A l’occasion de la sortie de son deuxième album Nine Moons, nous avons rencontré Sauvane pour échanger sur son processus créatif et son rapport au temps.

LFB : Ton deuxième album sort demain. Est-ce que tu peux nous en parler ?
Sauvane : C’est assez fou, je ne réalise pas trop que c’est demain. C’est un petit peu la continuité de tout ce que j’ai composé jusqu’ici, que ce soit mes EPs ou mon premier album. Je dirais que c’est un nouveau chapitre, une évolution de moi-même parce que comme toujours mes chansons sont très introspectives, à la limite du journal intime. Peut-être parfois trop. C’est vrai que souvent peut-être qu’il vaudrait mieux faire des chansons un peu plus générales. Mais moi c’est ce qui me fait du bien et après si ça peut servir à d’autres personnes, c’est chouette. C’est un album toujours électro-pop. Si on se concentre sur le sujet de cet album, il est surtout tourné sur la maternité, mais aussi sur le temps, sur soi, sur l’introspection. Toujours des sujets qui me touchent. J’ai besoin de chercher des sujets qui sont essentiels pour moi de travailler.
LFB : Quand j’ai préparé l’interview, j’ai beaucoup lu que ton premier album était un peu une guérison. Est-ce que on peut considérer celui-ci comme une renaissance ?
Sauvane : C’est une naissance tout court. Comme on le comprend à travers les clips et l’album, j’ai donné une naissance à une petite fille. Donc une naissance, pas forcément une renaissance. Je pense que tout au long de notre vie, on a des choses à guérir, des choses à renouer. On n’a jamais fini de guérir certaines plaies. Après il y en a d’autres qui s’ouvrent. C’est une constante évolution. Une constante renaissance, mais là pour le coup je dirais même une naissance.
LFB : Sur cet album, est-ce que tu as travaillé différemment en studio ? Est-ce que tu y allais peut-être plus à l’instinct et moins de contrôle ou l’inverse ?
Sauvane : C’est marrant que tu me parles de contrôle. Cet album a composé toujours de la même manière. Donc toujours avec Les Gordon. C’est lui qui a fait les arrangements. Moi j’écris, je compose de chez moi parce que j’ai vraiment besoin de ça quotidiennement. Je suis inspirée quand je suis seule dans ma maison perdue dans la forêt. Et après, on commence à travailler un petit peu à distance. Ensuite, j’ai un grand besoin d’aller le voir et de me retrouver dans son studio. C’est un peu là que les chansons prennent vie et que la magie apparaît. C’est là que je me sens vivante et que je me dis qu’on va arriver à faire quelque chose de ces chansons. J’adore travailler en groupe, donc pour moi c’est super important de se voir.
Là, on n’a pas trop pu le faire à la fin pour les dernières chansons donc on a un petit peu travaillé à distance. Et justement j’ai un petit peu lâché prise. C’est quelque chose qui me ressemble peu. Mais voilà, je sais que maintenant je travaille avec des gens qui sont très doués, notamment Marc ou alors la personne qui a fait le mix de l’album David. Et par manque de temps et aussi parce que j’ai accouché après, j’ai dû leur faire confiance aussi. C’est vrai que sur les deux dernières chansons de l’album, j’ai un petit peu laissé Marc choisir les premiers instruments et tout. Contrairement à d’habitude où on est tous les deux. Je lui totalement fait confiance et il a vraiment eu la vision que j’espérais. C’était vraiment différent sur ces morceaux-là. Donc un peu moins de contrôle sur cet album.
LFB : Tu avais déjà travaillé avec Les Gordon avant. Sur ce projet, les arrangements sont assez aériens et je trouve qu’ils sont toujours au service de ta voix. Comment vous trouvez cet équilibre ?
Sauvane : Je pense que ça vient de nos inspirations qui sont très communes. Souvent quand on est ensemble, on va écouter des choses qui nous parlent à tous les deux et qui nous font vibrer. Quand il me fait écouter quelque chose, c’est quelque chose que je vais mettre à ma playlist. On est très raccord sur les émotions que peuvent procurer la musique. Et en effet, tout ce qui est aérien, je dirais que c’est sa patte à lui. Il fait tout simplement ce que j’aime. Après nos univers se regroupent et j’imagine que ça fait une bonne petite recette.
LFB : Pour moi, quand j’écoute ta voix dans chaque morceau, j’ai l’impression que c’est un instrument à part entière. Ce n’est pas une production et la voix qui vient se poser dessus. Je trouve qu’il y a une vraie cohérence. Comment tu travailles les textures vocales ? Est-ce qu’il y a une recherche un peu sensorielle derrière ?
