Yolande Bashing : une conversation autour du Territoire

En début d’année, on retrouvait Yolande Bashing dans les loges de l’Aéronef, juste avant leur concert complet pour fêter la sortie du Territoire. On a pris le temps de longuement échanger avec Baptiste et Aurélien de tout ce qui fait ce nouvel EP.

LFB : Salut Yolande Bashing, comment ça va ?

Baptiste : Ça va super, ça va super.

Aurélien : Je suis content d’être là.

Baptiste : Moi aussi, je suis très content d’être là.

Aurélien : Le temps passe vite, on joue bientôt. Ouais, ça va, ça va. La soirée commence bientôt. Il ne faut pas qu’on oublie de manger.

Baptiste : Il ne faut pas qu’on oublie de manger, de se préparer, de s’échauffer.

LFB : C’est le premier EP officiellement en tant que duo.

Baptiste : C’est le premier EP à deux, mais on a déjà sorti ensemble un album.

Aurélien : Il y a eu un album qui avait été en plus un mix d’EP, parce qu’en fait on a commencé à bosser ensemble au début du Covid. Tu avais un EP qu’on a fait un peu à deux mais qui était quasi fini, qui n’est pas sorti tel quel, qui est devenu l’album Disparaître, avec d’autres chansons qu’on a fait pendant ce temps-là. Et là, c’est notre premier EP à deux depuis.

Baptiste : On a signé sur un label qui s’appelle Airfono, qui est un label indé, et qui va au-delà, à certains points de vue, de Bruit Blanc. Même si le travail avec Bruit Blanc, c’était vraiment super.

Aurélien : On a un label où c’est le métier des gens. Ce n’est pas un métier qu’ils font en plus en rentrant du boulot.

Baptiste: C’est leur métier qu’ils font très bien. Ils vont chercher des sous pour que les choses se fassent, pour payer les artistes, pour payer toutes les personnes qui bossent avec les artistes. On a fait des clips.

Aurélien : C’est la première collaboration avec Airfono.

LFB : Mais même vous, dans la création musicale, puisque, comme tu le dis, les titres, quand t’es arrivé sur Disparaître, étaient…

Aurélien: Alors, je pense qu’il y en a qui étaient déjà un peu en cours, mais on a quand même fait une bonne partie tous les deux. Parce qu’en fait, on a commencé nos répét’ tous les deux, à la cave aux poètes. C’était le début du Covid, on a fait notre premier concert sur un Semi-remorque sur le parking de la cave, et les gens étaient assis. Et il y a une personne qui s’est levée pour danser, elle s’est fait engueuler.

Donc c’était encore cette dystopie-là. On a quand même fait les titres ensemble mais peut-être qu’il y a des morceaux qui étaient déjà un peu entamés. Que moi j’ai un peu repris en route. Et là, on les a fait un peu de la même façon. Le geste en général vient quand même de Baptiste au début et puis parfois, je rentre, il est au studio et il fait genre : hey, j’ai fait des mots écoute. Et puis là, on passe entre une et 200 heures sur le titre pour le terminer.

LFB : D’où un EP de 5 titres.

Baptiste : Ouais c’est ça. Ça prend moins de temps de faire un EP de 5 titres, mais ça prend quand même du temps. Je pense qu’on a pris plus de temps à faire Le Territoire que Disparaître.

Aurélien : Encore une fois, Disparaître, la moitié était finie quand on a commencé à se dire que c’était un album. Mais là, pour le coup, il y a d’autres choses qui se sont passées dans nos vies aussi. Mais du coup, je trouve que c’était bien de faire un cinq titres aussi.

LFB : Oui, parce que l’intérêt d’un EP, c’est aussi justement de tester des trucs et d’avoir une direction artistique un peu plus resserrée avec un propos. Je ne vais pas dire d’expérimenter quelque chose mais là, il y a quand même une porte ouverte à quelque chose qui peut être réutilisé.

