Rencontre avec Île de Garde

Île de Garde c’est un trio de trois super nanas. Elles sont belles, rebelles et en y repensant, pas trop bulles. Klara, Morgane – on vous voit venir, nous aussi on y a pensé… – et Cécile nous sont originaires de Nantes. Elles ont fait le choix de se lancer dans la synthwave. A quelques jours de leur concert au Supersonic, on a décidé d’aller à leur rencontre à l’occasion de la sortie de leur très canon mini LP Rage Blossom sorti chez Born Bad records et Carpaccio Cathédrale. On a pas mal rigolé mais surtout évoqué les origines du groupe, la spontanéité dans la phase d’enregistrement qui relève plutôt de l’ordre de l’intensité, la rage comme moteur à la création, le choix de la langue et d’autres trucs un peu plus arty.   

La Face B : Salut les filles ! Je vais commencer par une question un peu classique, mais qui fait toujours du bien : comment ça va ?

Île de Garde

Cécile : La vraie version ou la fausse ?

LFB : La vraie version. Et à la fin je vous demanderai la carte vitale, ça fera 120 euros s’il vous plaît.

Île de Garde

Cécile : Je vous laisse répondre les filles !

Klara : Moi ça va, honnêtement. Je suis plutôt de bonne humeur. J’ai été efficace aujourd’hui, même si je suis à la bourre sur mes trucs comme d’habitude… mais globalement tout va bien.

Morgane : Moi j’ai les mains qui sentent la javel. J’ai passé 45 minutes à laver ma salle de bain et je n’ai même pas eu le temps de bien me rincer les mains. Voilà mon état actuel.

Cécile : Et moi ça va ! Je suis contente que les jours se rallongent et que le printemps arrive. Et toi ?

LFB : Ça va, un peu sous l’eau pas de javel, mais je vais m’en sortir.

Île de Garde

Cécile : On va s’en sortir.

LFB : Exactement, on va se soutenir les unes les autres ! Pour entrer dans le vif du sujet : plutôt que de vous demander ce que signifie exactement Île de Garde, j’aimerais savoir si votre nom n’invite pas à protéger quelque chose. Et si oui, quoi ?

Île de Garde

Klara : Très bonne question. Je dirais que oui : il invite à protéger la créativité des femmes, et notamment la créativité collective des femmes. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Morgane : Je pense que c’est exactement ça. Ça résume bien notre parole globale.

LFB : Votre musique semble croiser plusieurs genres, avec une dominante synthwave ou coldwave. Est-ce que c’est pour vous une manière d’ouvrir les frontières ou au contraire de vous positionner sur un territoire ?

Île de Garde

Morgane : Je pense qu’on n’a jamais choisi un genre précis. Au contraire, on s’est retrouvées définies par le genre Île de Garde.

La synthwave est souvent citée parce qu’on fonctionne avec synthés, batterie et chant — sans guitare ni basse — donc c’est une étiquette pratique pour expliquer la formation. Mais ça ne décrit pas vraiment la musique. La synthwave, à la base, est déjà un style très vaste, défini surtout par les instruments. Et nous, on ne s’impose aucune restriction. Nos influences sont très différentes : Klara écoute beaucoup de rap et de rock, Cécile beaucoup de musique électronique et de bandes originales de films, et moi énormément de rock et de musiques du monde.

Tout ça se mélange. Les morceaux peuvent évoluer énormément en interne : on nous a souvent dit que cet EP fonctionnait en deux parties très marquées, presque comme un A et un B. On aime ces ruptures. Au fond, notre style, c’est justement de ne pas se limiter.

Cécile : Et puis on adore chacune notre instrument : la voix, la batterie, les synthés. Ça donne forcément une couleur particulière. Mais on ne se fixe pas de limites parce qu’on veut pouvoir raconter tout ce qu’on a envie de raconter.

Avec la technologie actuelle, même avec un synthé et une batterie, tu peux produire les sons de presque n’importe quel instrument. On est vraiment dans une phase d’expérimentation permanente, avec toujours cette envie de raconter des histoires.

LFB : En écoutant l’EP, on a parfois l’impression d’une grande spontanéité. Est-ce que c’était une intention pendant l’enregistrement ?

