Véritable stakhanoviste de la musique, Sébastien Delage dévoilait fin 2025 son troisième album en trois ans, Turbostérone. On a rencontré le musicien pour une longue conversation sincère et humaine autour de l’album, avant de le retrouver mercredi soir au PopUp du Label.

La Face B : Comment tu vas ?
Sébastien Delage : Si je dois donner une vraie réponse, pas ouf. Je trouve que la fin de l’année est horrible. La vie en général, dans tous les milieux artistiques, c’est horribles donc pas ouf.
LFB : Avant de parler de musique, j’aimerais bien te parler d’un truc qui m’a marqué sur les pochettes des singles et de l’album, c’est la porte blanche qui apparaît. Et j’aimerais bien savoir ce qu’elle représente pour toi. Quel est le rôle de cette porte dans les images qui accompagnent l’album ?
Sébastien Delage : Sur la pochette, déjà je savais que je voulais une voiture parce que c’était vraiment le point de départ du disque. La voiture, c’était vraiment ce qui me permettait de vivre ma vie d’homme homosexuel en dehors de chez moi. Et du coup, c’est assez premier degré finalement. On voulait apporter une touche de Lynch. On se disait : qu’est-ce qu’on pourrait apporter qui symbolise vraiment ce que représentait la voiture pour moi à l’époque ? La bagnole, c’était une porte vers ma vie d’adulte.
LFB : J’avais l’impression que c’est une échappée et un point de fuite, donc une sorte d’ouverture. Enfin, c’est fuir quelque chose pour ouvrir sur autre chose.
Sébastien Delage : Exactement. Ça ne va pas beaucoup plus loin que ça. Je suis très premier degré.
LFB : C’est intéressant parce que c’est un élément qu’on retrouve aussi dans le clip de coeur Parking. C’est un élément un peu surréaliste dans un univers qui est très premier degré.
Sébastien Delage : Ouais, exactement. Je pense qu’à l’époque où j’ai eu le permis, j’ai toujours été sensible aux trucs Lynchien, les films où il y avait des éléments qui n’avaient rien à faire ici. La femme à la bûche dans Twin Peaks. Je trouve qu’il sait toujours apporter un élément très concret qui n’a rien d’exceptionnel dans un endroit où il n’a rien à faire. Ça provoque l’imaginaire tout de suite.
LFB : C’est marrant parce que je trouve que tu l’as aussi retranscrit en musique parce que le premier titre de la l’album, c’est cœur Parking. Il a un côté très onirique au départ. Un truc à l’impression floue quand le morceau commence et pour repartir après sur quelque chose de beaucoup plus réel.
Sébastien Delage : Ouais, c’est ça. De toute façon, littéralement, quand j’étais gosse, je n’avais qu’une envie, c’était d’être adulte pour pouvoir conduire et me barrer de la banlieue où je vivais. Je rêvais du moment où j’allais pouvoir avoir une voiture et partir.
LFB: Est-ce que tu as l’impression qu’il t’a fallu du temps justement pour écrire cet album-là et pour pouvoir raconter ?
Sébastien Delage: Pas vraiment parce que cet album, j’ai l’impression de commencer à me répéter dans les thèmes que j’aborde, dans les chansons. C’est plutôt l’angle qui m’est venu avec un texte d’un copain qui est l’interlude sur l’album, qui est le texte qu’il a écrit. Et c’était le point de départ du disque parce que vraiment, dans ce qu’il avait écrit, j’y voyais quelque chose de très personnel pour lui, mais j’y trouvais quelque chose où je pouvais raccrocher mes wagons sur des histoires que j’avais pu vivre. Et c’est là que je me suis dit que j’avais le droit de raconter un peu les mêmes histoires que j’ai faites sur mes disques d’avant, d’un autre point de vue, finalement.
LFB : Ouais, d’une manière différente. J’aime beaucoup ce morceau Interlude. je l’ai analysé comme une histoire d’un fils avec son père. J’ai l’impression que le rôle paternel est très présent de manière presque fantomatique sur l’album.
Sébastien Delage: C’est marrant parce que moi, parce que pour le coup, quand j’ai vu ce texte, j’ai vu ça très premier degré, une rupture amoureuse. Et je m’y retrouvais aussi. Ça m’évoquait des violences sexuelles que j’ai subies en voiture. Et du coup j’y voyais quelque chose pour me réparer.
