans graphiques.

Pi Ja Ma : Je suis quand même plus dans ma zone de confort dans les dessins, la BD. Mais dès que j’ai fini la BD, que j’ai fait la tournée des librairies, j’ai eu une espèce de pulsion. J’avais trop envie de refaire de la musique. Il y avait des morceaux qui traînaient depuis longtemps aussi, que j’avais envie de finir. J’avais envie d’avoir autant de liberté avec le livre que je venais de faire qu’avec cet album là.

C’est là où j’ai découvert que c’était fun de faire de la musique. Mais aussi il y a aussi le fait que j’ai vendu beaucoup plus de BD que d’albums du Pi Ja Ma avant. Et du coup, je me suis dit que les gens étaient plus touchés et plus contents quand je fais des choses plus intimes et plus premier degré. J’ai gardé le côté quand même fun, humour du projet, mais tout en mettant beaucoup plus de moi et beaucoup plus de choses sensibles. Mais oui, la BD a débloqué un vrai truc.

LFB : Le livre est limite impudique sur certaines idées. Mais j’ai l’impression que c’est tellement universel ce que tu racontes que c’est aussi ça qui a fait que les gens s’y sont rattachés.

Pi Ja Ma : Oui et ça je l’ai découvert parce qu’avant de parler de tout ça, les gens ne savaient pas ce que moi je vivais au quotidien. Et moi du coup je ne savais pas que quasiment tout le monde vivait ça aussi au quotidien. J’ai l’impression que tout le monde se sent d’un coup beaucoup plus à l’aise et c’est pour ça que j’adore les œuvres hyper personnelles, que ce soit les livres, les BD ou les albums. J’ai l’impression que ça fait que tout le monde se sent beaucoup mieux et qu’il y a un peu moins d’hypocrisie de ce côté : je suis un artiste, j’ai une vie de ouf, il se passe que des trucs trop bien dans ma vie, je suis riche, je n’ai pas de problèmes.

LFB : C’est marrant parce que c’est ce que tu dis dans Chiale : « Notre génération est une catastrophe ».

Pi Ja Ma : C’est un peu une blague et en même temps, ça n’en est pas une. Je me moque des boomers qui sont en mode chiale et arrête de nous casser les couilles. Et en même temps, c’est vrai que parfois, il faut se mettre un coup de pied au cul et se dire : même si je suis mal, je vais voir des gens. Ce n’est pas grave d’être mal devant des gens. Même si je suis mal, je vais faire mon concert.

Ce n’est pas grave de faire un concert et de pas être au maximum du divertissement. Mais d’un autre côté, si je ne suis pas capable de faire le concert et si je ne suis pas capable de voir des gens, ce n’est pas grave non plus. Cette chanson est un peu une blague, mais il y a pas mal de trucs que je pense dedans aussi.

LFB : C’est savoir jusqu’à quel moment il faut s’écouter soi-même.

Pi Ja Ma : Voilà et puis le côté chiale aussi parce qu’il y a plein de gens qui n’osent pas pleurer. Je sais qu’il y a des gens qui partent dans une autre pièce pour aller pleurer alors que moi quand j’ai envie de pleurer, je pleure et je ne peux pas le cacher. C’est vrai que quand on la joue sur scène, on crie hyper fort et je sens que c’est le moment où les gens se relâchent un peu.

Ils sont en mode : ah ok en fait, ça va être un concert un peu de barjot où on a le droit de crier, de faire ce qu’on veut. J’aime bien aussi parce que c’est vrai que le concert souvent, il y a une tension où même quand tu es dans le public, tu peux être un peu gêné d’être là. Et le fait que je me ridiculise un peu ou que je me mette à gueuler, j’ai l’impression que les gens se sentent un peu plus légitimes, parfois trop d’ailleurs.

LFB : Pour revenir sur l’album, j’aime beaucoup le titre de l’album.

Pi Ja Ma  : J’avais peur de ne pas réussir à bien l’expliquer, mais je crois que les gens ont compris ce que je voulais raconter.

LFB : Si on prend l’album à l’écoute, il y a deux éléments importants qui sont la fille et le fait que tu racontes beaucoup d’histoires qui te correspondent. Et il y a le magnéto et tout ce truc bidouille et t’amuser avec la musique.