Île de Garde

Klara : Je pense que cette spontanéité vient aussi de notre façon de travailler. Pendant longtemps, on ne se voyait que tous les deux mois. Dans beaucoup de groupes, les membres vivent dans la même ville et répètent toutes les semaines. Nous, ce n’était pas le cas : on se retrouvait quatre jours tous les deux mois pour composer. Du coup, il y avait une forme d’urgence. Pas le temps de tourner autour du pot : on arrivait avec nos idées et on avançait très vite. Cette énergie se ressent sûrement dans les morceaux. Maintenant qu’on se voit beaucoup plus, ce sera intéressant de voir si ça change quelque chose à la manière dont on compose.

Cécile : Et en studio, on voulait vraiment garder l’énergie du live. Ce disque clôt une période d’Île de Garde, donc on voulait quelque chose de très vivant, presque comme si on capturait ce qui se passe sur scène.

LFB : Ça s’entend particulièrement sur To Death. On a l’impression d’un morceau capturé en live.

Île de Garde
Morgane : Oui, je vois ce que tu veux dire. Je parlerais plutôt d’intensité que de spontanéité. To Death est un morceau que l’on a énormément testé sur scène. C’est aussi un moment où on a commencé à densifier notre musique : réfléchir à la place des synthés dans l’espace, aux effets sur la voix de Klara… On a vraiment découvert ce morceau en live, et on l’a enregistré une fois qu’on avait trouvé l’énergie juste.

Klara : Et c’est drôle parce que pendant longtemps on le jouait presque « à la magie ». Certaines entrées rythmiques étaient un peu tricky, et pourtant sur scène ça marchait. Au final, on a fini par écrire ce qu’on faisait naturellement en live.

LFB : L’EP s’appelle Rage Blossom. Cette rage est plutôt destructrice ou elle accouche d’autre chose de plus fort donc créatrice ?

Île de Garde
Klara : Complètement créatrice. L’idée était justement d’accoler rage à blossom, un mot qui évoque l’épanouissement et le développement. C’est une rage qui trouve un exutoire dans la musique. Pour moi, la rage arrive quand la colère ne suffit plus : quand la diplomatie, la politesse ou le simple désaccord ne fonctionnent plus. Et pour les femmes en particulier, elle vient aussi dépasser ce cadre où l’on nous demande souvent de rester sages, discrètes, contenues. Cette rage peut devenir une force de liberté.

Morgane : Et sur scène, ces morceaux étaient souvent ceux de fin de set. C’était le moment où l’on happait vraiment le public.

Cécile : Oui, c’est un moment très cathartique. Après avoir traversé plein d’émotions pendant le concert, c’est comme un grand relâchement.

LFB : Comment choisissez-vous entre le français et l’anglais dans vos textes ?

Île de Garde
Klara : En réalité, je ne choisis pas vraiment. Les textes me viennent directement dans une langue. La musique m’inspire un sujet, et une fois que j’ai la musique et le thème, les mots arrivent — souvent déjà dans leur langue. L’anglais est très rythmique : beaucoup de mots courts, faciles à placer musicalement. Et j’ai grandi avec le rock, donc c’est une langue très naturelle pour moi.

Paradoxalement, c’est aussi plus facile d’exprimer certaines émotions fortes en anglais. Le français, lui, est excellent pour raconter des histoires plus précises. Par exemple, Homicide Volontaire fonctionne mieux en français parce que c’est un récit très condensé.

LFB : J’ai l’impression que votre musique est assez mentale. En concert, je suis le genre de personne qui ne bouge pas mais qui vit tout intérieurement.

Île de Garde
Morgane : Oui, complètement.

Klara : Il y a des morceaux plus dansants — To Death ou Birthday Girl par exemple — mais faire danser les gens n’est pas forcément notre objectif.

Cécile : Notre musique demande de l’attention. On veut que les gens écoutent les paroles, comprennent les histoires. Ce n’est pas forcément un groupe qu’on programme à 23h30 dans une soirée très festive.

Morgane : En concert, on remarque souvent que les gens restent très concentrés du début à la fin. Comme dans une conférence ou un spectacle.