Mais je vois bien, avec un peu de recul, qu’effectivement la figure de mon père et de mes parents d’ailleurs, sont sur tous mes disques et mon père plus particulièrement sur celui-ci comme si comme si je cherchais un peu à…
En thérapie, je n’ai pas réussi à le pardonner et du coup j’y vois un peu une manière de régler ce que j’avais à lui dire aussi. Sur l’homme qu’il voulait que je sois et sur la masculinité qu’il projetait sur moi, ou sur lui ou sur les autres. J’avais envie de répondre un peu à ça. Mais sur l’Interlude, je ne l’avais pas vu comme ça tout de suite.
LFB Parce que tu le fais dans Sport, d’ailleurs. Mais c’est marrant parce que je trouve que l’interlude est une ouverture justement à Sport. Je l’ai vraiment ressenti comme ça dans l’album.
Sébastien Delage : Peut-être, ouais. Je n’ai pas vu mon père, mais maintenant que tu le dis, ça me trigger.
LFB : Mais du coup, c’est intéressant parce que la personne qui a écrit ce texte-là, c’est aussi la personne qui a trouvé le mot qui donne le titre à l’album. J’aime beaucoup ce titre d’album, puisque ça reprend turbo et testostérone, qui sont quand même deux mots très ancrés dans l’imaginaire masculin, hétéro et qui sont utilisés pour se transformer sur un catalyseur d’amour queer, un album d’amour queer et de relations entre hommes. Je trouve que le titre est hyper intéressant dans tout ce qu’il ouvre sur l’album et dans tout ce qu’il dit aussi de se réapproprier des thématiques hétéronormées, que tu fais d’ailleurs énormément sur l’album.
Sébastien Delage : J’adore les mots valises, ça doit être mon côté bientôt quarantenaire. C’est mon ami L. Bigorrá, avec qui j’ai co-écrit sur le deuxième album, qui est auteur, qui m’a vraiment appris à déconstruire mon écriture.
A essayer d’arrêter de faire joli ou des choses qui étaient correctes d’un point de vue de la syntaxe. Et que finalement des belles images qui ne sont pas « françaises », qu’on ne trouvera pas dans un dictionnaire, ça pouvait être bien plus porteur de sang que des alexandrins bien rythmés. Et Turbosterone, quand j’ai lu cette phrase dans des notes d’Anthony qui a écrit l’interlude, immédiatement je savais que ce serait le titre de l’album. C’était vraiment, je voulais me réapproprier tout ce qu’on m’avait interdit. On ne me l’avait pas interdit, mais implicitement, c’est quelque chose qui m’était interdit.
Les gens savaient avant moi que j’étais gay, je me faisais traiter de tapette avant même que j’ai posé les mots dessus. Pour beaucoup de gens, il y a des vannes sur les hommes homosexuels qui conduisent, comme sur les femmes. Ça n’a aucun sens. Du coup, je trouvais que c’était le parfait mot valise pour me réapproprier tout ça.
LFB : Oui, et puis dans les thématiques et certaines choses de l’album aussi, de se réapproprier presque des choses qu’on associe à tort à l’hétérosexualité masculine par moment, que ce soit les jeux vidéo, la bagnole, même les tatouages. J’ai l’impression qu’il y a vraiment ce truc, tout au long de l’album, de manière très intelligente, de dire qu’on a tous été construits par les mêmes fantasmes et les mêmes histoires, et ce que vous pensez qui est à vous, c’est aussi à moi.
Sébastien Delage : Exactement. Et puis, on a le droit de se le réapproprier, on a le droit d’y voir d’autres symboles. Enfin le monde actuel me fait détester les hommes, et malgré tout, je suis un homme homosexuel et j’aime les hommes. Donc c’est un sujet qui est bardé de paradoxes et de contradictions, mais du coup ça en fait un objet d’étude artistique fascinant.
LFB : Oui, puis c’est un album qui met les mascu en PLS aussi, parce que tu t’amuses quand même beaucoup à « pervertir » ce que eux chérissent.
Sébastien Delage : Exactement, oui. Pervertir, je ne sais pas si c’est pervertir.
LFB : Pour eux, c’est pervertir.
Sébastien Delage : Oui, exactement. De leur point de vue, en tout cas.
LFB : Je trouve qu’il y a un jeu constant dans l’album de reprendre les choses et de leur donner un autre sens et une autre réalité, qui est la tienne.
Sébastien Delage : Oui, c’est ça, de les amener dans la mienne. Et essayer de la partager, parce qu’il y a aussi beaucoup de pression dans notre communauté pour nous faire aimer, les mêmes pop stars, les mêmes films, les mêmes séries. Il y a des icônes queer, il faut absolument qu’on aime tous Cher, Britney Spears et Madonna. Il faut qu’on aime Heartstopper.
