pol : “Faire de la musique, faire de l’art, c’est tout le temps de la résistance.”

Le jour de la sortie de son album (qui n’est pas un album) le 20 février 2026, on a pu prendre à chaud les retours de pol. On a parlé de processus créatif, de jouer avec les copain·e·s, de comment on consomme la musique, du besoin d’écoute et de ralentir, et de colorier en dépassant les lignes.

La Face B : Comment vas-tu aujourd’hui ?

pol : Très bien, je suis content de sortir Les curiosités du cabinet (ceci n’est pas un album), ça fait presque un an qu’on l’a enregistré, donc ça fait longtemps que ça digère, que ça prend son temps. Je suis super content qu’enfin, ça puisse naître et exister.

LFB : C’est quoi ton état d’esprit actuellement au jour de la sortie de cet album ? Et si tu pouvais mettre une couleur sur cet état d’esprit ça serait laquelle ?

pol : Bonne question, il faut que j’y réfléchisse. Je dirais, c’est une bonne question, parce que ça a du sens avec l’album. Pour moi, c’est comme si l’album Cabinet de curiosités était en noir et blanc, mais que l’album Les curiosités du cabinet (ceci n’est pas un album) était plein de couleurs. Moi et mes amis, on a joué cet album-là ensemble, on l’a colorié. C’est comme si c’était un livre à colorier qu’on avait barbouillé et rempli, comme quand tu mélanges plein de couleurs ensemble et que ça fait un brun, mais un beau brun. Un brun pastel. C’est comme le reflux de toutes ces couleurs-là qui se mélangent ensemble.

LFB : Un brun multicolore.

pol : Ouais, c’est ça !

LFB : Est-ce que tu peux nous expliquer un peu le concept de cet album qui n’en est pas un ?

pol : J’ai dit que ce n’est pas un album, parce que pour moi, c’est un peu une documentation d’un événement qu’on a fait, dans le même sens que ceci n’est pas un spectacle, c’était des représentations intimes devant un public intime, restreint, et qu’on voulait. Le but de cette affaire-là, c’était un peu de ramener l’écoute de la musique au premier plan et de brouiller un peu les codes du spectacle. Le monde est venu en s’attendant à un spectacle, mais réalise que ça n’a aucun rapport avec un spectacle, on leur a même fait choisir les chansons comme si c’était une playlist. On les a mis dans un contexte où ils sont obligés d’écouter.
Aujourd’hui, on entend beaucoup la musique, on va à un spectacle assez facilement, on met de la musique pour faire sa vaisselle, on marche en écoutant de la musique… Mais c’est rare qu’on prenne vraiment le temps de l’écouter. Dans ce sens, je dis que ce n’est pas un album parce que j’ai le goût qu’on l’écoute comme on écoute un documentaire. C’est la documentation d’un spectacle, c’est une aventure que j’ai le goût que le monde prenne le temps d’écouter de A à Z et qu’ils revivent ce spectacle qui n’en était pas un finalement. J’aimerais qu’on remette l’écoute de l’album au centre de sa consommation.

LFB : Est-ce que tu peux nous rappeler de quand à quand ont eu lieu ces spectacles qui n’étaient pas des spectacles ?

pol : C’était du 17 au 21 mai 2025. Il y avait trois dates à Québec au Pantoum, et deux à Montréal aux studios Piccolo.

LFB : Mais comment vous avez pu avoir 5 jours de spectacles et 50 représentations ?

pol : Dans le fond, il y avait des plages horaires, on jouait de 10 h le matin à 9 h le soir à peu près. Il y avait des publics différents qui rentraient à chaque heure. Tu pouvais choisir ta plage horaire, puis chaque personne venait.
Tout le monde était un peu confus au début. Parfois, ils n’avaient pas compris le concept et avaient acheté un billet tout seul donc là, ils vivaient l’expérience tout seuls. Ça peut paraître intimidant mais on les mettait à l’aise, on parlait un peu avec eux avant pour qu’ils se sentent à l’aise, pour qu’ils puissent vraiment bien vivre l’expérience. Fait que c’est ça, on jouait des cycles de 45 minutes à peu près 10 fois par jour.

