Sunniva Lindgård, ou Sassy 009, est une compositrice et productrice norvégienne qui a sorti son premier album, le 16 janvier 2026. Après deux EPs (Do You Mind, KILL SASSY 009) et une mixtape introspective (Heart Ego), Sassy 009 s’aventure dans son paysage sonore électronique, R&B et pop complètement déroutant, défiant tout sens de gravité. L’album combine harmonies brumeuses, basses déformées, et voix sinistres de Sunniva Lindgård, inspirée par la nature scandinave surréaliste.

Un conte folklorique ?
Sassy 009 cherche à raconter un conte folklorique dans lequel un labyrinthe, une forêt magique, un amant motard prénommé Jakov, et un royaume où “les pensées deviennent réalité” cohabitent dans une même narration musicale. Alors oui, ça peut paraître un peu perché dit comme ça. Alors immergeons-nous dans son univers bien norvégien, bien solitaire, bien sombre, et embarquons pour un voyage musical dans les bras de Morphée.
La narration de Dreamer+ est fragmentée comme un rêve. Au réveil, il part en éclats. On se souvient que de certains moments, et on finit par se reconstruire une narration qui correspond vaguement à l’essence originelle du rêve. C’est ainsi que sont construites les chansons. Le rêve commence par « Butterflies” avec le vrombissement de la moto de Jakov, le love interest du conte. La voix robotique, autotunée et hyper pop de Lindgård résonne comme un hymne dynamique.
Un rêve ?
La protagoniste est projetée dans un monde incompréhensible, intangible et imprévisible dans lequel les éléments naturels semblent lui jouer des tours : “The sky is falling down, but our necks keep tilting away from it” (Le ciel nous tombe dessus, mais nous continuons à détourner le regard), chante-t-elle dans « Edges ». Elle se retrouve déboussolée et perdue : “It feels like I have lost my edge” (J’ai l’impression d’avoir perdu mon avantage), paralysée par le temps qui passe “Time, it spins like a wheel” (Le temps, il tourne comme une roue) dans un monde alternatif “Slipping into another world / moral is different here” (Glisser dans un autre monde / La morale est différente ici) dans lequel elle n’a pas de perception de la réalité : “Minds ain’t true, and it doesn’t lie” “Something out of sense in here” (Les esprits ne sont pas sincères, et ils ne mentent pas). (Il y a quelque chose qui ne va pas ici).
Le titre « Edges » est marqué par une production ultra texturée avec beaucoup de reverb et delay, sur une batterie trip hop presque type breakbeat jouée par Elias Tafjord. Un riff de guitare énervé arrive sur le pont avec une ligne de basse active sur tout le morceau. Les dimensions spatiales et temporelles sont déroutantes, et dans cet univers onirique, l’esprit du rêveur paraît complètement tourmenté : “But it gets harder to sleep when minds turn the best of us into poison” (Mais il devient plus difficile de dormir quand l’esprit transforme le meilleur de nous-mêmes en poison). Ces paroles (dans « Edges ») font aussi écho au titre « Enemy », dans lequel Sassy 009 exprime un conflit intérieur. Son véritable ennemi n’est pas un personnage fictif comme Jakov mais elle-même.
Dreamer +, quatre années solitaires et aliénantes ?
Ayant grandi dans une famille de musiciens classiques entre Stockholm et Oslo, elle commence à produire de la musique en trio avec ses amies Teodora Georgijević et Johanna Scheie Orellana. Cependant le projet Sassy 009 devient le projet solo de Sunniva au fil du temps. Même en trio, elle était habituée à travailler sur la musique d’abord seule. La différence aujourd’hui est que le processus de création donne plutôt lieu à des tensions intérieures que des tensions avec les autres.
Dans une interview, Lindgård raconte qu’elle tire son inspiration de la “frontière floue entre la compréhension et l’incompréhension de la réalité”. Comme Alice au Pays des Merveilles, elle se perd dans son inconscient, dans ses rêves – tout aussi torturant les uns des autres – et dans le processus de création de Dreamer+. Sunniva a pris quatre ans pour écrire et terminer cet album. En quatre ans, la musique peut avoir le sentiment de perdre de d’urgence car plus cela traîne, plus l’artiste elle-même se déconnecte de son propre projet. Et peut-être que c’est aussi son but : de se perdre, puis de retrouver son chemin, comme cela arrive sans doute dans la forêt norvégienne, froide et hostile.“Cela paraît logique que j’aie en quelque sorte perdu la tête pendant le processus de création de l’album Dreamer+” dit-elle au Fader.
L’album ne raconte pas qu’un rêve fantastique, mais le cauchemar vivant que Sunniva Lindgård a pû vivre en consacrant ses journées à la production de cet album. En créant Dreamer+, Lindgård s’est enfermée dans sa solitude, obsédée par l’idée de réaliser ce premier album – le graal de chaque artiste. La solitude de Lindgård l’a presque freiné à réaliser des collaborations excellentes. Heureusement, on a la chance d’écouter Blood Orange, yunè pinku et BEA1991 sur le même album. Plutôt cool je dirais. L’isolation de Lindgard influence cyniquement sa musique. Dans une interview avec Fader, elle affirme avoir un dégoût pour la “musique joyeuse” et parle de son aversion pour les gammes majeures.
La fin d’un rêve ou la continuation d’une spirale mentale infinie ?
Comme le générique de fin d’un film, l’album se termine par “Ruins of a Lost Memory”. Il s’agit en fait d’une chanson que les parents de Sunniva Lindgård ont enregistrée en 1994 pour participer au concours de l’Eurovision. Sur Dreamer+, Sassy 009 lui rend hommage en remaniant la chanson à sa sauce, c’est-a-dire en ajoutant beaucoup de réverbération sur l’enregistrement mp3 de l’époque. La voix (ou les voix) de Sassy 009 est traitée avec beaucoup de distorsion et de réverbération : “Her overwhelming despair is her power / So she kills Jakov with nothing more than the thought”. (Son désespoir écrasant est sa force / Donc elle tue Jakov par la seule force de sa pensée). Cette dernière phrase est prononcée par Sassy 009, comme si toutes ses pensées et tous ses alter egos se décidaient en même temps de prendre la décision finale d’oublier Jakov. Soudainement, une basse assourdissante retentit, et est mise fin par un claquement de doigt. Tout s’arrête et est remplacé par un doux chant des oiseaux. C’est le retour à la réalité. La protagoniste se réveille et quitte définitivement le monde de ses rêves pour revenir à une nature solitaire.
Sassy 009 sort donc un premier projet totalement abouti tant sur le plan technique, musical, conceptuel et émotionnel. Sa nervosité, son inquiétude latente, son malaise et son isolation créent un univers sonore fantastique complètement envoûtant.