Baptiste : Il y a une tentative de raconter une histoire. Avec beaucoup d’éléments qui vont la nourrir. Que ce soit les chansons et puis aussi comme on disait, la direction artistique, les clips. Et je trouve que l’EP, effectivement tu as raison, c’est le bel outil pour tenter ça, sans s’engouffrer dans quelque chose de plus grand que soi. Moi, j’avais déjà cette idée d’open space et de retranscrire la bureaucratie à la campagne, de remettre les choses les unes face aux autres, de parler de la dichotomie, d’essayer de raconter la perte. La perte de sens, l’impression d’être largué.

Ce sont des thématiques qui ont déjà été beaucoup abordées, qui sont beaucoup abordées en ce moment quand je regarde ce que sortent certains artistes. Et en fait, il y a plein d’artistes qui s’inscrivent dans la même DA que nous aussi, et au même moment. C’est assez rigolo. Je pense à PR2B par exemple. Et du coup, quand elle a sorti ces trucs, j’ai fait « Mais what ? ». Tout le monde a les mêmes idées.

Aurélien : J’étais un peu jaloux de la cravate, j’avoue.

LFB : C’est intéressant parce que j’ai l’impression que, de manière assez étrange, c’est le premier EP où Yolande Bashing est plus un personnage qui raconte des histoires que toi qui raconte ta vie.

Baptiste : Ça a toujours été une sorte de masque, Yolande. C’est pour ça que ce n’est pas mon nom d’ailleurs. Et du coup, là c’était encore l’occasion d’aller un petit peu plus loin là-dedans. De continuer à le pousser un peu de moi-même, mais pour pouvoir encore plus parler de moi-même. C’est un peu le travail du masque, c’est ça ?

LFB: Oui, parce qu’un titre comme Tarif, même s’il a plusieurs sens de lecture, c’est un truc qui est profondément personnel.

Baptiste: Oui, c’est un titre qui est très personnel. C’est sûr qu’en prenant ce recul-là, en le mettant à distance, ça permet quand même une forme de polysémie qui est cool aussi.

Aurélien: Ce n’est pas notre métier à plein temps de faire Yolande Bashing. On y met tout notre cœur mais on se voit un peu à des moments qui ne sont pas toujours ceux qu’on voudrait. Faire un truc un peu stylisé sur cinq titres, c’est quand même aussi beaucoup plus pratique pour nous de le faire vraiment dans le geste parce qu’en fait avec les moyens qu’on a, faire un album, ça prend très vite beaucoup de temps. De l’exploiter directement, c’est cool.

Et là, par exemple, avec Airfono, on nous a dit qu’on peut faire un vinyle avec un EP, et c’est cool. On est quand même trop content d’avoir ce vrai truc, ce vrai objet, qui ne dure pas une heure et demie, certes, mais qui est quand même un vrai aboutissement aussi dans l’écriture, comme dans le truc où on peut vendre au merch.

LFB: C’est marrant parce qu’on sait que quand tu parles de société, d’open space, tu parles aussi de temps de cerveau disponible, et c’est vrai qu’un EP de vingt minutes, c’est forcément plus facilement écoutable et appréciable par une personne qu’un album d’une heure.

Baptiste: Ouais, tu as peut-être plus vingt minutes qui traînent dans ta journée qu’une heure. Là, en ce moment, j’ai l’impression que c’est compliqué d’essayer de répondre aux exigences du temps d’attention des gens, parce que, franchement, vingt minutes, c’est beaucoup.

LFB: C’est un épisode de The Office.

Baptiste: Oui, mais c’est vrai, c’est un épisode de The Office.

Aurélien: Et encore, nous, on peut le regarder sans les pubs, maintenant, sur le streaming.

Baptiste: Oui, c’est vrai. Ce qui est presque un peu dommage, finalement. C’est bien les pubs.

Aurélien: Les pubs aux States, il y en a tellement, c’est pas possible.

LFB : Je vais me recentrer sur l’EP. Moi, j’aime bien la pochette de l’EP. Je trouve qu’elle raconte quelque chose d’hyper intéressant par rapport au Territoire. C’est comment se reconstruire et se recoller quand on a été broyé et déchiqueté. Et je trouve que le propos, quand tu regardes la pochette, tu penses à la broyeuse, mais quand tu écoutes l’EP, elle a une vision différente..