Crédit : Félix Pomerleau

LFB : Mais vous ressortiez dans quel état à la fin d’une journée, et surtout, à la fin de toutes ces journées ?

pol : C’est fou parce qu’on s’attendait vraiment à être fatigués ! Mais je pense que quand tu donnes un spectacle, ce qui est épuisant, ce n’est pas tant de jouer de la musique, c’est plus la performance, la représentation, de se donner en spectacle. Tandis que là, c’était vraiment juste de jouer, ce n’était pas basé sur la représentation ou sur la performance. On était assis, on jouait ensemble, on était en écoute, on essayait des choses. On n’a pas fait de répétition, vu que chaque représentation était différente. Ça nous nourrissait vraiment de manière différente à chaque public aussi car ils étaient tous différents. C’est ça qui a vraiment fait la nuance entre ces représentations-là puis un spectacle. Quand tu donnes un spectacle, tu es face à un amas de personnes et ça devient très impersonnel. Tu ne joues plus pour des personnes, tu joues pour un contexte. Tandis que là, on était face aux personnes, on leur parlait avant, on apprenait un peu à se connaître, on se nourrissait de l’énergie qu’elles nous donnaient et vice-versa.
Parfois, les gens arrivaient et étaient très nerveux, ils n’avaient pas réalisé ce qu’était vraiment l’expérience, donc on prenait le temps de parler puis de leur expliquer. Pour eux, c’était intimidant, mais pour nous aussi ! On était à moins d’un mètre, ils écoutaient tout, voyaient tout, on était vraiment dans une position vulnérable.
Mais il y a vraiment eu un échange qui s’est fait, et c’était le but, retrouver cet échange-là avec le public et qu’il puisse nourrir d’une part et d’autre, notre performance, et leur écoute. À chaque performance qu’on jouait, on avait hâte à la prochaine parce qu’on avait vécu quelque chose. On savait que la prochaine serait complètement différente, tant dans l’énergie que dans le fait que le public choisissait seulement trois pièces donc on avait toujours des choses différentes à jouer.

LFB : Donc seulement trois pièces à chaque fois, mais comment vous avez fait pour que ça dure 45 minutes pour chaque session ?

pol : On les a quand même pas mal étudiées, on a trouvé des façons de comment passer de l’une à l’autre, ce que ça pouvait donner… Avec ce travail on pouvait les faire durer longtemps, et on s’est donné l’occasion aussi de se surprendre entre les musiciens, se surprendre sur nos réactions et sur la manière de rebondir.

LFB : Donc il y avait vraiment une véritable performance live, il y avait une réinterprétation des chansons qui a été faite à chaque fois.

pol : Exact, c’était vraiment basé sur l’énergie qu’on avait. On avait un peu pratiqué avant, on avait fait le croquis de ce qu’on voulait faire, mais on ne savait pas comment est-ce qu’on allait jouer dans ce croquis-là, comment est-ce qu’on allait dépasser les lignes, comment est-ce qu’on allait colorier tout ça. Puis à chaque fois, quelqu’un faisait quelque chose de différent et on réagissait à ça. Il y a aussi eu beaucoup d’erreurs. Moi souvent, j’oublie mes paroles parce que je ne suis pas habitué de faire ça, mais bon, il faut rebondir. C’est des moments d’imperfection comme ça qui créent quelque chose de tellement beau, qui créent une vraie empreinte. J’aime beaucoup mon album Cabinet de curiosités et j’en suis immensément fier, mais c’est une autre démarche aussi, le contexte était plus contrôlé, je pouvais explorer avec plein de textures, essayer d’exprimer quelque chose le mieux possible avec tous les outils que j’avais à disposition. Tandis que là, c’était de recréer ce que j’avais créé, mais avec le plus de contraintes possibles. Rien n’était contrôlé, ou en tous cas un minimum pour qu’on puisse sortir du cadre aisément.

LFB : Mais comme il y a eu plusieurs fois la même chanson de jouée pendant cette cinquantaine de représentations, c’est comment vous avez fait pour choisir celles qui allaient arriver sur le CD à la fin ?

pol : Ça a été très difficile en fait. Il y en avait qui avaient juste deux prises, donc c’était juste de choisir entre les deux, et il y en avait qui avaient juste une prise, donc on prenait celle-là. Mais souvent, les mondes ont leurs préférées, puis ces préférées-là reviennent souvent. Là, je les ai toutes écoutées, puis j’ai essayé de voir ce qui me faisait le plus ressentir l’émotion de la chanson. Les énergies étaient vraiment différentes à chaque pièce, et j’essayais de ne pas penser aux erreurs. Certaines des pièces que j’ai choisies sont celles qui ont le plus d’erreurs, mais l’énergie est plus palpable, on sent qu’il y a une excitation entre les musiciens, qu’il y a quelque chose qui transcende plus grand que la perfection de bien exécuter la chanson.
Je me suis vraiment basé sur l’énergie qu’il y avait pour choisir. Après ça, le travail a été de recréer. Durant les représentations, il y avait beaucoup de transitions et je tenais beaucoup à les garder dans l’album pour pouvoir recréer l’ambiance du spectacle, puis bien documenter l’expérience pour que ceux qui l’écouteront après puissent revivre cette expérience-là.
C’était un choix de transition, même si la performance est moins bonne, l’énergie est là, on sentait qu’on était heureux de ce qu’on faisait, que l’énergie passait avec le public. Finalement, le choix s’est fait assez rapidement, j’ai pris celles qui étaient le plus le fun à écouter.

