Le rendez vous devient un classique, comme chaque année la rédaction de La Face B a aiguisé ses plus belles plumes pour vous offrir ses albums coups de cœur(s) du cru 2025. Tout de suite, on vous révèle notre cinquième acte avec Marie Davidson, Chloé Antoniotti, Wednesday, Astrak Bakers, Ino Casablanca et Big Thief.
Marie Davidson – City Of Clowns (Charles)

Cette année 2025 a été pour moi remplie d’albums marquants et de grands moments et comme je ne prends pas de note ni ne tiens de compte-rendu détaillé de mes écoutes, ma mémoire se retourne souvent vers des albums plus récents et frais oubliant bien injustement les albums du début d’année.
On pourrait par exemple cette année citer les exemples des albums de Kompromat ou encore de … Marie Davidson.
Heureusement pour ma petite tête, un concert monumental au Trabendo en novembre est venu me rappeler à quel point le City Of Clowns de la Montréalaise était un exemple parfait de tout ce que j’avais aimé cette année (avec l’album de Droges dont je vous parlerai dans le prochain article).
Car pour moi, cette année a bien souvent été électronique, intime et politique et en ce sens, City Of Clowns de Marie Davidson trône tout en haut des albums qui auront profondément chamboulé mon année.
En mue permanente pour éviter l’ennui et la redite, Marie Davidson, toujours accompagnée de Pierre Guérineau, s’est associée aux frères Dewaele pour nous livrer une véritable pépite qui ne sacrifie jamais l’efficacité au propos.
On en avait déjà eu un petit exemple avec le remix de son titre Work par Soulwax et les neuf morceaux qui composent City Of Works continuent sur ce chemin. Un équilibre parfait où la créativité de chacun n’est jamais écrasée et au contraire s’élève pour rester au niveau de celles des autres.
On retrouve donc le sens de la production de Soulwax, pour une musique électronique froide, millimétrée et toujours hyper dansante auquel s’accouple parfaitement la folie douce de Marie Davidson et ses obsessions du moment à savoir la Big Data, son besoin de liberté et son amour pour les freaks.
Musicalement, il est impossible de passer à côté de morceaux tels que Démolition, Y.A.A.M. , Contrarian ou l’expérimentale et dystopique Statistical Modelling.
Mais c’est aussi dans sa poésie, dans son écriture entre les moments plus robotiques et scandés et ceux plus proches des histoires que Marie Davidson remporte la bataille de mon cœur. J’ai adoré sa façon de légèrement moduler sa voix en fonction des morceaux, selon qu’elle passait la ligne entre l’humanité et le robot qui cherche à l’utiliser.
J’ai aussi aimé que ces deux personnages se mêlent dans certains morceaux, comme si une conversation impossible se jouait dans mes oreilles. Je parlais de Y.A.A.M. plus tôt qui en est l’exemple parfait mais je ne peux laisser de côté des morceaux comme Push Me Fuckheads, Fun Times ou le poème de fin de Unknowing qui m’a bien bouleversé.
Dans la ville imaginaire de Marie Davidson, il y a deux types de clowns : ceux avec qui elle s’amuse et ceux qu’elle juge dont elle invite à la méfiance. Les deux se retrouvent sur son dancefloor joyeux et obsessionnel qui aura accompagné mon année.
J’avais eu le plaisir de longuement échangé avec Marie Davidson de City Of Clowns, l’interview est à retrouver par ici.
Chloé Antoniotti – Bouquet II (Martin)

L’exercice des coups de coeur me plaît toujours autant, notamment dans le fait de passer à la première personne. J’ai depuis quelques années beaucoup d’amour pour les morceaux de piano d’une part, et pour les synthétiseurs d’autre part. Cette année a mis sur ma route la brillante Chloé Antoniotti, je ne sais plus vraiment comment mais qu’importe, j’en ai surtout retenu sa capacité à accorder les deux avec une facilité impressionnante. Bouquet II, sorti en Mai dernier, est une suite logique a son premier EP, et une exploration pour celui ou celle qui l’écoute.
Car Chloé prend son temps et nous invite à le prendre avec elle. Il ne s’agit pas là d’un album qui s’écoute à moitié, ou dont on profite en ambiance de fond. À l’image des vidéos de session live en pleine nature qui ont illustré ses morceaux et qui sont remplies de sensibilité et de poésie, on voyage intérieurement pour trouver une forme de calme rassurant, de ceux dont on avait presque oublié la saveur. Dahlia m’a particulièrement touché, ce morceau amenant en plus une forme de groove magnétique et nous entraînant dans une spirale infinie de majesté.
Tout dans cet album respire la beauté d’un paysage de montagne enneigé, la force d’un premier baiser, ou encore la satisfaction de se sentir progresser dans un hobby que l’on a débuté quelques temps plus tôt. Bref, il m’évoque mille émotions, me ramène quelques années en arrière et me projette dans le futur. C’est pour toutes ces raisons que Bouquet II est mon album coup de coeur de l’année. Merci Chloé pour ce cadeau !
Astral Bakers – Vertical Life (Léo)