Klara : Oui, parce qu’on n’a jamais vraiment envisagé le concert comme un simple divertissement. C’est plus un voyage : pendant 45 minutes, on traverse ensemble différents paysages émotionnels.

LFB : Est-ce que vous pouvez me raconter la pochette ?

Île de Garde
Cécile : Elle a été dessinée par notre amie Clothilde Carton, avec qui on travaille depuis nos débuts. On adore son univers très détaillé, un peu médiéval, parfois proche de la miniature persane. La pochette contient plein de références aux morceaux : le chandelier pour Homicide Volontaire, une lettre pour Ruines, nos instruments… et même nos signes astrologiques.

Il y a aussi un portrait d’Hildegarde de Bingen, qui est une figure importante derrière notre nom. Et surtout, il y a nos « monstres ». À l’origine, notre premier EP nous montrait chacune dans une petite case. Pour ce disque, on a demandé à Clothilde de casser ces cadres et de faire sortir nos monstres. Chaque membre du groupe en a imaginé un.

Klara : Pour moi, ce n’est pas vraiment un double maléfique. C’est plutôt ma part d’ombre, celle dont on ne parle pas forcément à tout le monde… mais qui fait partie de moi.

Morgane : Le mien est plutôt une sorte d’amalgame de mes ennemis.

Cécile : Moi, j’ai carrément coupé la tête du loup-garou !

LFB : Klara, tu me parlais d’une série tout à l’heure. Est-ce que chacune de vous pourrait nous faire des recommandations culturelles ?

Île de Garde

Morgane : Klara m’a donné la passion de la série sur Adamsberg de Fred Vargas, j’ai lu tous les tomes les deux premières années de la création d’Ile de Garde, superbe autrice policière française. Reco musicale je dirais ce groupe que j’ai accueilli au Pitchfork il y a deux ans : Lucky Lo avec une chanteuse suédoise incroyable, je l’ai fait écouter aux filles et elles ont ressenti la même sensation d’extrême beauté avec une petite larme 🙂

Reco série : Je suis obsédée par les séries danoises en ce moment alors je dirais La Voisine Danoise sur Arte sur l’histoire d’une ancienne agente qui tente de revenir à une vie plus douce civile et qui n’y arrive pas trop. C’est très beau, drôle et intense !

Klara : En musique, je te recommande d’écouter Heavenphetamine, un duo japonais très singulier. Rencontrés avec Ile de Garde en co-plateau plateau il y a plusieurs années à Bruxelles. C’était à l’époque le début de leur découverte de l’Europe de l’Ouest. J’ai commencé le booking « par » eux parce que je voulais absolument les revoir en concert en France en fait. Ca fait trois ans qu’on travaille ensemble maintenant et mon admiration pour eux ne fait que grandir. Toi qui aimes mentalement la musique, je pense que tu vas kiffer découvrir leur son et leur parcours, entre Japon, Géorgie et Ukraine.

En BD, je reco Cauchemar de Pierre Ferrero. C’était déjà pertinent quand il est sorti il y a quelques années mais là je pense que c’est vraiment devenu une lecture d’utilité publique.

En série, The Killing clairement. Le personnage de Sarah Lund est vraiment très bien écrit et interprété. Et puis globalement, comme disait Morgane, les séries policières scandinaves c’est quand même souvent très très stylés. ET BIEN SÛR, HEATED RIVALRY, si tu n’as pas encore vu <3 <3 <3

Cécile : C’est peu original mais j’ai adoré la dernière saison de True Detective avec Jodie Foster et Kali Reis. Ambiance incroyable, femmes incroyables, bande son très cool. Je ne voulais pas voir les saisons 2 et 3 parce que ça me faisait chier qu’ils changent d’acteur.ice. Mais là, clairement, j’ai été à fond comme rarement. 

Sinon je suis sur la dernière « bd » / œuvre d’Elène Usdin et Boni qui s’appelle DETROIT ROMA. Ambiance Lychienne de rêve Américain déchu. Elle adore le cinéma et ça se voit.  Collaboration entre Elene et son fils. J’adore leur binôme et la bd est incroyable. 

En musique, j’ai découvert múm. Le titre? We have a map of the piano. Est-ce que j’ai vraiment quelque chose à rajouter à ce titre magnifique ?

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