Jeune Lion : « Dans tout ce que je fais, je suis ivoirien »

Entre la Côte d’Ivoire et la scène française, Jeune Lion fait le pont avec un rap aussi incisif que planant. Laissant une place non négligeable à sa spiritualité rastafari, il se raconte sans détour. Tout comme dans cette entrevue dans lequel il est revenu en détail sur les certaines zones d’ombre qui pouvaient être éclairées dans son dernier projet en date, BABYLON BRULE.

Jeune Lion
Drixilan

LFB : Tu as déjà sorti plusieurs projets que ce soit des EP’s ou des formats un peu plus longs. Comment tu te sens vis-à-vis de la sortie de ce nouveau projet ?

Jeune Lion : Je me sens normal, pas stressé. Ce n’est pas la première fois que je fais ça. Si c’était mon premier projet j’allais me dire « ah ouais, il faut gérer ci, il faut gérer ça ». Il y a toujours des petits trucs de dernière minute.
Je suis relax, c’est un projet. C’est juste que celui-là il est plus grand que les autres. 

LFB : Donc en vrai les autres projets ça t’a vraiment permis de savoir comment justement tout ce qu’il y a à faire pour pouvoir livrer un album et là maintenant que t’as l’expérience, celui-là, il n’y a pas de galère là t’es prêt à le sortir pas de stress de dernière minute tout est bon. Est-ce que tu as des attentes particulières justement avec ce nouveau projet ?  Il porte quand même un nom qui semble assez important car il fait référence à un projet que t’avais sorti en 2022, Before Babylon Burn. Y a-t-il a une symbolique particulière derrière ce nouveau projet ou pas plus que les précédents ?

JL : Celui-là, il a une symbolique particulière parce que même sur la pochette, je ne sais pas si tu y as ajouté un œil mais dessus j’ai une grosse étoile blanche entourée de petites étoiles jaunes. Elles représentent chaque projet et celle-là elle est plus grosse parce qu’elle représente un plus gros projet. En l’occurrence le travail fournit, les collaborations, tout ce qui a été mis en œuvre pour réaliser ce projet est plus grand que sur les précédents. Par exemple, j’étais à côté de mon ingénieur pour mixer et masterisé les morceaux. Il y a aussi une amélioration dans l’écriture. C’est un projet qui a été vraiment abouti, plus que les autres. 

LFB : C’est la première fois que tu prenais autant partie sur la partie production et ingénierie musicale ?

JL : Oui, parce que tous mes anciens projets, j’allais jamais au studio. Mes anciens projets, ils étaient faits dans ma chambre, avec mon matos. C’est vrai que avant j’avais un certain standing de matériel et là je suis passé encore au niveau dessus parce que je les ai tous faits en studio.

LFB : Qu’est-ce que ça a changé pour toi, dans ta manière de travailler. Dans le sens où tu devais peut-être être plus organisé.

JL : C’est une autre manière de travailler l’album mais ça s’est aussi fait naturellement parce que moi je suis suis très imprégné de la culture Rastafari. C’est-à-dire très naturel, très mystique. Tout se fait simplement, comme Dieu le veut. J’ai contacté des beatmakers, des gens avec qui je me sens vraiment à l’aise parce que moi je suis très humain dans un premier temps, avant de chercher à collaborer avec des gens d’autres sphères. On a fait des séminaires, tout s’est très bien passé.
La différence entre aller au studio et enregistrer dans ma chambre c’est que dans ma chambre j’ai tout le temps que je veux. Je peux commencer maintenant aller voir un pote, revenir et continuer alors que là c’est vraiment comme si j’allais au boulot, il y a un peu plus de sérieux, de discipline, j’étais plus ancré dans le projet parce que je savais que j’avais telle période de temps du coup il fallait que je sois efficace.

LFB : C’est une méthode avec laquelle tu t’es bien senti ?