Pi Ja Ma  : Il y a de ça. Après je n’avais pas non plus envie que les gens pensent que c’est un truc qu’on a enregistré sur des cassettes et que genre après on les a mis dans des micro-ondes Je ne voulais pas partir dans ces délires de puristes du son. Moi ça, ça me saoule. Mais par contre, Hugo m’a beaucoup aidé sur la recherche d’un son qui me ressemble et créer une cohérence dans l’album.

Parce que c’est vrai que je peux partir un peu dans tous les sens. Et ouais, il y avait ce côté rentrer dans ma tête et voir quelle musique il y a. Et du coup, c’est pour ça que parfois il y a des choses un peu bizarres, parfois il y a des choses un peu plus ASMR, parfois il y a des bruits carrément sur scène. Et ouais, il y a vraiment eu un truc de créer un peu ce concept. C’est un son, un album et c’est une personne et dans l’idée, ça ne ressemble pas trop à d’autres albums.

LFB : Il y a un côté très Michel Gondry.

Pi Ja Ma  : Ça, on me le dit depuis 10 ans, mais je crois que c’est juste le côté manque de moyens qui fait qu’on doit tout faire avec du carton. Après lui, il le fait hyper bien. J’adore tout ce qu’il fait.

LFB : Pour rester sur le côté DIY, j’ai l’impression qu’il y avait une volonté de faire un album parfait dans ses imperfections.

Pi Ja Ma  : Oui alors ça c’est vrai que les gens me parlent beaucoup du côté où on a choisi de mettre des erreurs. J’avoue que ce n’est pas trop calculé. Mais en tout cas il y avait le côté où on avait envie que ce soit imparfait parce que c’est à ça que ressemble ma musique à la base. Mais par contre j’avais envie que ce soit très accessible. Qu’on comprenne les paroles, que les gens ne soient pas complètement perdus quand ils écoutent, que ça reste pop. Ce que j’écoute, ce n’est jamais trop étrange non plus.

Enfin, il y a des gens qui trouvent que ce que j’écoute, c’est bizarre, mais moi, , la plupart de la musique que j’écoute, c’est quand même très pop et très lisible. C’est ce que j’aime bien. Et pareil pour les textes en français, j’aime que ce soit simple. Il y a une volonté que ce soit facile à écouter, et que tu aies envie de le réécouter. Que ce ne soit pas un truc un peu snob, cérébral où on se dit que je suis mystérieuse.

LFB : Mais moi je te parle d’imperfection dans le sens où j’ai l’impression que c’est un album qui a une volonté à rester humain.

Pi Ja Ma : Oui, il y a des enregistrements iPhone, on entend la voix de ma mère au début, les oiseaux du jardin. On entend des erreurs. Parfois Hugo jouait du clavier et faisait une erreur, je lui disais qu’il fallait qu’on le garde. Donc oui, il y a un côté très libre là-dedans. On s’est dit qu’on faisait ce qu’on avait envie et si on aimait, on le gardait.

LFB : Et si ça peut te rassurer, moi je le vois beaucoup, ton amour de la chanson française dans cet album.

Pi Ja Ma : Ah ouais ? Merci. C’est vrai que je suis beaucoup plus à l’aise depuis que je chante en français. Il faudrait voir mes statistiques mais je pense que j’écoute presque plus de chansons en français maintenant. Alors qu’avant j’écoutais beaucoup plus de chansons en anglais. Mais je pense que c’est un peu revenu à la mode genre 2017-2018. J’ai l’impression qu’avant chanter en français, c’était la honte. C’était ringard. C’est vrai que moi je pense que ça m’a fait moins peur aussi de chanter en français. Quand on a vu que toutes les stars Angèle, Juliette Armanet, Clara Luciani, toutes ces pop stars chantaient en français. Je pense que ça m’a décomplexé de l’écriture en français. J’étais en mode : en fait, le français, ce n’est pas que Jacques Brel et des trucs hyper recherchés.

LFB : Il y a un truc un peu chanson française populaire. Ce truc un peu direct, où chacun peut se rattacher au morceau sans forcément aller chercher trop de référence ou de snobisme comme tu disais tout à l’heure.