Beaucoup de chercheurs et chercheuses de musiques auront beau creuser chaque jour un territoire toujours plus vaste, des pépites comme Astral Bakers surgisse assez rarement.
Mettre en œuvre une maturité de vie, d’amitié et de travail pour ouvrir un nouveau chapitre, tel est le choix qu’ont fait ces quatre amis musiciens. Rien de convenu, rien de formaté, et pourtant une force d’impact remarquable dans leurs chansons. Il n’y a rien de plus satisfaisant que de s’affranchir des contraintes hiérarchiques pour laisser place à une création libre, pure, née du cœur des artistes.
Vertical Life prolonge avec honneur l’élan de son prédécesseur The Whole Story, paru l’année dernière, en y apportant une évolution sensible et une ampleur nouvelle. Plus libre, plus audacieux, l’album s’impose comme une véritable réjouissance. Pour nombre d’admirateurs de la scène rock indé anglophone, c’est une joie de constater qu’en France, malgré un paysage sonore éclectique, certains groupes nous offrent cette complicité rare : celle de manier avec minutie et intimité des codes musicaux que nous chérissons nous aussi, tout en y apportant leur grain unique.
Merci à ce groupe de nous offrir son talent et sa complicité. Puissions-nous, à l’avenir, continuer à prendre part à votre aventure, tant elle est devenue marquante et précieuse dans le paysage musical.
Big Thief – Double Infinity (Eloïse)

Il y a peu d’artistes dont la seule évocation me met en joie, et dont chaque nouvelle sortie me fait l’effet d’un cadeau scintillant sous un sapin de Noël. S’il y a bien un groupe qui rentre indubitablement dans cette catégorie, c’est Big Thief. Après un double album sublime au nom imprononçable – j’ai nommé Dragon New Warm Mountain I Believe In You – sorti en 2022, autant dire qu’on était plus que prêt à accueillir le nouveau projet du quatuor légendaire. D’autant que ce dernier album annonçait un tournant plus ambient et expérimental. Une esthétique nouvelle se dessinait avec des titres comme Blurred View ou Heavy Bend, qui côtoyaient leurs sonorités Folk, Rock et Country habituelles.
C’était donc Noël avant l’heure quand, au début de l’été, Big Thief a annoncé la sortie de Double Infinity avec un premier single, Incomprehensible. Le suspens était d’autant plus fort que le quatuor était devenu trio, après avoir perdu l’un de ses piliers l’an dernier – le bassiste Max Oleartchik ayant quitté la bande pour des raisons personnelles. D’abord perplexe face à cette pochette cryptique représentant un citron vert sur fond noir – bien éloignée des photos de famille auxquelles le groupe nous avait habitués – mes doutes se sont dissipés dès les premières mesures. Le 5 septembre, le groupe a dévoilé l’intégralité du disque, qui s’est tout de suite imposé comme un classique à mes yeux (et mes oreilles).
Plus lumineux, onirique, voire spirituel que ses prédécesseurs, Double Infinity se nourrit d’influences musicales variées, invitant même Laraaji, figure emblématique de l’ambient, sur le titre Grandmother. Entouré de nombreux instrumentistes de talent, le trio a enregistré le disque au studio Power Station de Manhattan. Une composition collaborative et un enregistrement live qui donne une énergie organique à l’ensemble des titres.
Au fil des morceaux, Adrianne Lenker développe des réflexions existentielles sur le passage du temps, la finitude et la beauté de la vie. Pourtant, c’est une sensation de sérénité qui se dégage de l’album. Une forme de lâcher-prise et d’émerveillement face aux mystères de l’expérience humaine. S’il fallait n’en retenir que trois morceaux, ce serait selon moi Words – qui évoque la difficulté d’exprimer l’essentiel avec les mots, All Night All Day – chanson d’amour au rythme enjoué qui contraste avec la profondeur du texte, et Double Infinity – cœur de l’album qui explore la dualité inhérente à nos vies.
INO CASABLANCA – EXTASIA (Chanel)

La plupart du temps, pour qu’un album trouve sa place dans un top de l’année, il doit nous accompagner sur la durée et prendre le temps de s’installer dans nos écouteurs. EXTASIA, lui, est apparu tardivement en octobre, et comme son nom le laisse présager, ce fut intense.
Si son premier bébé, sorti en janvier, TAMARA, nous montrait déjà ce qu’il y avait à la carte, EXTASIA vient servir une formule on ne peut plus exquise. Non pas que le premier ne le fût pas, mais EXTASIA et son brin de folie ont agi comme un pansement sur la plaie d’une industrie française parfois monotone. Une folie presque ludique, qui s’exprime à travers une musique soudée par une véritable unité.
« Fuck faire d’la musique de niche, moi, j’vais être une superstar ». Ce positionnement porte ses fruits. Le projet a su toucher son public rapidement, sans long roll-out ni construction artificielle. Il se partage et se vit, notamment sur scène, où les places s’arrachent. EXTASIA rassemble parce qu’il est habité d’une âme sincère.Ce projet ouvre le champ des possibles et célèbre une créativité qui coule de source, au point de fédérer tout un public. EXTASIA, c’est ce soleil qui manque en ces jours d’hiver. Ino Casablanca nous fait plonger dans ses productions hyper soignées et apporte sur la table des propos qui font, tout simplement, du bien à entendre. Et on peut vous garantir que ce projet ne restera pas aux portes de 2026.
Wednesday – Bleeds (Rafael)