Baptiste: Ouais, je vois ce que tu veux dire. C’est vraiment intéressant. Je pense qu’il y a le même geste, dans la pochette que dans la manière dont, techniquement, on envisage de faire de la musique. C’est-à-dire que ça commence avec un son qui est broyé, qui est recollé. Les thématiques qu’on aborde, elles parlent de ça.

C’est comment on se reconstruit quand tout le système nous broie, quand nous-mêmes aussi on est notre propre démon. En tout cas, il y a un peu une tergiversation autour de cette thématique-là. Et moi, la pochette, ce qui m’intéresse dans ce qu’elle raconte, c’est qu’elle permet de se projeter vraiment. Elle invite aussi les gens à aller recoller les morceaux. Moi, j’ai toujours rêvé d’avoir une broyeuse à papier. D’ailleurs, je n’en ai jamais eu.

La pochette, c’est Clémence Alix qui l’a réalisée. Qui est une amie qui fait aussi de la direction artistique.

Aurélien : C’était une proposition de sa part.

Baptiste : On avait choisi une autre pochette à la base, et puis on s’est dit : « il faut ça en pochette. »

Aurélien : Et c’est Florimont qui a pris la photo.

LFB: Et donc la photo a été vraiment déchiquetée ?

Baptiste: Oui, elle l’a vraiment déchiquetée, puis rescannée.

LFB: Tu disais que c’était un univers qui t’intéressait, mais à quel moment justement tu as eu l’idée de te lancer sur ce monde du travail et sur la grande broyeuse ?

Aurélien: Toi, tu n’as jamais fait de comptabilité en plus.

Baptiste: Je n’ai jamais fait de comptabilité, je n’ai jamais bossé dans un bureau. Non, pour être vraiment tout à fait honnête, quand je me suis lancé dans les chansons, je ne pensais pas forcément directement à travailler autour de cette question-là. Et c’est juste qu’en fait, je ne pense pas trop à une grande thématique. Quand j’écris des chansons, c’est juste qu’elles sont toutes reliées. Je parle du texte. Elles sont toutes reliées à un moment. Elles vont se retrouver à un endroit. C’est une sorte de somme, le fait que surgissent un peu ces images de bureaux un peu surannées, où les gens ne savent pas très bien pourquoi ils travaillent.

Aurélien : Pourquoi on fait des réunions.

Baptiste : Ils font des réunions interminables. C’est arrivé comme une couche de vernis. Les chansons peuvent s’inscrire là-dedans. Cette lecture-là permet d’amener autre part encore et de nourrir le travail des chansons. Mais frontalement dans les chansons, il n’est jamais question de bureau. D’ailleurs, moi le travail thématique, il ne m’intéresse pas trop en tant qu’auteur de musique, de texte.

C’est plutôt un vrai travail d’essayer d’exprimer des sensations. Je n’ai pas des manies bureaucrates. J’ai commencé à écrire un truc et puis finalement cet ensemble, quand j’ai pensé à structurer le corpus, je me suis dit que ça peut rentrer dans une sorte de… Je pense que j’avais l’impression à l’époque de faire des choses et de ne pas trop savoir pourquoi je les faisais.

Aurélien : Mais c’est vrai que j’ai l’impression que c’est la première fois où ton écriture, qui est quand même des fois assez surréaliste, assez imagée, avec plein de sens de lecture, se retrouve un peu ancrée dans un truc qui est un peu plus du domaine du monde contemporain. C’est vrai que le switch est assez rigolo.

LFB : L’écriture évolue quand même avec un propos un peu plus direct. Mais si tu ne prends pas la thématique, effectivement, pour moi, c’est un EP qui parle essentiellement de deuil, d’amour et d’incompréhension entre les êtres humains.

Aurélien: Et des rapports interpersonnels.

Baptiste: C’est vrai que sur les albums et les EPs d’avant, il n’y avait pas vraiment de tentative d’écriture. Là, il y avait une vraie volonté de donner plus de structure au texte. Pour que les gens puissent se projeter plus facilement. Parce que sinon je peux avoir tendance à écrire des choses très abstraites et surréalistes. C’est quelque chose que j’adore faire mais c’est compliqué de se projeter.