LFB : Tu as dit que tu as fait ces représentations, pas forcément pour le côté performance et que ce soit parfait, mais surtout aussi pour recréer du lien avec le public et rechercher de l’humanité dans tout ça. Est-ce que tu l’as trouvée cette humanité ?

pol : Oui, 100 % ! Dès la première performance, c’est ça qu’on a réalisé. On pensait au début que ce qu’on voudrait le plus possible, c’est réussir à bien jouer les chansons. Puis dès qu’on est rentrés dans la démarche, on a réalisé que c’était le dernier de nos soucis.
Quand on jouait, on aurait pu être déçus de nos performances, mais on voyait surtout la réaction du public qui pleurait ou qui avait vécu quelque chose de tellement fort, quelque chose de nouveau. Pour nous, ça, c’était plus grand que n’importe quoi. Pour moi cette humanité-là était extrêmement palpable, c’est quelque chose que je n’ai jamais ressenti devant une grande foule. Parfois, tu fais des spectacles devant une grande foule, tu sais que tu as créé quelque chose avec un public, tout ça, mais jamais quelque chose de un à un. Là, il y avait un échange plus tangible. Et cette humanité-là, elle est claire aussi dans l’enregistrement.
On aurait pu faire tout ça juste en studio, sans public. On a essayé parfois d’enregistrer entre deux publics pour essayer une chanson qu’on n’avait pas jouée, mais ça ne faisait pas de sens. Devant un public, il y avait cette énergie particulière. Le faire sans, ça ne servait à rien.

LFB : C’est quoi le souvenir le plus marquant que tu as de ces sessions-là ?

pol : Toutes les performances étaient vraiment uniques, fait que c’est difficile de dire c’est laquelle qui était la plus marquante ou quel moment l’était le plus. Mais à un moment, on jouait devant deux filles, puis l’une d’elles, après la performance, s’est mise à pleurer. Je ne savais pas que ma musique pouvait créer ça chez quelqu’un, tu sais. Je ne sais pas si c’était ma musique ou l’expérience, mais rendu là, ce n’est plus très important. Pour moi, d’avoir pu faire ressentir ça à quelqu’un, ce n’est plus ma musique qui est importante ici, mais l’expérience que ça a pu créer et ce que ça a pu vraiment réveiller chez quelqu’un. Pour moi, c’est ça, le but de l’art. Si on consomme de l’art, c’est pour vivre quelque chose ou faire transcender quelque chose.
J’ai senti à ce moment-là qu’on avait réussi, que ça avait eu un impact sur quelqu’un. Peut-être que cette personne-là le manifestait plus, mais c’est la confirmation aussi que ça peut avoir un impact pour tout le monde. Puis en effet, tout le monde le vivait différemment, mais là, même moi je suis devenu émotif, je trouvais ça beau. Ouais, c’était vraiment un beau moment.

LFB : Ça doit être impressionnant de voir quelqu’un pleurer quand tu joues, tu dois te demander ce qui se passe dans sa tête.

pol : Oui, mais ce n’était pas de la tristesse, on sentait qu’elle avait vécu quelque chose et qu’il fallait que ça sorte d’elle, tu sais. C’était très grand comme moment, c’était vraiment beau. Il y en avait d’autres qui partaient à rire, d’autres qui se sentaient déboussolés… Mais ce moment-là, ça a été le moment où j’ai compris que j’avais réussi à faire ce que je voulais faire.
Au début de ce projet, tout le monde me disait que ça n’avait pas de sens. Même mon label me disait que ça ne ferait pas d’argent, que je ne devais pas faire ça, qu’il n’y aurait pas de suite à ça. Moi, je suis très content de ma vision et qu’elle ait pu surpasser ces idées-là pour vraiment vivre en tant que tel, simplement en tant qu’art. Je sais que c’est difficile ces temps-ci. Tout le monde se bat un peu pour une place dans l’industrie, pour se démarquer, il faut être présent sur les réseaux sociaux, il faut être ci, il faut être ça, mais tu sais, à un moment donné, je pense que ça te fait perdre un peu l’essence de pourquoi tu fais ça.
Ça fait longtemps que je fais ce métier, mais je travaille aussi beaucoup avec du monde qui commence là-dedans, et je fais partie de leurs premiers enregistrements. Il y a des moments en studio où je réalise que l’on perd l’essence de pourquoi on fait les choses.