JL : Oui parce que les gens avec qui j’ai fait cet album-là, je les ai baptisé le FC Pertinence parce que tout ce qu’on faisait pendant les sessions était pertinent. Le beatmaker il est pertinent, il nous sort des prods pertinentes. L’ingénieur il est pertinent, le rappeur en l’occurrence moi je suis pertinent ça fait que tous les morceaux qu’on a fait avaient vraiment une énergie bien particulière qui faisait vraiment ressortir le Jeune Lion spirituel. Ca m’a aussi permis de passer à un autre niveau.

LFB : Il y a eu Before Babylon Burn, là on est sur Babylon Brûle. Entre les deux, il y a eu quatre ans et deux autres projets. Pourquoi avoir laissé cet espace là entre les deux ?

JL : C’est dans ma perception des choses, donc comment moi je suis en train de faire la musique, comment je constate les choses. Pour moi ce n’est pas trop pertinent de sortir plein de morceaux, de projets tout le temps, à un moment ça devient lassant.
Je prends le moment de préparer un projet avec une histoire, une pochette avec de la symbolique. Je prends mon temps de bien faire mon projet, de le sortir et ensuite je prends du temps avant de sortir un autre projet. Ca me permet d’écouter toutes les remarques pour ensuite produire quelque chose de mieux. Je ne produis pas un son directement pour le sortir, je trouve que ça peut créer de la lassitude. Donc je prends vraiment le temps avant de sortir quelque chose et quand ça sort c’est vraiment Jeune Lion qui sort un projet, avec une histoire et tout ce qui s’ensuit. Après avoir pris en compte toutes les remarques positives. Bon les négatives, je peux le prendre en compte sauf si elles sont trop faibles d’esprit selon moi. Par exemple on m’a conseillé d’essayer de plus « franciser » mes textes parce que les français souvent ils ont du mal avec l’anglais. Cette remarque elle est constructive, je comprends pourquoi on m’a dit ça. Même Freeze Corleone m’a fait la même remarque quand je lui ai fait écouter quelques morceaux du projet. Cette remarque je l’ai pris en compte pour ce qui allaient venir après. 

LFB : Justement c’est intéressant parce que, comme tu l’as dit, tu viens de Côte d’Ivoire, il y a une vraie scène rap là-bas. Comment tu vois un peu ça toi qui a côtoyé la scène française. Comment vois-tu un peu la différence entre les deux et ce besoin des fois de jouer« sur les deux tableaux », de ne pas être trop français pour les Ivoiriens, mais de ne pas être trop ivoirien pour les Français ?

JL : Il faut savoir que moi je suis né et j’ai grandi à Abidjan. Je suis venu en France pour les études mais je suis un ivoirien dans l’âme, la culture, dans tout ce que je fais, je suis ivoirien.
Comme j’étais dans les lycées français, ça fait que j’étais un peu comme un élève français qui était dans un lycée en France, ça fait que j’ai les deux cultures. Pour moi, c’est une fierté de dire d’où je viens, de rappeler que c’est les racines qui font pousser les fleurs, les feuilles et les fruits. C’est important de mettre ses racines en valeur. Ce qui veut dire que j’arrive à être un peu entre les deux, que ça soit dans le vocabulaire, j’utilise quelques mots de l’argot ivoirien. Je les utilise dans un contexte où tu peux comprendre ce que je veux dire. J’utilise des mots qui ne sont pas trop compliqués pour que tout le monde puisse s’y reconnaître. C’est juste que c’est vraiment deux univers, deux industries totalement différentes. Je vais te donner un exemple tout simple. En France, on arrive à chiffrer facilement les choses. Tu peux là tout de suite voir où je suis le plus écouté mais chez nous on n’a pas ces données-là. Ce qui fait que c’est un peu biaisé, je ne peux pas vraiment calculer l’étendue de ma popularité en Côte d’Ivoire. C’est quand je suis sur le terrain que je capte qu’on me reconnaît vraiment ici.

