Le rendez vous devient un classique; comme chaque année la rédaction de La Face B a aiguisé ses plus belles plumes pour vous offrir ses albums coups de cœur(s) du cru 2025. Premier acte tout de suite avec TURNSTILE, Vraell, Balu Brigada, Franz Ferdinand, Smerz et Kaky.
TURNSTILE – NEVER ENOUGH (Anthony)

Après le troisième album GLOW ON, qui les a propulsés sous les projecteurs, TURNSTILE n’a pas vacillé. Au contraire : le groupe de Philadelphie frappe encore plus fort avec un disque appelé à marquer durablement son époque. Charli XCX nous l’avait promis : le Turnstile Summer a bien eu lieu. NEVER ENOUGH, le morceau-titre, s’impose d’emblée comme l’hymne tant attendu. Chant nappé de réverbération, rythmique en montée continue : tout est pensé pour faire monter la pression avant l’explosion, féroce et brute.
Si TURNSTILE a largement contribué à populariser le hardcore punk, le groupe n’en oublie jamais ses racines : batterie effrénée, riffs agressifs et distordus, énergie frontale. BIRDS et SOLE insufflent ce souffle rageur, tendu, implacable. Mais l’album sait aussi surprendre. Des instruments à vent surgissent sur I DREAMING, tandis que LOOK OUT FOR ME explore un downtempo aérien, presque planant. À cela s’ajoute une touche mélodique héritée des années 80, qui affine la patte du groupe et donne au disque une identité immédiatement reconnaissable.
NEVER ENOUGH est un album résolument rock, qui remet le corps, la danse et la folie au centre de la musique, comme en témoignent les mosh pits géants à chacune de leurs dates. Il bouscule l’emprise ronronnante du post-punk qui domine depuis une décennie. Plus qu’un simple déferlement d’énergie, le disque trace un véritable voyage intérieur : vivre pleinement malgré les incertitudes. De cette vulnérabilité naît un mélange grisant de nostalgie, de mélancolie et d’euphorie. Et c’est là que se forge, disque après disque, la communauté TURNSTILE.
Smerz – Big city life (Christina)

Sans doute biaisée par ma légère (ou grande) obsession pour les artistes scandinaves, le duo norvégien Smerz a clairement marqué mon été 2025. Album sorti en mai dernier, Big city life est le projet de Smerz le plus mature et tangible. Le disque est si bien reçu qu’une version rééditée paraît le 5 novembre 2025 avec des artistes comme Clairo, Erika de Casier, Elias Rønnenfelt, Fine, et ML Buch. Le temps que cette autre version sorte en novembre, je me retrouvais dans une autre ville un peu déboussolée. Pourtant, je m’identifie toujours autant à leur musique, et peut-être même plus.
Smerz propose une musique introspective, fragmentée d’un chagrin étouffé par le rythme oppressant de la “big city life”. Le thème éponyme de l’album illustre des sons bruts qui renvoient directement à la dureté d’une ville imposante. Le projet est basé sur des expériences réelles et imaginaires de Catharina Stoltenberg et Henriette Motzfeldt, vécues à New York et dans leur ville natale d’Oslo. Elles s’abandonnent à la nouveauté, jettent les dés de leur vie (“Roll the dice”), et s’approprient les aléas du quotidien en débarquant dans une nouvelle ville.
S’inscrivant dans la scène musicale de Copenhague, influencée par l’électronique qui mélange souvent la dream pop et les sons expérimentaux, Smerz assemble un répertoire de sons singuliers, se reposant sur de nombreux synthés, des samplers, des sons de piano lo-fi transformés – un groupe qui joue de la musique club sur ordinateur finalement.
Je pourrais être dans mon lit en train de pleurer, ou en train de danser aveuglée par des stroboscopes, les paroles de “You got time and I got money” résonneraient de la même manière.
Smerz représente une simplicité inachevée qui contraste avec des formes instrumentales minutieuses. Leurs idées sont introduites puis stratégiquement abandonnées. L’album est clairement marqué par une pesanteur qui fait traîner les sons et les instruments derrière le tempo. Elles utilisent parfois des motifs dissonants comme le piano dans “Big city life” qui joue une quarte augmentée ou triton. Des contrastes subtils, comme le monologue un peu endormi et sexy de “Street style”, nous bercent vers un rythme plus cadencé de la “big city life”. On est projetés vers, puis engloutis par leur intimité simple et vulnérable. Elles créent un monde à part dans lequel on flotte, on voyage, on oscille entre songe et réalité. Tout scintille et s’estompe comme dans “Dreams”, où les paroles en norvégien nous amènent à l’apogée du songe, appuyé par un ostinato de deux notes chantées à la sixte ascendante, qui rappelle l’élévation vers une altérité.
Big city life est un voyage à travers les humeurs et les textures. Les treize chansons sont construites comme des émotions : superposées, floues, peut-être imaginées. Smerz nous offre des fragments de récits et de dialogues intérieurs auxquels on ne peut que s’identifier : le sentiment d’être submergé, d’être seul, et la volonté d’exister dans une nouvelle ville.
Vraell – Once a blue hour (Caroline)