LFB : Qui sont parfois faits par des hétéros.
Sébastien Delage : Oui exactement, il y en a beaucoup qui sont du pinkwashing, en plus.
LFB : Oui, voilà, c’est ça, qui sont faits de telle manière que ça attire la communauté queer et LGBT, mais qui en même temps n’est pas du tout inquiétante ou repoussante pour la « majorité hétérosexuelle ». Il y a vraiment ce truc malsain aussi, de vouloir draguer tout le monde quitte à diluer le message. Ce que toi, tu ne fais pas justement.
Sébastien Delage : Bah, je ne sais pas, peut-être. Il n’y a pas de cynisme dans ce que je fais. Et je n’essaie pas non plus d’attaquer ou d’essayer de fragiliser des gens en faisant ça. J’ai l’impression, de toute façon, dans le monde dans lequel on vit, quand on est visible, c’est politique. Tu vois ce que je veux dire ? Autant ne pas mettre de fard sur mes expériences et comment j’ai envie de les raconter en chanson.
LFB : Est-ce que tu as l’impression que c’est compliqué pour toi de chanter l’Amour ? La façon dont toi tu le vis.
Sébastien Delage : Moi, je ne trouve pas ça dur, mais il faut bien se rendre à l’évidence que pour certaines personnes, c’est dur, oui. À écouter, en tout cas. Il y a des gens pour qui c’est dur à écouter. Je pense que si je galère aussi, c’est parce qu’on n’a pas forcément envie de programmer quelqu’un qui parle d’amour charnel entre hommes de façon aussi crue. On n’a pas forcément envie d’entendre des chansons tristes sur l’homophobie systémique. Donc je pense qu’il y a des gens pour qui ça doit être difficile à écouter.
LFB : Ouais, mais comme tu le disais, le cheminement qui est le tien musicalement, est très politique. Parce qu’on parlait de santé mentale, on parlait d’amour, mais du point de vue homosexuel, il y a ce statement de dire : on existe et on a aussi le droit d’avoir de la musique qui nous représente et qui nous touche et qui touche les autres. Parce que j’ai été vachement ému par ta musique. Ça ne devrait pas être une barrière.
Sébastien Delage : On me pose souvent la question. Oui, c’est de l’amour queer. Et je me dis qu’on ne dirait pas à quelqu’un, tu chantes l’amour hétérosexuel ? Et du coup, c’est en ça que c’est politique. Moi, si je dois être très honnête, ma démarche, quand je commence une chanson, elle n’est pas politique. Elle est pour me soigner. Je fais de la musique vraiment comme un exutoire ou une catharsis, avec le besoin de sortir des trucs. Mais je vois bien, au final, qu’effectivement c’est politique.
LFB : C’est pour ça que je te parle d’amour et pas d’amour queer. Parce qu’en fait, le sentiment amoureux, il est le même peu importe la sexualité. Mais c’est marrant, parce que typiquement, certains artistes, on leur fait flouter ce côté queer sur leur musique pour, cyniquement, que ça touche plus de personnes. On parlait de pardonner, d’avancer. Est-ce que tu as l’impression que cet album-là est aussi une manière de te réconcilier un peu avec ta vie et ton adolescence de garçon des années 90 qui n’a pas dû être forcément évidente.
Sébastien Delage : Je pense que mes trois disques et l’EP font ça de toute façon. On y retrouve des choses communes. Sur le premier EP, il y a Banlieue qui parle de la banlieue et de ma mère. Je parle de ma grand-mère et du divorce de mes parents sur mon premier album et de mon père dans Sport, dans celui-ci. Je n’ai jamais vraiment l’impression d’écrire du point de vue d’un adulte. J’ai toujours l’impression de faire une chanson pour essayer de réparer un peu, effectivement, une époque qui m’a rendu profondément malheureux. Et du coup, oui, je pense que quand on écoute une de mes chansons, il faut imaginer que derrière, c’est un ado de 16 ans qui l’a écrit, pas un quarantenaire en dépression.
LFB : Mais je pense que justement, quand on est un quarantenaire en dépression, on vit aussi beaucoup dans sa tête et dans ses souvenirs. De la façon dont je vois l’album, c’est qu’il y a vraiment ce truc de reprendre des éléments d’adolescence et de se dire, en fait, j’ai survécu à tout ça et je peux les reprendre, en faire une force et avancer dans mon existence aussi.