LFB : Si tu prends le point de départ, le premier morceau de Territoire, j’ai l’impression que tu es face à quelqu’un qui est en burn-out et qui tout au long de l’EP, va essayer de délier les fils pour comprendre comment il en est arrivé justement à cette situation de rejet de tout en fait.

Baptiste : Ouais, c’est marrant comme la musique peut être un peu prémonitoire aussi. Parce que je ne pense pas que c’est un moment de ma vie où j’étais spécialement en burn-out. Mais en ce moment, je le suis un peu. Mais oui, il y a quelque chose de ça. D’ailleurs, c’était peut-être mon esprit qui me disait « Fais attention quand même ! ». En tout cas, dans l’ordre des chansons, la question s’est posée de comment on raconte maintenant cette histoire. Puis les choses font que ça marche. Le fil se tire. Il y a un décollage.

Aurélien : Et donc pour ceux qui se demandent, Baptiste a vraiment sauté en parachute dans le clip ? Oui. Pour de vrai, on m’a redemandé. Ils ont dû effacer la personne qui était derrière lui. Parce que Baptiste n’est pas encore prof de son parachute.

LFB : Ce qui est intéressant aussi, c’est que ça pose la question, tout au long de l’EP, de passer de l’individu au collectif. Il y a vraiment ça dans l’écriture aussi. C’est intéressant parce que ça colle bien aussi avec ce que tu fais avec Yolande Bashing. Finalement, au fur et à mesure de l’aventure et des albums de Yolande Bashing, une espèce de zoom arrière qui part de toi et qui finalement est de plus en plus toi entouré des autres.

Baptiste : Oui, je suis assez d’accord. Parce que quand on grandit, on regarde de moins en moins son nombril. Et j’ai deux enfants, mais je n’en avais pas avant sur Disparaître. Je pense que ça fait prendre du recul aussi à un endroit. Il faut faire attention aux gens. Et cet album est quand même pour les gens, pour leur dire : allez on peut se saisir de l’énergie qui nous reste, du peu de choses qu’on sait faire pour agir. Pour faire des choses. Pour ne pas se faire broyer par la machine.

LFB : Même un morceau comme Le tarif où ça peut parler d’amour et d’incompréhension. Mais c’est aussi un truc qui, pour moi, où tu dis aux gens : en fait, on vit tous la même merde et plutôt que de se tirer dans les pattes, on ferait mieux de s’entendre là-dessus.

Baptiste : Et d’assumer ses erreurs aussi. De dire qu’on est aussi responsable de plein de choses. C’est un va-et-vient entre les autres et soi. Ce n’est pas tout le temps les autres le problème.

LFB: Oui, c’est ça. Mais du coup, comme tu le dis, le texte est quand même très important. Comment on construit musicalement autour de ça ? Parce que là, il y a encore cette évolution de rechercher toujours le point d’équilibre entre quelque chose de très électronique et quelque chose de plus organique par instant. Et que la musique électronique puisse vivre et aussi dissonner, être moins propre que ce qu’elle peut être.

Baptiste : En fait, la musique ne se construit pas après, elle se construit en parallèle. Et souvent, j’arrive avec un petit bout de texte, un petit bout de maquette. Il y a déjà des idées de musique, c’est déjà maqueté aussi la musique un peu.

Aurélien: Un peu comme tu viens de dire, c’est vrai que les deux grandissent en même temps. Et donc du coup après, on va essayer d’analyser le truc de manière un peu classe. Mais en vrai, on essaie des choses et on voit ce qui marche. On part de cette pulsion comme ça et après, la musique et le texte s’attachent un peu tous les deux, un peu par aller-retour.

Baptiste : C’est comme cette histoire de pochette, c’est shredé. Tous les éléments sont comme ça, un peu sur la table éparpillée, puis après on les colle, on jette, puis on voit ce qu’il y a. C’est ce qui parle le mieux de l’intention première en tout cas. Puis des fois, même l’intention première n’est pas encore très claire. Parfois, c’est la musique qui débloque des choses. Et puis après le passage sur scène, c’est encore autre chose.

