Chroniques
ACT III : l’aboutissement musical de Kasabian
- Artiste
- Kasabian
- Album
- Act III
- Label
- Sony Music
- Sortie
- 4 septembre 2026
Deux ans après Happenings, les Britanniques originaires de Leicester reviennent avec leur nouvel opus, Act III. Comprenez la double référence : III comme le troisième album depuis le départ de l’ancien frontman Tom Meighan. Mais surtout, troisième acte comme au théâtre, celui du dénouement d’une pièce – en l’occurrence, d’une carrière musicale. Dans Act III, toutes les pièces du puzzle s’imbriquent et prennent enfin sens ensemble.

Depuis quelques semaines, Sergio Pizzorno multiplie les interviews. Pourtant assez solitaire et pudique, le leader du groupe malgré lui semble avoir (re)trouvé confiance et s’assume désormais pleinement en tant que tel. Au sujet d’Act III, il confie : « Appeler l’album ACT III, c’est pour définir toute notre carrière jusqu’à présent. […] Ces six dernières années ont ressemblé à un véritable opéra. Quand je repense à l’endroit où nous étions, perdus dans le désert, pratiquement disparus, puis à la façon dont nous avons retrouvé notre élan avec The Alchemist’s Euphoria et Happenings, avant d’en arriver à cet album… J’ai l’impression que tous les fils de l’histoire convergent vers ce disque et que tout finit enfin par trouver sa place. »
S'affranchir des étiquettes
Tout est dit. On ne pouvait pas mieux résumer Act III. Dès la première écoute, on est saisi par la cohérence de l’album avec les précédents, comme s’il en était le prolongement naturel. On y retrouve quelques sonorités bien rock électro qui ont fait le succès du groupe, des morceaux à l’esthétique plus seventies dans la lignée de Happenings, une exploration plus marquée des influences urbaines, mais aussi et surtout cette audace créative qui semble aujourd’hui guider Kasabian.
Avec une sensation, et même une conviction : le groupe s’affranchit des étiquettes et du qu’en-dira-t-on pour faire toute la musique qu’il aime – comme disait Johnny. Il aime à ce point surprendre qu’il dévoilait en début d’année une collaboration avec Calvin Harris autour du titre électro Release The Pressure (qui ne figure pas sur Act III). Si Pizzorno et Harris se croisent depuis quelques années, il faut bien avouer qu’on ne l’avait pas vu venir ! Mais c’est aussi ça, Kasabian : l’art d’aller parfois là où on ne l’attend pas.
Une structure en trois actes
Le perfectionnisme notoire de Sergio Pizzorno étant ce qu’il est, on en vient forcément à scruter le moindre détail. Et sans même lancer la lecture de l’album, sa structure interpelle : 13 morceaux répartis en trois actes, chacun introduit par un bref interlude. Act III semble manifestement avoir été pensé comme une pièce de théâtre ou un opéra.
Le concept des interludes n’est pas nouveau chez Kasabian. On en trouvait déjà sur leur premier album, Kasabian, mais aussi sur 48:13 Deluxe ou The Alchemist’s Euphoria. Ils apportent ici une respiration et facilitent les transitions entre les différentes parties de l’album.
Le tout premier est particulièrement intéressant. En 45 secondes, Quiet on Set Please 1m9 capte instantanément l’attention. À la manière des musiciens qui s’accordent avant un opéra, une nappe de synthé vient installer un décor énigmatique. Le son, une nouvelle fois très seventies, confirme que Kasabian continue de puiser une partie de son inspiration dans cette décennie. Puis la tension monte, seconde après seconde, jusqu’à lever le rideau sur ce neuvième opus tant attendu.
Côté textes, on aurait pu tenter une lecture opératique de l’ensemble. Mais l’hypothèse étant plus hasardeuse, et l’intérêt moindre ici, on a préféré se concentrer sur la musique.
Les fondamentaux rock psyché électro
Musicalement, Act III marque le retour de la guitare en majesté. Elle ouvre presque chaque morceau. On retrouve aussi des riffs simples, des mélodies efficaces et ces refrains fédérateurs taillés pour mettre tout le monde d’accord.