Sébastien Delage : Ouais, c’est vraiment comme des milestones de psychanalyse en album. Et déjà, chaque album est un peu un miracle, même d’un point de vue logistique. C’est toujours un petit miracle. Et du coup, à chaque fois que j’ai un disque qui sort, j’ai l’impression d’avoir fait une étape de ma psychanalyse en plus.
LFB : Est-ce que tu as l’impression que cet album-là, il y a quand même beaucoup de chansons qui sont quand même relativement joyeuses ?
Sébastien Delage : Ouais, j’ai l’impression qu’il y avait quelque chose de plus léger dans cet album. Et avec un peu de recul, finalement, pas tant que ça. De toute façon, j’ai l’impression que ma musique n’est jamais vraiment joyeuse. Il y a toujours, même dans les morceaux légers, je vais y chercher quelque chose qui pique un peu dans les accords, dans la prod, pour pas que ça soit trop sucré. Quand c’est trop sucré, ça ne marche pas sur moi de toute façon. N’importe quelle chanson que je fais, si j’ai pas les poils à un moment qui se dresse, à un moment où on écrit, où on la fait, où on la compose, où on l’arrange, ou que je n’ai pas vraiment quelque chose qui me provoque un truc dans mon ventre quoi, je n’y vais pas.
LFB : Mais ça tu peux le faire en faisant des chansons positives. Sur l’album, pour moi il y a des chansons positives. C’est ce que j’aime dans l’album, c’est que dans sa composition justement, c’est un album de contraste. C’est qu’il y a des choses qui sont hyper joyeuses et rythmées, qui sont équilibrées avec des choses qui sont beaucoup plus sérieuses et crues et violentes.
Sébastien Delage : Ouais, mais si je dois faire une liste exhaustive comme ça des titres joyeux, on va dire qu’il y aurait Game Boy, peut-être Tribal Tattoo et Mon Romeo Alpha, mais c’est tout. Romance Winchester est une chanson qui a l’air sous l’apparence légère, mais c’est une chanson sur une relation extrêmement toxique. Tendr’ex, on ne peut pas dire que ce soit une chanson extrêmement joyeuse.
Et même dans Game Boy, qui est un morceau léger, c’est quand même pour parler de la peur du jeu de la séduction et des terribles angoisses que ça a pu provoquer dans ma vie sentimentale. Tribal Tattoo, le tatouage c’est ni plus ni moins que de la scarification finalement. C’est quand même quelque chose de plutôt intense.
Mon Romeo Alpha est quelque chose que j’ai fait pour me guérir d’agressions sexuelles, de revisiter ma sexualité telle qu’elle devrait être et qu’elle aurait dû être. Du coup, même dans les titres légers, il y a toujours une part de trauma. Du coup, j’ai du mal à considérer que je fais de la musique légère. Je considère que je fais de la musique très premier degré.
LFB : C’est ça qui est intéressant. C’est une musique de couches. C’est comme un oignon. Tu prends la première couche. Tu écoutes plus attentivement, puis tu vois la deuxième couche, puis tu vois la troisième, et effectivement, à force, tu arrives au cœur du truc. C’est une musique qui se déshabille.
Sébastien Delage : C’est cool. Ça me fait plaisir d’entendre ça, parce que c’est vrai que je mets tellement d’artisanat à chaque étape de la construction d’une chanson jusqu’à sa forme finale, que ça me fait plaisir quand on me dit : ah en réécoutant j’ai fait attention au texte et ça m’a touché. Et ouais ça c’est cool qu’on puisse le voir comme un oignon.
LFB : J’ai l’impression que dans le choix de l’instrumentarium de l’album, tu arrives à un point où tu te libères et tu t’autorises justement des choses en plus. Les synthés modulaires, les cuivres, les vents, tout en restant complètement organique. Mais tu t’autorises à aller plus loin et à écouter aussi tes envies.
Sébastien Delage : En arrangement, j’aime bien la contrainte. Le premier EP, le premier album, ma contrainte c’était : tout sera fait en guitare, basse et batterie. Je ne mettrais rien d’autre parce que je n’ai pas envie de le réécouter dans quinze ans et que ça sonne comme quelque chose de 2020. Du coup, à chaque album, à chaque disque, je m’enlève une des contraintes. Au deuxième album, j’étais ok, je vais mettre de l’omnicorde. Puis là j’étais ok je vais mettre des synthés. Ok je vais aussi mettre du saxophone. et puis tous les musiciens, les choeurs. Et de toute façon, il n’y a qu’en bossant avec d’autres musiciens, d’autres auteurs, d’autres chanteurs et d’autres artistes qu’on fait fleurir un disque. C’est beaucoup trop rare les gens qui font tout tout seul et c’est super du début à la fin et j’ai le plus grand respect pour eux.