Mon album coup de cœur de l’année, c’est Once a blue hour, le premier du londonien Vraell, de son vrai nom Alessio Scozzaro. Une pure merveille pour celles et ceux qui recherchent beauté, sensibilité et poésie dans la musique.
Vraell est un guitariste chevronné, même carrément virtuose, qui a étudié la musique classique dès sa plus tendre enfance. Ses premières scènes, dans la rue, lui ont permis d’investir le champ de l’expérimentation et ont ainsi donné naissance à ses propres compositions.
Le son de Vraell est reconnaissable entre mille. Il place fort logiquement la guitare au centre de ses morceaux, qui mêlent plusieurs styles, entre néoclassique, ambient et folk.
Composé pendant l’heure bleue – comme le nom de l’album le laisse présager – l’album regroupe des titres instrumentaux et d’autres accompagnés de paroles introspectives sublimées par une voix quasi murmurée.
Car Vraell place la musique en premier, c’est d’ailleurs toujours par là qu’il commence. Chaque morceau raconte une histoire et laisse aussi la possibilité à chacun de se l’approprier. Les paroles sont accessoires.
L’artiste met la musique au service des émotions et nous transporte dans un monde à la fois poétique, aérien et bienfaisant. Sans doute parce que la musique est vitale pour Vraell, une manière de guérir de ses blessures et de se reconstruire. Elle représente pour lui le seul chemin vers l’acceptation de lui-même et vers la paix. Une incitation à ralentir, à prendre le temps de se reconnecter à soi et à profiter de chaque instant.
Et on dirait bien que Vraell rencontre son public. La carrière du musicien décolle. Depuis Once a blue hour, Vraell ne chôme pas ! Il a en effet déjà sorti l’EP Guitar Meditations, accompagné d’une série de vidéos Youtube qui cumulent chacune plusieurs dizaines voire centaines de milliers de vues. L’artiste nous confiait à ce propos « Les méditations à la guitare sont ma manière de capturer spontanément mon parcours vers l’acceptation de soi, l’amour et la pleine conscience » et disait se sentir honoré qu’autant de personnes soient réceptives à sa musique.
Fort de ce succès, l’artiste s’apprête d’ailleurs à sortir un nouvel EP Guitar Meditations Vol. 2, « une exploration plus approfondie des motifs et des accordages méditatifs qui mêlent mon amour du raga et de la musique persane ».
Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, après plusieurs dates européennes sold out, Vraell donnera bientôt une série de 14 shows en support de Thylacine, en France et en Suisse de janvier à avril 2026. Prenez vos places !
Notre interview avec Vrael est disponible ici
Balu Brigada – portal (Matthieu)