Ca vient faire encore évoluer les morceaux à un autre endroit. Les poissons, ce n’est pas du tout la même chose en live. Mais parce que pour moi, on ne pouvait pas la faire comme ça en live, c’était compliqué. Dans ce qu’elle raconte, c’est trop beau. Je suis plus proche de la manière dont on la raconte sur scène maintenant que dans l’album, qui est presque trop légère dans l’EP.

Aurélien: C’est vrai que c’est assez intéressant de trouver un rapport entre le texte, qui est très important. C’est ce qu’on perçoit le plus frontalement, le texte qu’on capte en premier. Quand on écoute de la musique qui n’est pas juste instrumentale, on se raccroche très fort à ça.

LFB: Je trouve que là il y a aussi un travail intéressant aussi sur la voix et sur le fait, même si tu t’en défends un peu, de faire de la pop et de mettre aussi la voix plus en avant.

Baptiste : Oui, je ne m’en défends plus trop. Et puis j’apprends à chanter aussi. Du coup j’ai moins peur de la mettre en avant, je mets moins d’effet dedans.

Aurélien : Et puis déjà il y a les aller-retour qu’on fait à deux, puis on a aussi été très bien, on a eu des vrais bons retours. Comme le mix qu’on a fait avec Nicolas Chimot qui était genre un peu par étape aussi. On s’est un peu renvoyé des choses. Ca nous arrive de bosser ensemble aussi avec Manu et Il connaît le projet. Je pense qu’il est aussi un peu allé chercher des trucs que lui voit et que nous on ne voit peut-être pas forcément, que ce soit dans la voix ou dans les synthés. Et c’est ça aussi qui permet un peu de révéler les trucs qui sont sûrement dans le geste premier mais qu’on n’a pas même nous forcément vu la première fois.

Baptiste : : C’est vrai même que les morceaux qui sont sur l’EP sortent avant en live, avant d’arriver sur un enregistrement et sur un EP. Donc tout se nourrit vraiment. On trouve des trucs forcément, des dynamiques et des impacts en live qui sont impossibles ou alors moins pertinents en studio, qui vont nourrir derrière les enregistrements.

LFB : Mais tu vois, l’idée de parallèle est intéressante parce qu’un morceau comme Eléments de langage est quand même hyper dystopique, flippant et presque surréaliste dans le texte. Pour moi, il y a un côté très Brazil de Terry Gilliam. Et ça se ressent aussi dans la musique. C’est le morceau plus électronique avec des espèces de boucles qui sont presque oppressantes. Comme tu le dis, tout se nourrit. Là, chaque morceau, même le dernier morceau de l’EP, qui est plus un truc de révolte, où c’est beaucoup plus enlevé dans la musique, est beaucoup plus dansant.

Aurélien : On pourrait l’écouter en boucle, comme ça. Je l’ai fait un peu, mais je m’étais endormi.

LFB : J’aime bien le titre aussi de l’EP. Parce que certes, ça parle d’open space et tout, mais je trouve que, et dans la direction artistique qui a été faite autour aussi, il y a cette volonté de confronter et réunir les métropoles et la France périphérique. Le fait de mettre l’open space dans une forêt, je trouve que c’est hyper intéressant parce que tu viens d’un petit village aussi, donc tu sais ce que c’est, ce rapport justement, je ne vais pas dire à l’ennui, mais au manque d’opportunités qui peuvent détruire des gens. J’ai l’impression que ça raconte ça aussi. Et la direction artistique qui est autour de l’EP raconte beaucoup de ça.

Baptiste : Il y a la tentative aussi un peu sous-jacente. Une réflexion que je me fais, c’est qu’on parle beaucoup, quand on voit les gens des campagnes à la télé, ils disent : on se sent oublié. Moi, j’ai envie de dire que quand j’étais gamin, quand j’habitais en campagne, c’était plutôt genre : mais rien à branler des villes. C’est plutôt ça, la tentative. C’est la télé qui essaie de nous faire croire que les gens des villes s’en foutent des gens des campagnes, mais c’est beaucoup plus complexe que ça. Je crois que c’est vraiment deux univers qui n’ont rien en commun quoi.