LFB : C’est une émulsion quoi.
Sébastien Delage : Mais je trouve que l’émulsion exactement peut produire aussi des trucs qui sont beaux.
LFB : Oui, et c’est marrant parce que ces trucs-là, ça renforce le côté cinématographique qui est présent dans ta musique et dans la façon dont tu conçois les chansons qui amènent des images aussi. Un morceau comme Film Catastrophe est très symptomatique de ça, de manière positive.
Sébastien Delage : Ouais, c’est un petit hommage à la pop culture. Il y a eu plusieurs versions de ce morceau. C’est la première chanson que j’avais le plus avancé pour cet album. J’ai bossé la première version avec Charlie Voodoo, le pianiste de Madame Arthur. Et ça ne marchait pas, mon texte n’était vraiment pas bien. Avec un copain, on s’est dit qu’on allait faire un hommage à la pop culture, de tous nos films catastrophes qui nous ont marqué dans les années 90.
Il y a des images beaucoup plus parlantes. Je trouve ça toujours délicat de faire une chanson politique, écologique. Dès qu’on est premier degré, on tombe soit vite dans la caricature, soit dans le misérabilisme, dans quelque chose de donneur de leçons. Et je trouve que justement, le cinéma et toutes ces références de pop culture, c’était le meilleur moyen de montrer à quel point on est spectateur de toutes ces merdes qui nous arrive.
LFB : La référence à Mélancolia est incroyable. Dans le genre film catastrophe, film de dépression aussi. On est sur un truc qui relie vachement à ta musique aussi.
Sébastien Delage : C’est pour ça qu’il est en plein milieu du couplet central de Film catastrophe.
LFB : Est-ce que t’as l’impression d’être un peu un crooner sur cet album-là ?
Sébastien Delage : Un crooner ? I wish !
LFB : J’ai l’impression que sur beaucoup de morceaux, tu chantes un peu comme un crooner.
Sébastien Delage : Bah écoute, I wish, tant mieux. C’est super, ça me fait plaisir. En tout cas, quand je commence à chanter un morceau, je ne me dis pas qu’il faut que ça sonne comme un crooner. Donc, tant mieux. Comme je ne chantais pas avant, ça me fait plaisir d’entendre ça. Le chant, c’est toujours difficile pour moi, comme j’ai commencé il y a 5 ans à chanter. Et du coup, j’écoute ma voix comme j’écouterais un instrument quand je compose et quand j’enregistre. J’essaye juste d’avoir l’interprétation la plus juste possible. Je ne parle pas en terme de fausses notes. Vraiment, quand l’interprétation est juste, ça me va.
LFB : Je trouve que c’est un truc très rond en fait. Chercher un peu à charmer aussi.
Sébastien Delage : C’est marrant. Tant mieux, écoute. Sans doute que je ne suis pas la personne la plus objective avec ma voix de toute façon. Je n’écoute pas mes disques et ma musique. Une fois qu’il est fini, je ne l’entends plus mon disque. Je l’entends pour répéter mes morceaux pour les concerts, bref comme ça mais je n’écoute jamais mon disque.
LFB : Un peu comme les acteurs, c’est un narcissisme absolu. Après, écouter sa musique, tu te dis « Putain, là, j’étais bien ! ». Ou alors, tu la réécoutes pour essayer de voir où tu en étais à l’époque.
Sébastien Delage : Oui, j’ai fait ça pour mon troisième album. J’ai tout réécouté depuis le début, dans l’ordre, pour voir un peu où j’en étais. Et mon dieu, si j’avais su que j’avais enregistré des trucs comme ça, je les aurais refaits.
LFB : Ouais, mais j’ai l’impression d’une personne qui est de plus en plus sûre de ce qu’elle fait et libre avec ce qu’elle fait aussi.
Sébastien Delage : J’ai l’impression que c’est le principe de l’artisanat, c’est quelque chose que tu améliores avec les trucs réussis et les échecs, qui te mettent ça en perspective pour essayer de produire quelque chose de plus en plus juste et aligné avec toi.
LFB : De toute façon, tu affines et tu affirmes en même temps ton ambition musicale et ce que tu as envie de créer.