LFB : Il y a quelques années, j’avais ElGrandeToto en interview qui lui vient du Maroc. Il me disait déjà un peu les mêmes choses sur le fait que lui, pour ces raisons-là, il avait dû partir industriellement parlant en tout cas que sa musique soit exploitée et exportée en France pour pouvoir justement avoir ces données-là, avoir une vraie structure autour de lui, une vraie économie. Est-ce que toi aussi c’est des barrières auxquelles tu as pu te heurter ? Est-ce que c’est toujours réel ce besoin de devoir impérativement passer par la France quand on fait de la musique en français ? 

JL : Je trouve que l’industrie musicale en France est plus développée que l’industrie musicale en Côte d’Ivoire au même titre que l’industrie du football est plus développée en France qu’en Côte d’Ivoire. Si tu joues dans un club ivoirien, on ne va pas te connaître, à moins que tu joues dans l’équipe national. Ce qui veut dire qu’être dans un club français c’est plus valorisant. C’est parce que les industries et leurs réglementations ne sont pas pareilles. Comme l’a dit ElGrandeToto, c’est un plus d’être inséré dans l’industrie musicale française comme ça, on peut mieux chiffrer, cadrer la chose que quand t’es à Abidjan. Ce ne sont pas les mêmes réalités. Par exemple, à Abidjan, ils sont très sur YouTube et moins sur les plate-formes. Tu ne vois pas vraiment ce que tes streams vont te rapporter.

LFB : Tu m’as aussi parlé de ton rapport avec la spiritualité et à la culture Rastafari. Comment ça s’imbrique dans ta vie quotidienne et comment t’arrives à le transformer pour en faire quelque chose dans ta musique ? Pour les gens qui connaissent un peu moins cette culture-là, comment t’expliquerais le lien entre ta musique et cette spiritualité-là ? 

JL : Comme tout bon jeune qui se respecte, j’ai été bercé par le rap américain et français. 
A un moment de ma vie, j’ai fait une expérience où j’ai arrêté d’écouter du rap radicalement et j’ai commencé à écouter beaucoup de reggae. Parce que quand j’écoutais le rap inconsciemment, je faisais des choses qu’on disait dans les textes de rap, c’est-à-dire que ça jouait sur mon subconscient. Donc je me suis dit, je vais essayer d’écouter du reggae qui est une musique de liberté, d’amour, de simplicité, de reconnaissance à la nature, etc. J’ai pu voir ce que le reggae a apporté de positif à mon esprit.
Quand je me suis mis dans la musique, je me suis dit que je n’allais pas faire comme tout le monde à rapper l’ego, l’argent, les drogues,… J’ai fait un cocktail de toutes mes aspirations. Vu que j’écoutais beaucoup de reggae j’ai chanté beaucoup de positivité qui peut nourrir l’esprit des gens, qui a des bonnes vibrations, des bons messages et derrière je veux venir compléter cet assiette-là avec un peu d’influence de rap américain que j’écoutais, un peu de rap français sans forcément les mettre en contradiction. Je ne veux pas dire des bonnes choses et ensuite mettre un quelque chose de mauvais. Je vais essayer de les fusionner et de faire un mélange homogène.

LFB : Malgré qu’à un moment t’as arrêté d’écouter de rap pour t’orienter vers le reggae, tu as quand même fini par faire du rap.

JL : Parce que le rap ça fait partie aussi de mes bases, le reggae, il est venu bien après. En fait le reggae c’est une autre vibration, c’est une autre aspiration c’est un message encore plus poussé que celui que moi je délivre. Je pense que tout se fait en temps et en heure que l’éternel a choisi, c’est-à-dire que maintenant j’arrive à faire ce message-là en mode rap, mais peut-être que quand je vais grandir en sagesse en intelligence et en spiritualité, peut-être qu’à ce moment là je pourrais bien me tourner vers le reggae. 

LFB : En parlant de différents genres de musique, ça fait écho à un élément qui m’a interpellé sur le projet. Je trouve que c’est ton projet le plus fourni en terme d’ambiance musicale. Ce qui l’ancre dans une tendance actuelle du rap français où on y trouve à la fois quelque chose d’à la fois très rap et à la fois quelque chose de très africain. C’est quelque chose qu’on voit de plus en plus même avec des artistes comme 63OG qui est présent sur le projet ou Théodora et dans lequel tu t’inscris également. Comment tu fais ce mélange entre ces deux cultures musicales et en plus de ça, toi tu y incorpores le côté spirituel du reggae ?