eize heures et trente-trois minutes. Voilà le temps que j’ai passé à disséquer Wednesday cette année sur Deezer, Bleeds en tête, sans compter les heures d’écoutes entre novembre et janvier 2026, les écoutes du vinyle et le visionnage systématique des très bons clips qui illustrent le sixième album de la bande d’Asheville, Caroline du Nord.
Après de nombreuses semaines appliquées à repousser le moment où je commencerais à écrire sur ce groupe qui compte parmi mes préférés, voilà que je dois m’y coller.
Alors c’est parti : quand je pense à Wednesday, je vois les choses en triptyque. Ou plutôt devrais-je parler de trinité vu la passion religieuse avec laquelle je suis entré dans la discographie du groupe, après avoir entendu le single country Elderberry Wine cet été. Rien de tel qu’un bon schéma pour comprendre :

LA SAINTE-ESPRIT : Dans Wednesday, c’est Karly Hartzman qui mène la danse. Et l’autrice-compositrice-interprète de Caroline du Nord passe un cap sur Bleeds. Son chant s’est particulièrement affiné entre country (Elderberry Wine, Gary’s II) et hardcore (Wasp) en passant par le southern rock à la Wednesday qui condense brillamment country et punk-rock (Townies en est l’exemple parfait). En parallèle de cette aisance technique, l’écriture de la chanteuse impressionne. Son style ultra-narratif raconte la marge, les weirdos avec des histoires de corps en décomposition au milieu d’une poubelle, de kétamine sur la clef d’une chambre de motel… Toutes ces histoires sont vécues ou inspirées de faits réels : Hartzman raffole des colonnes faits divers du journal local. Elle démontre avec brio une passion nourrie pour la littérature gore. Féministe dans ce Sud des Etats-Unis où l’on bricole volontiers un jacuzzi avec un moteur de bateau plongé directement dans une piscine gonflable, Karly s’empare des histoires de violences sexistes lycéennes et chante la mort de son agresseur. Tout simplement. Autre thème qui constelle l’album : sa séparation avec Jake, le guitariste du groupe a.k.a MJ Lenderman. On retrouve ainsi des petits chefs d’œuvres de phrases déchirantes disséminées çà et là “Said “I wanna have your baby / ‘Cause I freckle and you tan” (Elderberry Wine). Hartzman va même jusqu’à chanter son cœur brisé sur une mélodie du monument country Merle Haggard avec The Way Love Goes. Les deux ex se sont quittés en bons termes et MJ Lenderman, que Karly Hartzman considère comme “partenaire de création à vie” a, subrepticement, eu son droit de réponse dans l’album.
LE PÈRE : MJ Lenderman, auteur du renversant Manning Fireworks en 2024, ne tournera plus avec Wednesday en concert, pour pouvoir se concentrer sur sa carrière solo. Il a cependant toujours sa place dans le groupe, en studio et comme co-auteur. Dans Bleeds, peut-être plus que dans tous les précédents opus, Jake Lenderman chante (avec la voix( dans Elderberry Wine mais surtout avec sa guitare qui double les refrains dans Townies, envoie ses propres couplets dans Reality TV Argument Bleeds et Candy Breath… J’aurais pu parler de solos mais je suis dans un délire christique alors j’entends des voix.
LE FILS : La pièce manquante du puzzle : Xandy Chelmis, multi-instrumentiste (impressionnant sur le Tiny Desk de MJ Lenderman avec qui il tourne également) et joueur chevronné de pedal steel. S’il y a bien des instruments qui me fascinent, c’est toute la famille des steel guitars. Avec un son à la fois ultra-évocateur et tellement manipulable qu’il ouvre aux expérimentations les plus dingues, c’est en tout cas une des pierres angulaires du son de Wednesday. Ce n’est pas un hasard si Karly Hartzman déclare à @phishonfilm sur instagram que son album de l’année est le magnifique Last Ride de Joe Harvey-Whyte et Bobby Lee (des monuments de la pedal steel) qui s’aventurent aux confins de l’ambient et de l’americana. Joe Harvey-Whyte l’annonçait lui-même sur NTS : nous assistons à une renaissance de la pedal steel (coucou Sabrina Carpenter).
Okay, l’analogie trinitaire tient à peine debout, je sais. Mais si j’ai bien envie de croire en quelqu’un ou quelque chose à l’aube de 2026, c’est en Karly Hartzm… Que dis-je, Wednesday. Amen.