Sébastien Delage : Quelqu’un m’a dit ça hier. Le plus important en vrai, c’est ce qu’on laisse. C’est très vrai.
LFB : J’ai une question sur l’écriture des morceaux. Je sais que tu as des co-auteurs. J’ai l’impression, et peut-être que je me trompe, mais que là, le côté très impudique est équilibré avec la recherche du bon mot et de la de la bonne histoire et du bon truc. D’être cru mais sans forcément aller sur des trucs très directs et très vulgaires. Il y a un vrai jeu dans l’écriture et dans dans la recherche des sous-entendus.
Sébastien Delage : Je pense qu’avec les bons mots, on peut tout dire en vrai. Je pense quand même qu’on peut vraiment aborder des choses difficiles ou crues quand on le fait avec un peu de recul, un peu d’humour et un peu de recherche. De toute façon, quand on commence à se censurer, je pense, dans une démarche artistique, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas à la base. C’est le seul endroit, l’art en général, où s’il y a bien un endroit où on peut faire ce qu’on veut et aller au bout de quelque chose, c’est bien ça. Donc ouais, j’essaie toujours de faire en sorte que quand j’ai quelque chose à raconter, que ça puisse être écouté par ma mère. C’est pas vrai en fait.
LFB : On en revient à cette relation.
Sébastien Delage : Ouais, je parle toujours trop de mes parents.
LFB : C’est intéressant. Pour moi il y a trois morceaux qui ressortent de l’album et dans lesquels la gravité et le poids ne sont pas cachés. Interlude justement, Sport et la dernière de l’album. Je trouve que ces trois morceaux, qui sont très différents dans leur couleur musicale, portent justement le poids d’un truc beaucoup plus premier degré dans l’écriture et de très direct, et qui sont de très beaux morceaux. Je trouve qu’ils éludent ce côté jeu.
Sébastien Delage : Bah pour te dire à quel point c’est premier degré, par exemple sur Tendr’ex, qui est une chanson de rupture avec un garçon que j’ai eu l’année dernière, c’est littéralement le garçon de qui je me suis séparé qui est venu faire les choeurs sur le morceau. C’est même plus de l’autofiction, c’est vraiment de la réalité. J’ai l’impression que parfois le message est suffisamment clair pour qu’il y ait besoin de le déguiser dans une histoire ou dans un enrobage qui diluerait le message.
LFB : Il est intéressant ce morceau. Déjà parce qu’il y a une partie cachée instrumentale à la fin, je trouve ça très cool. Mais c’est un morceau qui joue sur la longueur et sur l’intensité de ce qu’il raconte et sur l’évolution du morceau. Et ce qui est intéressant ,c’est qu’autant l’album commençait musicalement comme une sorte de rêve ou une porte qui s’ouvre sur un truc et autant il se termine sur un truc très ancré, très réel et très concret.
Sébastien Delage : Très concret ouais. J’ai eu beaucoup de mal à l’écouter à la fin de la prod’ ce morceau et j’ai du mal à le jouer. J’ai quelques morceaux comme ça qui sont trop premier degré pour que j’arrive à aller au bout. Par exemple, j’avais le morceau La balade de Jean-Louis sur mon premier disque qui est une chanson qui raconte une rupture du point de vue d’un chien.
Ça a l’air con comme ça sur le papier et je me rappelle quand je l’ai en concert, je disais : je vais vous jouer mon dernier morceau, ça s’appelle La balade de Jean-Louis. Les gens rigolaient et dès que ça commençait, il se disait : mais c’est hyper triste. Et j’aime bien ce côté un peu chaud-froid. Mais du coup, par exemple, ce sont des morceaux que je peux jouer qu’en fin de concert. Parce que si je les jouais avant, je pourrais être capable de m’effondrer en fonction de l’état dans lequel je suis.
LFB : Ce sont des morceaux qui sont encore dur à porter ?
Sébastien Delage : Oui, vraiment. Sport est en fin de set parce que c’est intense.
LFB : Oui, il est dur comme morceau. Et j’ai l’impression qu’il est en fin d’album aussi parce que c’est un cheminement qui amène à pouvoir s’autoriser à parler de cette façon-là et de cette histoire-là.
Sébastien Delage : C’est ça. Même, ça a failli être trois chansons. Chaque couplet aurait pu être une chanson. Ce n’est qu’après que je me suis dit que le fil conducteur de cette homophobie, je l’ai vécu à travers le sport, et après je ne pouvais plus les dissocier, mais ça a failli être trois chansons.