Aurélien : Et peut-être pas tant à mettre en opposition.

Baptiste : Et pas à mettre en opposition.

LFB : Il y a aussi que tu t’autorises moins de choses et tu vis moins de choses quand tu es à la campagne. Tu as plein de gens qui viennent de petites villes et qui vont se dire : ça ce n’est pas pour moi. Ils sont en complète déconnexion. Ça raconte ça aussi dans l’EP. De quand tu te retrouves dans une grande ville ou quand tu as envie d’aller vers quelque chose.

Aurélien : Moi, j’ai grandi à Ramantière, donc qui n’est pas loin de Lille, qui n’est pas un village au milieu de la Creuse, mais qui n’est pas juste une petite ville. Je me souviens, je rejoins un groupe avant de passer mon bac à Lille et puis on joue dans un bar. Puis j’ai un pote de mon lycée qui faisait de la musique aussi. Il nous demande comment on a fait. On a appelé le gars du bar et il a dit oui. Et cette personne-là était comme moi avant, j’étais en mode genre : voilà, c’est loin, c’est inatteignable. Alors que ça a quinze bornes et juste le mec a aussi un numéro de téléphone. On se met tous des carcans dans nos perceptions.

Baptiste : Vive la campagne.

LFB : Mais justement, il y a toujours eu un geste poétique qui est très assumé. Est-ce que tu assumes de plus en plus le geste politique aussi de ta musique ? Ou est-ce que tu n’y réfléchis pas et tu essaies de le mettre de côté ?

Baptiste : Ce n’est pas du militantisme en tout cas. Mais en fait ce qui est sûr, c’est que c’est toujours imbibé de politique parce que ça m’intéresse et puis parce que j’ai un avis. Et puis parce que le monde va mal, je le vois et je ne peux pas faire comme si ça n’existait pas.

Aurélien : Je pense qu’on est conscients tous les deux qu’on n’était plus des ados qui cherchent des concerts ailleurs dans leur ville. Moi j’étais genre la politique ça ne m’intéresse pas, on est assez grands pour se rendre compte maintenant qu’il n’y a rien qui n’est pas politique. Le fait de vivre de telle ou telle façon fait que tu fais des choix.

Et effectivement, ce n’est pas de la musique militante mais on est quand même imprégné de ça. On est obligé parce que ne serait-ce qu’en étant égoïste un peu au départ, on sait que les choses qu’on fait là, qu’on fait ce soir, qu’on fait demain quand on fait des concerts, des disques dans des cadres politiques, ne sont pas possibles.

LFB : Tu le deviens aussi dans le choix des lieux où tu vas faire des concerts. Par exemple ce soir, où tu choisis aussi que le concert reste abordable.

Baptiste : Moi ça me va très bien que ça coûte 8 euros mais pour le coup c’est l’Aéro.

Aurélien : C’est cool que ça puisse être possible parce qu’il y a encore des pays où ce n’est pas le cas.

LFB : Même votre concert à Paris, le mettre à 15 euros, ça reste accessible au plus grand nombre.

Aurélien : Et puis ce sont les concerts qu’on va voir. Et on a envie que des concerts comme ça existent le plus longtemps possible. Je ne suis pas fataliste que ces concerts-là continuent à exister tant qu’on fait de la musique, qu’il y a tant d’autres gens et qu’on a envie d’aller au départ.

LFB : Oui, c’est ça. Mais malgré tout, si tu t’exprimes et que tu défends des causes fatalement le projet devient politique aussi, parce que te es associé à certaines choses.

Baptiste : En tout cas, je pense que c’est politique de faire de l’art un endroit de toute manière. Enfin c’est parce que c’est une vraie vision en fait. C’est aussi qu’on dit quelque chose aux gens. C’est vraiment le premier degré de la politique.

LFB : En parlant de scène, ça a toujours été un espace hyper important pour vous. Comment vous avez imaginé l’expérience de scène avec cet EP ?