Pi Ja Ma  : Oui et puis mes phrase sont très, très simples. Parfois, il y a des gens qui rigolent pendant les concerts, mais moi, ce n’est pas forcément une blague. Quand je dis par exemple qu’il fait beau et moi, je pue, ce n’est pas forcément une blague. Mais les gens, ça les fait rire. J’aime bien voir aussi que des trucs comme ça, que juste ça tu as traversé, ça fait rire des gens. Il y a d’autres gens que ça touche et c’est marrant. La réception est hyper différente selon les personnes. Il y en a aussi qui ne comprennent pas du tout les mêmes choses. Sur le Bus et La passion, les gens ne comprennent pas du tout le même sens. Et je trouve ça drôle à quel point tu peux interpréter différemment. Après, il n’y a rien qui est une mauvaise interprétation.

LFB : Il y a une patte très visuelle, je trouve, dans l’écriture. C’est-à-dire qu’avec la façon dont tu écris, on peut s’imaginer les choses. On voit des images.

Pi Ja Ma : Les premiers textes que j’ai écrit, c’était des livres pour les enfants aussi. Donc je pense que c’est ça qui a un peu développé mon écriture. Et c’est vrai que j’avais en plus un gros complexe là-dessus avant, au lycée, quand il fallait faire des dissertes ou des exposés. Je ne sais pas comment on appelle ça. J’avais l’impression que j’écrivais des phrases hyper bateaux, que j’étais trop gênante.

Et du coup, quand je me suis dit « Pourquoi pas écrire des chansons ? », je ne savais pas si j’allais en être capable ou si j’allais être trop nulle. Et finalement les premières, les gens kiffaient. Donc je me suis dit qu’il n’y avait pas besoin d’avoir fait des études de littérature pour écrire des chansons. Tu as des punchlines de rappeurs qui sont cinquante fois plus cool et qui te restent en tête qu’un mec qui a écrit ses paroles avec son sang dans son appart du 11ème en se scarifiant à la lumière d’une bougie.

Et d’ailleurs je pense que c’est pour ça que les gens aussi citent beaucoup plus Theodora et Jul. C’est que ça parle plus en fait que certaines phrases de Baudelaire où tu ne comprends rien.

LFB : Il y a cette idée de sincérité aussi je pense, qui ne trompe pas non plus les gens.

Pi Ja Ma : Et les punchlines c’est drôle, et tu t’en souviens plus. Je sais que parfois je fais des phrases qui ne sont pas très françaises dans mes chansons, que les gens ne comprennent pas trop, et après ils répètent les mauvaises paroles et tout. Mais je m’en fous, parce que je me dis, si ça sonne bien, je laisse comme ça. En fait, faire un peu ce que tu as envie de faire parce que justement, ce n’est pas l’allocution du président. C’est une chanson, donc tu es censé pouvoir t’amuser. Si tu as envie de dire Baba, Bibi, Boubou tout le long, pourquoi pas ?

LFB : Ce qu’il y a d’intéressant aussi sur la façon dont tu as créé l’album, dans l’écriture et même dans l’ambiance des morceaux, c’est qu’il y a une manière de traiter des sujets très sérieux de manière légère, et de traiter des sujets légers de manière très sérieuse.

Pi Ja Ma : Ca je ne sais pas, je n’ai pas analysé. Par exemple, quel sujet léger est traité de manière sérieuse ?

LFB : Je trouve que 18h37 a un côté un peu dramatique.

Pi Ja Ma : Pour moi, c’est un peu comme une sorte de bossa nova, mais pas bossa nova. Genre la chanson la plus relaxante qui soit. Mais c’est vrai que la fin est un peu dramatique.

LFB : Et à l’inverse, des morceaux comme Hyperactive Girl ou Chiale, qui pourraient être des morceaux très sérieux.

Pi Ja Ma : Ouais, il faut que ça soit un peu fun, sinon on se jette par la fenêtre. D’ailleurs sur scène, ce sont des trucs que je surjoue un peu, genre Hyperactive Girl. Il y a vraiment un côté chanson de dessins animés. Et nous on l’imaginait toujours, si on avait fait un clip, pour faire chanter des petites marionnettes en mode : on a tous un problème avec le vide et le silence. Et c’est vrai que je pense que j’aurais du mal à faire un album 100% sérieux et ça ne me ressemblerait pas en fait. Personne ne m’a demandé de faire ça donc je ne vais pas le faire.