JL : Ce projet est vraiment très abouti, il y en a vraiment pour tous les goûts parce que moi on m’a connu en tant que rap spirituel où j’évoque la présence de Dieu, des anges. Dans ce projet-là je me suis dit que malgré tout moi je viens de Côte d’Ivoire et chez nous la musique qu’on écoute c’est du coupé-décalé, le zouglou, des musiques dansantes. Donc je me suis dit dans ce projet-là, il faut quand même que je fasse des morceaux pour mes gens qui aiment aller en soirée pour que tout le monde se sente vraiment concerné.
Je vais pas sortir un projet uniquement de rap spirituel mais une partie de rap spirituel comme on on m’a connu, mais aussi une partie dansante pour rappeler aussi d’où je viens.

LFB : Si on reprend le symbole des étoiles que tu m’expliquais au début de la discussion, ce nouveau projet ce serait un peu la synthèse de tous les projets précédents. Une sorte de vrai carte de visite de ce qu’est la musique de Jeune Lion à l’instant T ?

JL : C’est ça exactement ce projet-là, c’est un peu la dernière saison de la série. Il y a eu Before Babylone Burnt, maintenant Babylon Brûle, c’est la fin d’un cycle qui annonce le début d’un nouveau cycle. Là on a fini le cycle Babylone, dans lequel Babylone représente tout ce qui est mauvais : les vices, les péchés, tout ce qui est méchant, tout ce qui est mauvais. Maintenant on va sur quelque chose de plus propre de plus clean. Vu que j’ai évolué en terme en qualité sonore, en qualité des textes, en qualité de tout, maintenant ça sera que des étoiles de ce type là. Les projets qui vont suivre, ça sera plus que des grosses étoiles comme celui-ci.

LFB : Tu me parles de fin de saison, de projet à venir. Sans trop en dire parce que le projet est à peine sorti, mais ça veut dire que dans ta tête c’est déjà clair qu’il y aura une suite à tout ça et que tu sais plus ou moins déjà dans quelle direction tu vas aller ?

JL : Comme on dis chez nous, c’est pas quelque chose que j’ai volé, ce talent et cette musique. Donc comme je ne l’ai pas volé, ça vient de moi donc c’est moi qui sais où est-ce que ça va m’emmener, vers quoi je tends. Je sais exactement la suite. Si on détruit une ville c’est qu’on a construit une nouvelle. Ce que je veux dire c’est que le fil est tout tracé. C’est comme Dragon Ball, après tu as Dragon Ball Z, etc. Le monsieur qui a créé ça, Akira Toriyama, il sait très bience que sera la suite vu que ça sort de lui.

LFB : Mais t’aurais pu finir un chapitre, sans savoir ce que sera le prochain.

JL : Etant donné que c’est moi le pilote, c’est moi le conducteur, c’est moi qui connais la route.

LFB : C’est une parfaite conclusion qui m’amène sur la dernière question qui est un peu bateau, mais qui est toujours importante, je trouve : Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour la suite ?

JL : La présence de Dieu dans ma vie. Énormément de lumière, de positivité, de bonnes vibrations pour que ces vibrations-là me permettent d’avoir la santé. Parce que c’est important et elle n’est pas que physique. Elle est aussi mentale, morale, spirituelle. Donc avoir la santé c’est déjà une grâce. Avec la santé tu peux tout faire. C’est quand on est malade qu’on se rend compte que quand on est en bonne santé ça fait du bien.
En fait, tout ce qu’on peut me souhaiter, c’est la santé et de garder toujours la tête sur les épaules. Rester comme je suis et continuer d’évoluer.

LFB : C’est tout ce que je te souhaite !

JL : Merci beaucoup, je reçois.

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