LFB : Tu as l’impression que le rapport à l’autre et le fait social t’interdisent encore des choses à l’heure actuelle. Alors qu’on est censé être face à des gens qui sont ouverts. Si tu écoutes les gens dans la rue, tout va bien dans le meilleur des mondes. Mais en fait, la réalité n’est pas la même pour toutes les personnes.
Sébastien Delage : Oui, bien sûr. Je vais reparler de ma mère, mais ma mère, par exemple, elle ne comprend pas et elle ne croit pas que j’ai vécu de l’homophobie quand j’étais ado. Parce qu’elle ne le savait pas. Mais en même temps, c’était comme lui dire que j’étais gay.
LFB : Ouais, et que tu n’étais pas prêt à lui dire.
Sébastien Delage : Exactement. Et du coup, oui, je pense qu’il y a plein de gens pour qui ça n’existe pas. Parce qu’ils ne sont pas concernés et qu’ils ne la voient pas.
LFB : Ou qu’ils se protègent aussi. Je ne connais pas les relations que tu as avec ta mère, mais il y a peut-être ce truc aussi que de l’admettre, c’est aussi admettre que tu as une part d’échec aussi en tant qu’être humain, de ne pas avoir vu.
Sébastien Delage : Exactement, alors que ce n’est pas un échec. Elle ne le savait pas, c’est normal parce que je ne lui montrais pas.
LFB : Et du coup, pour faire une transition un peu vaseuse, mais sur un truc un peu plus joyeux, il y a un terme qui est dans ta bio, dans l’album, qui m’a vraiment plu et qui est hyper important aussi dans la construction de cet album, c’est l’idée de famille choisie. Et que tu t’es créé justement une famille à travers la musique. Et est-ce que tu peux me parler de ça ? De l’importance d’avoir des gens de confiance.
Sébastien Delage : Ce n’est pas du tout misérabiliste ce que je veux dire mais j’ai peu d’amis, et je me rends compte que mes amis proches sont souvent les gens avec qui je travaille. Il y a une frontière un peu floue entre amis, partenaires de travail, famille. Et au final la notion de famille choisie pour les gens queer, c’est quelque chose d’important parce qu’on est quand même beaucoup à avoir subi soit des discriminations, ou pire des violences intrafamiliales pour beaucoup.
Du coup, il y a une espèce de réappropriation de familles nucléaires qui doit être vue, qui doit être expérimentée de façon différente, sans rapport hiérarchique par exemple. Et ça, c’est quand même génial de ne pas se sentir l’inférieur de quelqu’un sous prétexte que c’est un aïeul ou ce genre de rapport. Et du coup, je trouve ça beaucoup plus enrichissant déjà de ne pas travailler seul. Quand on est en confiance comme ça, ça fait des plus belles choses.
LFB : Et du coup, est-ce que c’est dur, dans le temps, d’ »ouvrir sa famille » ?
Sébastien Delage : Non. Parce que quand on est à l’aise avec quelqu’un, qu’on a des affinités artistiques, et qu’on a envie de produire des choses, et que ça soit un clip, un visuel, une photo, une chanson, un texte, deux lignes d’un texte, d’une chanson… Non, au contraire, c’est super enrichissant. Et puis moi, ça m’évite de me redire trop, aussi. Ça enrichit mon expérience artistique et ma façon d’écrire. Je vois d’autres méthodes, d’autres influences, autant en musique qu’en texte, en image.
Ce métier est tellement dur. Je suis dans une situation tellement précaire que si je n’avais pas cette famille choisie pour faire de la musique, je n’en ferais plus. Parce que je ne serais plus capable. Heureusement, tout est trop facile avec les bonnes personnes. De toute façon, je n’ai jamais trouvé ça difficile de faire un disque. Le plus difficile, c’est de l’aboutir, de le porter, de l’emmener ailleurs que dans ses cercles. Mais toute la partie création, quand on est avec les bonnes personnes, c’est la plus belle chose du monde.
LFB : Justement, je parlais de clips visuels. En quoi c’est important justement pour toi d’avoir un fanzine, d’avoir des clips qui racontent des histoires ? Là, il y a quand même de l’ambition sur les clips, que ce soit Game Boy, Sport. Il y a vraiment une recherche esthétique hyper importante qui va au-delà de la musique.
Sébastien Delage : Moi, j’ai commencé mes études par un DEUG de ciné à l’époque. Du coup, je pense que j’ai toujours été sensible aux images de toute façon. Parce que chez moi, il n’y avait pas de culture, mais il y avait un magnétoscope et des cassettes vidéo.