LFB : Il y a ce truc de jouer sur le décalage aussi en permanence, pour faire ressortir des émotions différentes aussi par moment de ce que la chanson pourrait appeler.

Pi Ja Ma : Oui et je pense que la plupart du temps, c’est aussi de la gêne de se dire qu’il y a ce thème qui me tient à cœur ou qui m’émeut, hors de question que je fasse une chanson piano-voix là-dessus, ça me gênerait trop sur scène. Et oui, il y a le côté décalage, la dernière fois que j’ai fait un concert, il y a une fille qui m’a dit : je me suis trop marrée, mais j’ai aussi pleuré. Et j’étais en mode : exactement ce que je voulais faire, et exactement ce qui me ressemble finalement.

LFB : Donc c’est réussi.

Pi Ja Ma : Pour l’instant, on a fait que trois ou quatre concerts je crois. Pareil, je sens que les gens captent trop la vibe. Que nous, on se comprend sur scène. Que l’ambiance est là directe. Parce que vu que je n’avais pas fait de concert depuis deux ans, je me demandais qui allait être le public ou : Est-ce qu’ils vont avoir écouté les nouvelles chansons ? Combien d’anciennes chansons il faut mettre ? Est-ce que je voulais mettre que des chansons à moi aussi ? Je ne voulais pas mettre des chansons d’Axel vu qu’il n’est pas là. Et du coup, il y avait plein de choses.

Ça faisait un peu come back où tu ne sais pas du tout ce qui va t’arriver. Et finalement ça se passe trop bien. Et ça fait partie du pourquoi ça va aussi en ce moment. C’est que la tournée se passe bien. J’appréhendais grave ce retour où on prend tous les bagages, on va prendre le train, on arrive, on ne connait pas les gens, on doit faire ci, on doit faire ça. Mais le fait d’être avec mes musiciennes qui en plus sont extrêmement drôles, c’est un côté familial.

Et c’est vrai qu’avant de monter sur scène, à chaque fois, on a un fou rire, on se cache derrière le rideau, on parle, on se motive et tout. Et ça, c’est vraiment trop bien. On sait que maintenant, tourner en groupe, c’est un luxe. Il n’y a presque plus de groupe. Et du coup, quand mon nouveau tourneur Horizon m’a dit que j’avais le droit d’avoir des musiciennes, j’étais trop contente. Ca marche vraiment bien avec l’album parce qu’en plus Hugo a fait tout un travail de directeur musical pour que les filles jouent comme sur le disque mais en plus réel. Ca sonne vraiment bien. On a beaucoup travaillé mais le résultat est trop bien je trouve.

LFB : Pour repartir sur des trucs sérieux/pas sérieux. J’aimerais parler d’un morceau qui, pour moi, est la seule chanson d’amour de l’album avec une fin étonnante, c’est Carnet Secret.

Pi Ja Ma : Ah mais ce n’est pas une chanson d’amour.

LFB : C’est une chanson d’amour à ton carnet quand même.

Pi Ja Ma : Ah oui parce qu’il y a quand même d’autres chansons d’amour. L’annonce, c’est la plus chanson d’amour.

LFB : Oui mais l’annonce c’est une chanson de pré-amour. C’est une chanson de découverte de l’amour. Ce n’est pas une chanson sur l’amour.

Pi Ja Ma: C’est une chanson d’annonce de l’amour. Et Imbécile c’est une chanson plutôt d’amour évité. Pour Carnet Secret, la fin t’a étonné ?

LFB : Ouais, je trouve que ça part… Mais ça va dans le sens de l’album, avec des choses très surprenantes, ce virage électronique, instrumental.

Pi Ja Ma : Tu imagines bien que Hugo y a été pour beaucoup. Ce qui est cool, c’est que je lui avais dis qu’à la fin, je n’avais pas envie que ça se termine comme le reste. La chanson est belle, il y a le super refrain que j’adore et tout, mais à la fin j’avais envie d’un truc, parce qu’en fait tout le long, je reste assis et il y a un truc où je dis : c’est comme avant, je n’ai pas trop d’amis, je suis triste, je ne sais pas trop quoi faire. On voit que je suis dans un état entre ça va et ça ne va pas du tout.