Baptiste : : Justement, on a continué à tirer le fil du bureau. Et en tirant sur le fil, il y a une lampe de bureau qui est venue au bout. Du coup, on en a cinq qui sont réparties sur la scène. C’est un peu une transposition d’un bureau. C’est l’endroit d’où on travaille. Il y a un téléphone qui est toujours là, qui a changé depuis.

Aurélien: On a un nouveau téléphone.

Baptiste : Voilà, on a ce praticable qui pourrait un peu être notre bureau. Il y a Aurélien qui est au bout du praticable. Il y a ses machines. Moi, j’ai mes machines dans un petit coin. On partage notre carré. On est au travail ensemble et puis il y a les gens qui nous regardent.

Aurélien: C’est marrant, on n’a jamais fait ça en open space. C’était genre observable, genre tu viens, c’est une salle d’expo, ce sont des gens qui travaillent comme ça.

LFB: Elle l’a fait ça PR2B je crois. Elle a fait pendant une semaine un bureau où elle faisait des activités et tout.

Baptiste : C’est vrai, mais c’est pour la promo, ils ont mis une boîte dans une gare et ils étaient dans la boîte. C’était vraiment dans la boîte, c’était un bureau, et ils faisaient leur vie.

LFB: On parlait au début de l’interview que vous avez un label « professionnel », vous avez un tourneur, est-ce que ces étapes-là, ça pousse plus loin ? Justement, vous parlez de Yolande Bashing qui n’est pas votre projet principal, est-ce que c’est un truc qui vous titille quand même ?

Aurélien: Alors ce n’est pas que ce n’est pas un projet principal au niveau de l’énergie qu’on y met ou dans ce que ça représente pour nous. Mais dans nos emplois du temps qui nous font bouffer dans la vie. C’est vrai que parfois, on aimerait bien faire un peu différent. Mais là on est quand même hyper bien entouré pour le faire correctement quand on le fait. Quand on a commencé à faire de la musique ensemble, je ne pensais pas que 5-6 ans après, on ferait un Aéro complet. Donc déjà, on passe des petits paliers à nos rythmes et c’est chouette.

Baptiste : Moi, je suis content de faire de la musique tant que je suis content de faire de la musique. Et en fait, toutes les personnes avec qui on travaille pour l’instant me permettent d’être content de faire de la musique. Et ça c’est cool. Je serai vraiment attentif à ça tout le temps. Je sais que si on devait se lancer à 100% dans l’aventure et lâcher le reste, il y a un endroit où de toute façon financièrement je ne pourrais pas tenir.

Le théâtre me rapporte l’argent qui me permet de vivre de payer la bagnole, la maison, la crèche. C’est un métier. Et puis la musique, c’est risqué. C’est beaucoup de tournées, c’est un équilibre à trouver. Je pense qu’on peut décider du rythme auquel on veut aller. Il faut être attentif à ça. Il n’y a pas que des groupes qui marchent de ouf parce qu’ils tournent ou des groupes qui ne marchent pas parce qu’ils ne tournent pas. Je pense que les deux choses ne sont pas corrélées non plus. Qu’on peut sortir un bel album et décider de faire trois dates. Du coup, c’est à chacun et à chacune de choisir les ingrédients de sa carrière.

Aurélien: Ouais. On parlait de temps de cerveau disponible tout à l’heure. Genre d’avoir l’énergie quand tu fais les trucs, d’être là pour de vrai et pas d’être en représentation, d’être là malgré toi, etc., c’est hyper important. Et puis après, on ne maîtrise pas tout non plus dans les processus et dans ce qui se passe dans nos vies et compagnie. Mais en tout cas, effectivement, Florence ( la bookeuse du groupe ndlr) qui est là sur le canapé, peut en témoigner, on est vraiment hyper bien entourés pour faire ça comme on le fait. Et si on le faisait un peu plus ou un peu moins, on le serait aussi. Et ça, c’est vraiment d’un grand réconfort.

Retrouvez notre chronique du Territoire par ici

Crédit photos : David Tabary

Laisser un commentaire