Portal de Balu Brigada s’est imposé sans forcer comme mon album de l’année. La première écoute m’a scotché et le disque ne m’a plus jamais quitté. C’est le genre d’album qui s’installe immédiatement, sans avoir besoin d’insister, et qui revient naturellement, peu importe le moment ou l’humeur.
Parmi les 12 titres du projet, Backseat s’est rapidement imposé comme l’un de mes titres de l’année. Un morceau qui prend son temps, qui avance par paliers, qui vous attrape sans prévenir et ne vous lâche plus. Plus de six minutes qui passent sans qu’on les voie défiler, avec cette montée progressive, presque hypnotique, qui donne envie de tout écouter d’une traite, encore une fois.
Ce qui fait la force de Portal, c’est cette sensation d’équilibre permanent, cette manière qu’a l’album de ne jamais en faire trop. Les morceaux se répondent naturellement, l’ensemble reste fluide malgré la multitude d’influences où Backseat agit comme un point d’ancrage évident. Un projet auquel je reviens sans réfléchir depuis cet été.
Franz Ferdinand – The Human Fear (Théo)

2025 marquait le grand retour de Franz Ferdinand après sept ans sans album. Le groupe emblématique de Glasgow est revenu vers son public avec The Human Fear, un disque qui s’éloigne des rythmiques nerveuses de This Fire ou Michael. Ici, Franz Ferdinand explore un indie rock plus posé, parfois presque pop, mais une pop à l’ancienne, quelque part entre les Beatles et l’élégance britannique et franchement, ça leur va bien.
L’album est porté par deux singles forts: Audacious, premier extrait dévoilé, s’inscrit dans la continuité de Curious ou Billy Goodbye, tandis que Hooked, titre électro-rock, fait clairement écho à l’ère Always Ascending. Son refrain, “You got me hooked”, est terriblement efficace et promet déjà de faire jumper les fosses sur la tournée actuelle. À noter aussi Black Eyelashes, morceau à part, hommage assumé aux origines grecques d’Alex Kapranos, avec quelques paroles en grec et un bouzouki qui remplace la guitare.
The Human Fear est un album solide, cohérent, qui s’écoute vraiment bien dans l’ordre. Un disque qui a tourné en boucle dans certaines playlists de la rédaction et qu’on a hâte de retrouver sur scène, porté par les nouveaux titres et les classiques du groupe.
Retrouvez notre interview avec Franz Ferdinand par ici
Kaky – Est-ce que quelqu’un m’entend ? (Mélody)

Si 2025 devait se résumer à une question, ce serait sans doute celle que Kaky a posée en titre de son album paru en mai dernier : Est-ce que quelqu’un m’entend ?. Une interrogation qui résonne bien au-delà de la simple écoute, trouvant sa réponse la plus éclatante sur scène. J’ai eu la chance de le voir en concert cette année et la réponse du public était sans appel.
Il y a quelque chose de bouleversant à observer Kaky réaliser, en temps réel, que sa musique a traversé les murs de son studio pour atteindre autant de gens. Lui qui se demandait si on l’entendait a trouvé face à lui une foule qui non seulement l’écoute, mais chante ses textes à l’unisson. Ce bonheur visible sur son visage témoignait d’une connexion rare : l’artiste ne chante plus seul, il dialogue avec une salle entière qui a reçu le message 5/5.Musicalement, cet opus est un véritable ascenseur émotionnel, fidèle à la signature de cet « alchimiste des sons ».
Kaky confirme ici sa capacité unique à transformer nos failles en rythmes. Des morceaux comme Tu me manques ou le poignant Peur de vivre nous plongent sans filtre dans des souvenirs douloureux, tirant des larmes sans prévenir par leur sincérité désarmante.
Mais la force de Kaky est de ne jamais nous y laisser sombrer : dès les premières notes de titres plus solaires comme Amoureux des détails ou l’entraînant Drôle d’idée, il nous attrape par la main pour nous faire danser. C’est toute la magie d’un disque comme Est-ce que quelqu’un m’entend ?: réussir à nous faire bouger sur nos propres doutes, transformant la mélancolie en une énergie collective et libératrice.