Du coup à la fin, je trouvais ça cool le côté un peu pétage de câble. Sur scène, c’est plus long et c’est encore plus fort. J’aimais bien ce côté un peu surprenant. Et aussi c’est le genre de choses qu’il n’y a pas sur les précédents albums. Pour le coup, à la fin de Carnet Secret, il m’avait proposé une fin et je lui ai dit non, je veux que ça soit encore plus patate. Et du coup, on l’a refait plein de fois et à la fin, on était trop contents. Et c’est vrai que sur scène, on l’a rallongée en plus.

LFB : C’est un morceau qui montre aussi un élément qui est hyper important dans l’album : la voix est super bien enregistrée sur l’album.

Pi Ja Ma : C’est Ian (Caulfield ndlr) qui a très bien mixé parce que parfois on ne comprenait rien à ce que je disais.

LFB : J’ai l’impression que tu t’amuses énormément dans ta façon de chanter, à jouer des personnages.

Pi Ja Ma : Ouais, parce qu’en fait, avant, j’avais un peu un problème d’obsession de chanter juste et de faire de la démonstration. Et là, des chansons, par exemple, comme Tant pis, je chante limite mal. C’est cool de pouvoir plus s’amuser avec des personnages, des trucs comme ça. De ne pas tout le temps, justement, chanter juste, chanter bien, qu’il y ait ce truc de chanteuse un peu.

Et c’est vrai que moi ça je trouve ça cool et notamment, encore une fois, sur scène de s’amuser avec tout ça. Et je dis aux filles que quand elles crient, elles crient vraiment. Qu’elles n’aient pas peur de déranger, pour vraiment que ce soit un spectacle.

A chaque fois je découvre que je peux chanter beaucoup plus grave, que je peux chanter dans d’autres langues, plein de trucs différents. Mais finalement, ça ne fait pas si longtemps que je fais de la musique donc je découvre tout le temps des nouvelles façons de travailler.

LFB : Il y a un côté très interprète finalement, qui est d’autant plus intéressant que tu interprètes tes chansons à toi. Tu n’es pas contrainte à la vision d’une autre personne et donc ça te permet de libérer la façon dont tu chantes.

Pi Ja Ma: Il y a un côté un peu flippant dans le fait de faire tous les choix. C’est moi qui décide de tout. Et en même temps, il y a des personnes qui me conseillent comme ma manageuse et Hugo. Mais à la fin, c’est moi qui décide de tout.

LFB : C’est toi qui as le final cut.

Pi Ja Ma : Voilà, à chaque fois. Et du coup, ça fout un peu la pression. Avec Carnet Secret, le moment où on l’a fini, moi, j’ai voulu la jeter direct. J’ai dit : « mais c’est horrible, elle est nulle cette chanson, je n’aime pas ». Et Hugo m’a dit que j’étais malade, qu’elle était trop bien. Et le lendemain, je l’ai re-aimée. Donc ça s’est bien passé.

Ca arrive très souvent de faire un truc pendant genre sept heures et d’un coup t’es là : « putain mais c’est de la merde ». J’avais peur que ça ne me ressemble pas. Et au final les gens quand c’est sorti n’ont pas du tout dit que ça avait changé. Ils ont juste dit qu’ils aimaient bien.

LFB : L’album a un côté très synthétique, électronique. Il y a un choix d’instrument très réduit dans la construction, c’est quelque chose qui est venu dès le départ, qui était une envie de toi ?

Pi Ja Ma : J’ai appris que ça s’appelait un instrumentarium (rires). Non, pas du tout. Ça, c’est encore une idée d’Hugo. Lui, il est un peu focus. Parfois je lui disais qu’il fallait qu’on se se calme avec ce truc que l’album soit cohérent. Il voulait tout le temps qu’on utilise exactement les mêmes synthés et tout. Et parfois je lui disais que si moi j’aimais ce son, on utiliserait ce son même s’il n’est qu’une fois dans l’album.