Sauvane : Ça fait plaisir que tu dises ça parce que c’est quelque chose que je voulais vraiment retrouver sur cet album. Pour cet album, j’ai enregistré mes voix chez moi comme je fais d’habitude. J’ai besoin d’être vraiment dans un endroit calme, de pas avoir de pression de timing. Parce que si ce n’est pas le bon jour, il faut que je recommence le lendemain. Après, ce que j’adore faire, c’est le montage des voix. Choisir les bonnes prises, m’amuser à faire des samples et après les bourrer d’effets. J’essaie des choses et j’arrive même à créer certaines mélodies. Parfois, les morceaux étaient uniquement composés de paroles et derrière, c’était juste des samples de voix. Et après Marc s’inspirait de ça pour prolonger avec ses instruments et ses mélodies. Mais souvent au départ, c’était juste des chansons.
Sur la recherche sensorielle, pas forcément. Dès qu’il y a quelque chose qui m’envoûte, une petite boucle, quelque chose qui me plaît tout de suite, ça m’inspire. C’est vraiment un plaisir de faire ça. C’est un peu ma partie préférée quand j’ai enfin réussi à enregistrer des voix. Ce qui met un peu de pression parce que je fais les voix finales chez moi. Mais je peux m’amuser.
LFB : Et est-ce qu’il y a eu un morceau plus difficile à construire que les autres ?
Sauvane : Je n’ai pas l’impression. Peut-être peut-être My Dawn. Parce que c’est l’un des morceaux, avec I Can Hear You Now, que j’ai enregistré après la naissance de ma fille. C’est vrai que c’était différent. Je me rappelle que j’ai même changé un peu les paroles. À la base, ce n’était pas exactement le même sujet. C’est un peu dans la solitude au départ de ma maternité, où j’ai eu envie de me donner un peu plus de force en rechangeant ces morceaux. Il a fallu enregistrer quand elle était à la crèche. Et après faire les montages de voix pendant ses siestes, les soirs où elle réussissait à dormir. Donc ce sont deux morceaux qui ont été le plus difficiles à finir, mais pas en termes de composition, plus en termes de planning. Mais ils ont été tout aussi inspirants à faire.
LFB : Et si tu devais retenir qu’un seul morceau de l’album, lequel ça serait ?
Sauvane : Ce n’est pas le plus joyeux, mais je pense que c’est Are you still there ?. C’est celui qui est peut-être le plus le plus dur pour moi émotionnellement parlant. Le plus costaud à digérer parce que c’était une période compliquée de ma grossesse. Je suis très peureuse dans ma vie, même si parfois je fonce sur les yeux fermés. Il y a des choses qui me font peur, des angoisses qui resteront pour toujours. C’est vrai que d’avoir un petit bébé, en soit c’est beaucoup de poids sur ses épaules. Cette chanson a été un peu composée dans un moment compliqué, mais elle a été un peu comme un exutoire de cette peur. Et avec les arrangements de Marc, j’ai l’impression que je suis devenue une guerrière. Elle me donne toujours cette émotion-là. Maintenant pour d’autres choses parce qu’il y aura d’autres obstacles, d’autres épreuves à franchir.
LFB : Est-ce que tu penses que la maternité a modifié ton rapport au temps dans la création ? Peut-être avec plus d’urgence ou de patience ?
Sauvane : Tu as bien compris l’album. Tu as regardé entre les lignes. Donc oui, complètement. Maintenant, mon but dans la vie, ça va être de vivre au présent. A l’époque, j’ai beaucoup vécu soit dans le passé, soit dans le futur. Dans le passé où on ressasse toutes les erreurs qu’on aurait pu faire, les mauvais chemins qu’on a pris. C’est notamment le sujet de la chanson Was It Meant To Be?. Ou même Eurydice parle de ça. Il y a aussi How Many Seasons? qui traite du temps. On est toujours en train de courir après quelque chose. A quel moment on profite ?
Je pense qu’il ne faut pas attendre. Je pense qu’avoir un bébé, ça nous apprend à profiter du moment présent. Au début quand elle est née, il fallait vraiment que je termine cet album. J’avais vraiment envie d’aller au bout après tout ce temps passé. Et c’était très compliqué de trouver le temps de le finir. Ça a créé beaucoup d’angoisse en moi. J’avais l’impression que je ne profitais pas vraiment du temps présent. J’avais toujours hâte de pouvoir avoir ce temps-là dès qu’elle dormait. Il y a un moment où je me suis dit que c’était pas du tout ça le principal.