LFB : C’est quoi, toi, qui t’épanouis dans ta création ?

pol : Ce qui me plaît, c’est de faire quelque chose qui, pour moi, n’existe pas encore, de sentir qu’il y a un mystère, quelque chose de nouveau qui se crée. Je pense aussi que c’est de me libérer dans un espace où je sens qu’il n’y a pas de limites et que je peux exprimer quelque chose de plus grand que moi, finalement. Les moyens ne sont pas vraiment importants pour ça. De la façon que tu vas le faire, c’est pas tant important. Si je peux mettre le doigt sur quelque chose d’assez subtil comme découvrir une nouvelle émotion ou autre chose, pour moi, je pense que c’est ça. C’est la découverte de quelque chose et être capable d’exprimer cette chose-là ou de l’exprimer sans savoir ce que tu exprimes. Être à la recherche, en général, j’aime beaucoup.

LFB : J’ai une question qui me trotte dans la tête depuis tantôt, est-ce que suite à ça, tu vas faire un spectacle complètement conventionnel pour boucler la boucle ?

pol : Je n’en sais absolument rien, j’espère qu’on m’offrira l’opportunité. Mais oui, j’aimerais ça. Après, la façon dont je vais le faire, je ne sais pas. J’aimerais que ça soit plus accessible comparé à ce que j’ai fait qui était un peu plus restreint. Mais après ça, ça va être de voir comment est-ce que je peux redécouvrir la scène différemment, est-ce que je le fais avec d’autres artistes ou alors, comment je peux jouer avec les codes pour émettre quelque chose de nouveau ou proposer quelque chose de nouveau.

Crédit : Félix Pomerleau

LFB : Est-ce que, ce que tu as fait avec cet album et ses représentations, c’est un peu comme une critique de ce qui se passe dans les shows actuellement pour toi ?

pol : Non, pas une critique, en tous cas pas au sens de reproche, pas du tout. Je pense qu’il y a quelque chose de très libérateur qui peut se passer dans les spectacles. Je pense que les spectacles sont nécessaires. Quand je vais voir des spectacles, je vis quelque chose de grand et je trouve que les spectacles sont nécessaires. C’était plus une critique sur la valorisation de la musique et la façon dont on la consomme. Le but n’était pas de venir à l’encontre des spectacles, mais d’utiliser le médium du spectacle pour faire passer ce message-là. Finalement, je le voyais plus comme une installation artistique que comme un spectacle. Il y avait quelque chose de revendicateur je pense. Pour moi, l’art, que ça veuille l’être ou pas, c’est toujours un signe de résistance. Résistance au contexte de vie, à ce que l’on vit ou autre. Faire de la musique, faire de l’art, c’est tout le temps de la résistance. Mais pour moi, il y avait un impact, il y avait un désir intrinsèque au geste qui voulait porter une réflexion. Ici on ne se bat pas pour changer les habitudes d’écoute. Le but, c’est plus d’ouvrir une discussion sur le sujet, comment notre consommation de l’art a un impact sur la façon de vivre l’art et que l’art vive. On parle beaucoup du fait que les arts ne vont pas bien, mais j’ai l’impression qu’on ne change pas nos habitudes de consommation par rapport à ça, alors que c’est là que ça commence. Ce n’est pas la consommation par l’argent, c’est la consommation par prendre le temps d’écouter, prendre le temps de regarder, prendre le temps de faire les choses. C’est tout ça qui est important à mettre en réflexion. Pour moi, cet album-là, c’était un geste dans ce sens-là, ça ne me dérangeait pas qu’il y ait des fautes, que je me trompe dans mes paroles, qu’il y ait des fausses notes, des affaires qui débordent, non. L’important, c’était le geste, ne pas mettre le message trop en face, mais que le message vienne par l’écoute, que le monde puisse comprendre d’un seul coup en regardant, en écoutant l’œuvre, qu’ils se fassent ces réflexions-là puis qu’ils repensent par eux-mêmes leur façon de vivre l’art et l’écoute de la musique.

LFB : On arrive à la dernière question. La question bonus qui n’a rien à voir avec le reste. C’est quoi ton plus beau souvenir de tempête de neige ?

pol : Facile, c’est de ne pas aller à l’école. Puis de faire des forts à l’extérieur et de ne pas voir la journée passer parce que tu restes sous la neige. Ce moment, quand tu sors de ton fort, avec les mains toutes congelées, et il fait déjà soir, c’est vraiment les meilleurs souvenirs de tempête de neige.

LFB : Merci beaucoup pol de nous avoir parlé de ton œuvre et pour le temps accordé !

pol : Merci à toi, c’est toujours un plaisir de pouvoir en discuter.

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