Mais il avait quand même un peu son rôle de cadrer, et notamment il a beaucoup bossé les enchaînements entre les chansons. C’est pour ça que c’est cool quand les gens prennent le temps d’écouter l’album en entier, c’est que ça a été pensé aussi comme ça. Il y a une intro. Et c’est vrai qu’il y a des sons qu’on retrouve : les sons de guitare, de clavier, les boîtes à rythme. Je crois qu’il n’y a aucune vraie batterie sur l’album, ce n’est que des boîtes à rythme.

LFB : Alors qu’Hugo est un sacré batteur.

Pi Ja Ma : Alors qu’Hugo est un sacré batteur et il joue aussi sur la tournée quand Gabriel est sur d’autres concerts. Mais du coup, c’est ça qui est chouette. Il est mon prof de batterie aussi. Donc tout est lié. Même le mix, on a tout fait tous ensemble. Du coup quand je réponds aux interviews, je ne peux plus dire que je ne sais pas. Je sais tout, comment tout a été fait et je sais tous les doutes qu’on a eu, tous les choix qu’on a fait. Et c’est vrai que Yann même pendant le mix était hyper attentionné. C’était hyper important pour lui que ça me plaise et les deux en fait. Et c’est pour ça que c’est cool aussi de travailler un peu en mode amis et famille. Tu n’as jamais peur de vexer les autres et ils t’écoutent vraiment.

LFB : Il y a une couleur très affirmée sur l’album. J’ai l’impression que musicalement, c’est très foisonnant et varié et qu’il y a beaucoup de genres musicaux que toi tu aimes et qui va un peu dans tous les sens, tout en gardant une couleur…

Pi Ja Ma : Oui, j’ai l’impression que c’est assez cohérent, parce que c’est vrai que, par exemple, sur scène, on joue tous les morceaux de l’album, quasiment. Et il y a un moment où on fait un petit groupe avec Le Temps, on fait 18h37. Et on pourrait se dire que c’est bizarre parce que juste avant c’était electro, c’était rock et d’un coup, il y a ce côté un peu folk. Mais en même temps c’est vrai que c’est tout ce que j’écoute moi. Enfin je peux dans la même journée en effet écouter Mozart, Les Strokes, Theodora, … Il faut arrêter aussi quand on te demande ce que tu aimes comme musique. Personne n’aime qu’un style.

Mais par contre c’est vrai que ton album, il faut pas que ce soit une compile de je ne sais pas qui. Pour moi, la voix est le liant de tout. Mais aussi les sons, les textes, les thèmes abordés. Parfois les gens me demandent le thème de l’album. C’est juste moi. Ce n’est pas un album sur l’amour ou sur la rupture ou sur la dépression ou que sais-je. D’ailleurs souvent les gens disent que j’ai fait une BD sur la dépression aussi. Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas une BD sur la dépression mais sur pleins de trucs, sur la solitude. Je parle pas de la dépression dedans, mais bon après c’est vrai les gens simplifient aussi et ce n’est pas très grave. C’est un mot qui parle à tout le monde.

LFB : Un morceau comme Le Temps est un très beau morceau.

Pi Ja Ma : Merci. Pareil, je ne sais pas si les gens allaient kiffer ou être en mode : c’est quoi ce morceau ? Mais moi, c’est ce genre de musique que j’écoute beaucoup. C’est assez inspiré de la folk, des morceaux très calmes comme ça, un peu mélancoliques mais quand même pas trop triste. Et la première fois que je l’ai joué à Hugo, il a pleuré. Il était en mode « elle est trop bien cette chanson ». Globalement, à chaque fois que je lui joue une chanson, il me dit « elle est trop bien cette chanson ». Il ne pleure pas à toutes, mais c’est un bon motif, enfin il me motive bien à finir les chansons en général.

LFB : Ce morceau est intéressant parce que déjà je trouve qu’il va bien sur une fin d’album. C’est un morceau qui dit en même temps, j’ai envie d’être vieille et d’être à la fin, mais j’ai quand même envie de vivre avant.