Du coup j’ai switché du jour au lendemain et je me suis dit que ça prendrait le temps qu’il faudra. Ce qui est très drôle, c’est que là elle a neuf mois et que l’album sort demain et il s’appelle Nine Moons. C’est une petite coïncidence. Elle m’a appris à profiter de l’instant présent, à lâcher prise et il n’y a plus qu’elle qui compte maintenant.
LFB : Dans le morceau Mummy Is Pretty, on sent une tension entre la femme, l’artiste et la mère. Comment tu navigues entre ces différentes identités aujourd’hui ?
Sauvane : Je pense que seul le temps répondra à cette question. Ça n’a pas été simple au début comme je te l’ai expliqué. Mais maintenant je commence un petit peu à sortir du tunnel. Et je vois ce qui est possible, mais je pense que seul le temps me le dira. Et puis j’ai envie de retenir surtout de cette chanson, c’est qu’il faudra qu’elle poursuive ses rêves d’enfant, qu’elle croit en elle et qu’elle garde toujours cette joie de vivre qu’elle a.
LFB : Dans cet album, tu évoques beaucoup le regard social et les différentes injonctions qui peuvent exister. Est-ce que la maternité t’a libéré de certaines attentes ou au contraire confronté à d’autres ?
Sauvane : Je dirais plutôt confronté. Mais je trouve que parfois je me suis mis des barrières, à trop vouloir contrôler ma grossesse et avoir l’impression que certaines personnes me voudraient du mal. Par exemple les hôpitaux où on ne va pas vouloir forcément suivre un projet de naissance naturelle. Mais quand on accouche, on perd tous ses moyens. Il n’y a plus de contrôle dans ces moments-là. C’est le présent qui compte et on voit ce que ça donne.
Mais au début oui, j’étais un petit peu bornée et j’ai vu qu’il y avait beaucoup de gens aussi qui me voulaient du bien. Et après oui, c’est plus au niveau de l’allaitement. C’est vrai que pour moi allaiter, ça compte beaucoup. Et c’est vrai que ce n’est pas forcément compris par tout le monde et ça, c’est assez dur. Parce qu’on va avoir beaucoup de jugements. Alors qu’en fait, c’est juste naturel. Encore des incompréhensions, mais chacun fait ce qu’il veut. Au final, je suis dans ma petite forêt avec elle et on fait ce qu’on veut.
LFB : Comment tu vas retranscrire cet album en live ? Est-ce que tes livres seront un mix de ce projet et de ceux d’avant ?
Sauvane : J’aimerais beaucoup faire des mix avec les morceaux d’avant. Je pense qu’on peut créer toute une histoire, avec une progression, des chapitres de vie aussi. Il y a des chansons qui se font écho d’un album à l’autre. On voit qu’il y a des problèmes d’anxiété qui peuvent être de retour. Ce sont des cycles constants. Doncen live, j’aimerais beaucoup défendre cet album et mixer avec des précédentes chansons. Peut-être même inviter d’autres personnes, parce que je suis très attachée aussi à mes featurings. Je sais que ce sont aussi des chansons que les gens retiennent.
LFB : Tu parlais de travail en groupe, tu aimerais avoir d’autres personnes avec toi sur scène à terme ?
Sauvane : À terme, j’aimerais beaucoup parce que c’est beaucoup de poids sur mes épaules de tout gérer toute seule. Et puis il n’y a rien de mieux pour moi que de jouer en groupe. La dernière fois que je l’ai fait, c’était avec le groupe les Wavewalkrs, des producteurs ukrainiens avec qui on a sorti pas mal de featuring au final. J’étais allée en Ukraine avec eux pour tourner des lives et c’est vraiment un des plus beaux souvenirs que je garde. C’est vraiment un lâcher-prise total, je me sentais vraiment à ma place. Donc ça, c’est sûr que j’aimerais beaucoup le reproduire dès que possible.
LFB : Qu’est-ce qu’on te souhaite pour la suite ?
Sauvane : Du bonheur. J’aimerais bien avoir des choses simples, plus de stress pour rien. Il faut que cet album soit la naissance d’une vie douce et apaisée. J’espère que ces chansons me rappelleront dans les moments de chute, qu’en fait ce n’est pas très grave ce qui se passe et qu’il y a beaucoup plus important dans ma vie. Et après s’il peut être écouté, partagé et ressenti par des personnes qui en ont besoin, ce sera encore mieux.