J’ai toujours été sensible à l’image et même à l’image analogique si je dois aller plus loin. J’ai fait des études de cinéma, pas longtemps, avec un diplôme que je n’ai pas obtenu, mais qui m’a quand même donné plein de méthodes et de clés de compréhension du rôle, des symboles dans les images, des histoires qu’on raconte. Et du coup, quand je fais une chanson, je pense toujours à un clip. Ça n’arrive pas que je n’ai pas une idée de clip pour une chanson. Après, le problème, c’est de la réaliser, évidemment. Mais là, tout a été fait avec des bouts de ficelle.
LFB : Oui, mais il y a quand même beaucoup d’ambition.
Sébastien Delage : Mais il n’y a pas eu d’argent dépensé. Le clip de Sport a été fait avec trois copains, on m’a prêté un lieu. Mon pote caméraman avait le Steadicam. Le clip de Game Boy, on l’a fait à deux avec un copain animateur pendant quatre semaines comme des fous furieux. On faisait du pixel art. Mais jusqu’à quatre heures du matin, on disait « Ah, regarde, j’ai fait ce bout de décor. Ah, regarde, j’ai animé le bras de ce personnage. ». C’est vraiment des bouts de ficelle. Moi, j’ai toujours l’impression que donner des images, c’est un moyen de faire rentrer les gens dans notre univers. Mais il faut bien que je me rende à l’évidence que les clips ne font plus de vues sur sur YouTube, donc aujourd’hui je fais des clips pour le caprice peut-être.
LFB : Il y a un truc qui est intéressant dans ce que tu dis. La phrase qui m’a marqué, c’est qu’ « il n’y avait pas de culture, mais il y avait un magnétoscope chez moi ». Et j’ai l’impression, en tant que prolo classe moyenne, il y a vraiment cette idée de la sacralisation de la culture qui est aussi un truc à déconstruire.
Sébastien Delage : C’est clair. Il y a beaucoup de gens qui sont très snob avec la culture. Il y a des gens qui pensent vraiment qu’ils ont le monopole du bon goût, alors que la pop culture a quand même fasciné et façonné des centaines de milliers de prolos.
LFB : C’est ça. Même l’idée du geek. Quand on avait la vingtaine, c’était une insulte, alors que maintenant, tout le monde se revendique et que les gens qui t’insultaient avant vont te dire qu’ils sont plus geeks que toi.
Sébastien Delage : C’est clair. Tout ça parce qu’ils ont jailbreaké leur iPhone.
LFB : Est-ce que tu as de l’espoir pour 2026 ? Quelles sont tes envies, tes projets ?
Sébastien Delage : Est-ce que j’ai de l’espoir pour 2026 ? Bof ! Et c’est quoi mes projets ? C’est trouver comment pouvoir continuer à faire de la musique sans être à la rue. Très concrètement. Très concrètement, c’est trouver comment je peux continuer à travailler parce que je ne pourrais pas continuer de la même manièere, c’est évident.
LFB : Il y a toujours l’impression, avec un album par an, est-ce que ce besoin compulsif de créer, c’est un truc où, justement, tu as peur de t’arrêter ?
Sébastien Delage : J’ai peur de m’arrêter quand je finis un disque, et je vois bien qu’à chaque fois que j’en finis un, quelques semaines après, j’ai envie de faire plein de choses et puis ça repart. Là, pour l’instant, de toute façon, je suis très occupé sur cette comédie musicale dont je fais la musique. Mais j’ai des envies pour la suite, mais maintenant, c’est comment les concrétiser qui va être plus difficile.
LFB : Si tu devais ranger Turbosterone pour une bibliothèque à côté d’un film, un livre et un autre album, tu choisirais quoi ? Ou un jeu vidéo.
Sébastien Delage : Tu me poses une sacrée colle. Ça pourrait être Crash, le film Pour les bagnoles et la sexualité. Pour un jeu, ça pourrait être un jeu récent qui s’appelle Pacific Drive, qui est un jeu où la bagnole est un refuge dans un monde post-apo et la voiture, c’est le seul truc qui te protège de crever. C’est un petit jeu indé. Pas parfait, mais très intéressant. Et s’il devait y avoir un livre… Ça serait Howl de Allen Ginsberg, un manifeste PD très provocant, mais qui serait vraiment l’antithèse de mon écriture. C’est tout ce que je ne sais pas faire en écriture. C’est un respect infini pour sa plume et les combats qu’il a menés. Je serais incapable d’écrire comme ça.