Une bonne partie des titres reviennent ainsi aux fondamentaux rock psyché électro qui ont fait le succès du groupe, son ADN. Hippie Sunshine, premier extrait de l’album dévoilé en 2025, démarre sur une guitare saturée et un tempo relativement rapide. La voix de Pizzorno plante immédiatement le décor : « All my friends are freaking me out, I watch the sun come up and it’s making me shout, I’m a loner, I’m alone and that’s the way I like it », avant que la batterie ne vienne structurer le tout.
Un morceau finalement assez sombre, qui donne pourtant instantanément envie de danser. Comme bon nombre de titres de cet album, Hippie Sunshine est surtout plus complexe qu’il n’y paraît. Le morceau se balade entre plusieurs styles avec un naturel confondant, sans jamais perdre en cohérence. Kasabian réussit notamment à y faire cohabiter rock psyché et piano grandiloquent aux accents disco-pop.
Dans la même veine, on se régale aussi à l’écoute de Great Pretender, quoique plus pop, et surtout de Nothing Better Than This et Hyper//Rising, à notre avis les deux morceaux les plus réussis de l’album. Avec son esthétique rock électro psyché, Nothing Better Than This rend hommage à Jim Morrison et à l’énergie de ses concerts. Une énergie à laquelle Kasabian n’a absolument rien à envier : le groupe sait depuis longtemps comment faire danser instantanément son public. Même envie de bouger, voire de pogoter, avec l’explosif Hyper//Rising.
Autre univers exploré : celui des seventies. Silver Apple Eyes s’inscrit clairement dans la lignée de Happenings, agrémentée de quelques incursions électro. Le morceau fonctionne et permet au passage à Pizzorno d’adresser un petit clin d’œil à l’un de ses groupes favoris, Silver Apples. Ce n’est toutefois pas, à notre avis, le titre le plus intéressant de cet Act III.
Des influences plus urbaines et des expérimentations
Car le plus intéressant réside peut-être ailleurs : dans l’exploration plus poussée de sonorités urbaines. Kasabian s’y était déjà essayé par le passé. On repense à Cutt Off sur leur premier album, à Glass sur 48:13 ou encore à Scripture sur The Alchemist’s Euphoria. Mais Act III semble vouloir pousser l’expérience un peu plus loin.
Il y a d’abord Soulmate, premier véritable morceau après l’introduction. Évidemment, ce n’est pas un hasard. D’entrée de jeu, Kasabian revendique fièrement son ouverture, sa créativité et son audace. Le titre se balade naturellement entre hip-hop et rock, le tout assorti de tonalités électro. Une alchimie qu’on trouve particulièrement réussie, tout comme le flow de Pizzorno.
Il y a aussi Superpowers, dernier single du groupe, sorte de hip-hop psyché empli d’humour et d’autodérision. Là encore, Kasabian navigue entre les univers musicaux pour mieux imprimer sa marque : celle d’une liberté de ton et de création, sans trop se soucier des étiquettes ni de ce que les critiques pourront bien en dire.
Un dernier morceau a particulièrement attiré notre oreille : The Guru and the Crypto Time Machine. À l’image de son titre quelque peu étonnant, son démarrage s’avère pour le moins intrigant. On entend des bruits de machines, d’horloge, des percussions qui s’accélèrent… Des mécanismes dont on comprend rapidement qu’ils sont là pour nous emmener ailleurs.
On se sent un peu comme Alice tombant dans le terrier avant de se retrouver soudainement plongée dans un monde souterrain absurde. Pizzorno nous en conte l’histoire dans un style, là encore, très hip-hop. La répétition des paroles et des notes confère au morceau un caractère hypnotique qui colle parfaitement au lavage de cerveau qu’il semble dépeindre.
Place enfin au cinématographique Glide et au mélancolique Say You (Closer) pour refermer cet Act III. Deux morceaux plus lents, plus apaisés, plus lumineux aussi. Comme si, après l’agitation, l’expérimentation et l’euphorie, le rideau pouvait enfin retomber. La fin d’un chapitre, et peut-être l’ouverture d’un autre ?
Ce nouvel opus témoigne en tout cas de la grande forme de Kasabian, porté par la créativité toujours aussi foisonnante et la confiance (re)trouvée de son frontman désormais pleinement assumé, Sergio Pizzorno. Un album capable à la fois de réconcilier les fans de la première heure et d’agréger une nouvelle fan base grâce à des sonorités plus urbaines et une liberté créative pleinement revendiquée.
Un grand album pour un grand groupe.