Pi Ja Ma : Oui, mais juste, je sais que quand je serai vieille, je me dirai que putain, je me suis vraiment fait angoisser pour rien. Tu ne peux pas tricher et aller direct à 80 ans. Ca serait terrifiant. donc voilà. Il y a un côté un peu vieille vieille chanson de country américaine avec un coucher de soleil.

LFB : Et du coup, est-ce que le temps de l’apaisement est venu pour toi ou est-ce qu’il est encore loin ?

Pi Ja Ma : Non, je ne sais pas si ça existe. Si, en vrai, depuis quelques semaines, au début, tout ce qui était mise en place des concerts, début des promos et tout, c’était un peu beaucoup pour moi. Parce qu’en fait avant ça, je venais de passer beaucoup de temps en mode seule à faire l’album, à faire ma BD, à faire de la céramique. Donc j’étais très dans mon cocon et le moment où j’ai dû sortir, parler à beaucoup de gens, expliquer ce que j’ai fait et tout, j’étais assez angoissée.

Et finalement, mon équipe s’est organisée pour que justement cette période-là ne soit pas chaotique et que je n’annule pas tout au dernier moment et que je ne sois pas en mode genre « j’ai trop peur de sortir de chez moi, au secours ».

Là, on a trouvé l’équilibre, on pense faire qu’une promo par jour. Que j’ai quand même le temps d’aller à mon atelier, que j’ai le temps parfois de faire des petits week-ends hors de Paris, que je puisse amener mon chien avec moi. Plein de petits trucs qui font que finalement, ce n’est pas parce que tu sors un album et que tu repars en tournée, que tu dois forcément être en souffrance et en instabilité permanente.

LFB : Tu parlais de la tournée : comment tu te sens par rapport à ça ? Et aussi, est-ce que c’était important pour toi de partir en tournée qu’avec des meufs sur scène ?

Pi Ja Ma: C’est un peu la même réponse pour les deux questions. C’est que j’appréhendais vachement la tournée pour ce côté où tu n’es jamais chez toi, tu te couches tard, il faut parler à 200 personnes par jour. C’est vrai qu’à la fin le merch, tu te fais quand même une cinquantaine de mini-conversations à la suite. Et puis il y a des gens qui sont hyper cool. Il y a des gens qui parlent très vite, d’autres qui t’accaparent, qui renversent des trucs sur toi. Et en même temps, il y a un peu ce nouveau truc que je ne connaissais pas avant où on arrive, on est une équipe.

Donc je suis avec l’ingé son, l’ingé light est là parfois, les trois musiciennes, ma manageuse, le tourneur parfois. Quand on arrive, on est imposants. Et il y a comme un cercle autour de moi où je me sens bien et si j’ai des questions à poser, je peux demander à d’autres gens de m’aider. Il y a plein de choses que je faisais seule avant où maintenant je suis aidée, genre vendre le merch, rendre la monnaie, dédicacer, faire les photos et tout.

Et en plus, il y a ce côté faire de la musique avec des gens sur scène. C’est fou. Moi ça faisait très longtemps que ça ne m’était pas arrivé parce qu’on était tout le temps deux pour faire des économies et pour que ça soit plus simple. C’est vrai qu’il y a le côté colonie de vacances qui est trop bien en fait, où vraiment tu t’amuses tout le temps et où chaque trajet en train, on a des nouvelles conversations et des nouvelles blagues et des nouveaux trucs.

Et je suis contente de ne pas avoir fait d’erreur de casting parce que je ne les connaissais pas tant les filles. Finalement j’ai choisi des super musiciennes et en plus elles sont vraiment toutes hyper drôles et hyper généreuses. A chaque fois qu’on doit retravailler un truc, elles sont ok. Elles ont tout le temps des idées et tout. Quand tu pars en tournée avec des gens que tu ne connais pas, ça se trouve la personne est hyper lunatique et d’un coup elle se met à mal te parler. Et là, je suis trop contente

Il y a la Cigale dans un an, donc j’espère que d’ici-là, ça se passera toujours aussi bien. Mais non, je me sens hyper chanceuse et je crois qu’elles, elles s’amusent bien aussi sur le projet, donc je suis contente de cette formation, cette nouvelle petite famille.

Retrouvez notre chronique de Magnétofille de Pi Ja Ma par ici
Crédit Photos : Lola Dubas

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