Rencontre avec Keni Titus : « Écrire des chansons, c’est un peu comme déposer ses émotions dans un coffre. »

Après deux EPs, la chanteuse originaire de la cité des Anges s’apprête à dévoiler AngelPink, un premier album dont l’esthétique évoque les années 2016, quand Tumblr était inondé d’images de palmiers et de murs roses passés au filtre Instagram. Pour autant, le disque de Keni Titus ne s’inscrit ni dans la nostalgie ni dans une référence figée à cette époque, et se tient à distance de toute lecture lanadelresque.

Composé de dix titres, l’album parcourt les différentes étapes d’une rupture en abordant la difficulté de passer à autre chose, même lorsque la décision de se séparer vient de soi. Le projet s’inscrit dans cet entre-deux fragile où l’amour est terminé mais où les sentiments persistent encore.

On échange avec elle à l’occasion de la sortie de son single hands to myself, pour sa première interview française.

credit : Victoria Davidoff

Version française / English version below

LFB : Tu ouvres ton nouveau single hands to myself avec cette phrase « I look at you like my dog sees the backscreen porch, could there be more », qu’est ce que tu cherchais à exprimer ? D’où te vient cette image ?

Keni Titus : Pour moi, c’est ce sentiment d’être bien, en sécurité, au chaud, d’avoir déjà tout ce dont on a besoin, avec malgré tout une petite curiosité diffuse pour ce qui existe au delà de son propre monde, de son expérience.

LFB : La phrase « a girl in training » dans off day est à la fois fragile et très puissante. Est ce que tu te questionnes parfois sur ce que signifie être « assez fille ou femme » ? La féminité est elle quelque chose avec lequel tu as toujours été à l’aise, ou quelque chose que tu as appris à revendiquer avec le temps ?

Keni Titus : Au fond, je me sens assez naturellement féminine et à l’aise avec cette partie de mon identité. J’ai toujours eu quelque chose de très maternel, si ça a du sens. En revanche, j’ai parfois du mal avec la distinction entre être une fille et être une femme. Pour moi, les deux sont indissociables. Je suis quelqu’un de très responsable et indépendante et parfois j’ai l’impression d’avoir quarante ans. À d’autres moments, je peux me sentir totalement démunie, comme si je ne savais rien du tout. Je ne crois pas que l’un puisse exister sans l’autre.

LFB : J’aime beaucoup ton écriture. Elle se construit souvent dans le contraste, un mot doux opposé à une idée plus brute. Est-ce un équilibre que tu cherches consciemment lorsque tu écris, ou quelque chose de très instinctif ? Est ce que cette tension reflète aussi la manière dont tu te perçois toi même ?

Keni Titus : Merci beaucoup, ça me touche vraiment. Ce n’est pas quelque chose de conscient. J’ai l’impression que c’est simplement ma manière naturelle d’écrire et d’être. Je n’avais jamais pensé les choses comme ça auparavant, mais ce que tu dis résonne énormément. C’est exactement comme ça que je me vis, à cent pour cent.

LFB : Pour moi, ces chansons montrent à quel point une rupture peut faire coexister la culpabilité, la jalousie et une vraie lucidité sur soi, et comment le fait de connaître ses propres failles ne signifie pas forcément qu’on arrive à les dépasser. Elles capturent cet entre deux où l’amour est terminé, mais où les émotions n’ont pas encore suivi. L’attachement persiste, pas forcément à la personne, mais à ce sentiment d’avoir été choisie, désirée. Ce que j’aime particulièrement, c’est que même si les ruptures sont un thème très présent en musique, tu les abordes avec une honnêteté brute et depuis un point de vue qu’on entend rarement, en assumant toute la confusion et les zones floues de cette situation, ce qui rend l’ensemble vraiment singulier.

Comment ces expériences ont elles influencé ton état émotionnel au début du projet, et comment cet état a t il évolué pendant sa création, puis une fois l’album terminé ?

Keni Titus : C’est à la fois très cool et assez étrange d’entendre quelqu’un que je ne connais pas mettre des mots aussi justes sur ce que je traversais. Quand j’ai commencé à écrire, j’étais extrêmement dure avec moi même. Je pleurais beaucoup, en session comme seule dans ma chambre, et je ressentais énormément de culpabilité. Toutes ces expériences émotionnelles, les bonnes comme les mauvaises, ont façonné l’album tel qu’il est aujourd’hui.
Être honnête avec moi même sur mes erreurs m’a fait du bien. Ça m’a aidée à avancer et c’est un travail que j’ai fait tout au long de la création de l’album. Écrire des chansons, c’est un peu comme déposer ses émotions dans un coffre. Elles ont maintenant un endroit où exister, je n’ai plus besoin de les porter en permanence. Terminer le projet s’est accompagné d’un immense soulagement, comme une grande expiration après avoir longtemps retenu son souffle.

LFB : Certaines chansons donnent l’impression de pensées très intimes rendues publiques. Est ce que ça a été facile de décider ce que tu voulais partager et ce que tu préférais garder pour toi ?

Keni Titus : Je n’ai jamais vraiment eu d’angoisse à l’idée de sortir ma musique, même si elle est très personnelle. Je ne suis pas particulièrement protectrice de mes émotions, je ne sais pas trop pourquoi. Et puis j’utilise beaucoup de métaphores, donc au final, personne ne sait vraiment de qui ou de quoi je parle.

LFB : Y-a t’il une chanson dans l’album dont tu es particulièrement fière, ou qui a une signification spéciale pour toi ?

Keni Titus : Si je devais en choisir une, ce serait Pretty in Pink. Le premier jour où on a essayé de l’enregistrer, je n’arrivais tout simplement pas à m’arrêter de pleurer. C’était très gênant, je n’avais aucun contrôle là dessus. À la fin de la journée, je me souviens avoir réécouté la chanson et m’être dit qu’elle avait quelque chose de vraiment spécial. Je me suis complètement effondrée, mais le fait que deux personnes te laissent vivre ce moment, puis transforment cet effondrement en quelque chose de beau, c’était une expérience vraiment forte.

LFB : Le rose pâle est omniprésent dans cette era, du titre AngelPink à la chanson Pretty in Pink, en passant par la pochette. Qu’est ce que cette couleur représente pour toi ?

Keni Titus : Honnêtement, ce n’est même pas ma couleur préférée. Mais elle s’est imposée naturellement, ça me semblait juste.

LFB : Tu as récemment partagé un moodboard pour tes fans qui viennent aux release parties de l’album, avec une esthétique très Tumblr. Si tu imaginais une fille qui incarne pleinement l’esprit de ta musique, à quoi ressemblerait elle ? Pas seulement dans sa manière de s’habiller, mais dans sa façon d’être au monde.

Keni Titus : Je pense qu’une fille qui incarne l’esprit d’AngelPink parle probablement aux animaux. Elle essaie de garder sa chambre aussi rangée que possible et prend toujours une douche avant d’aller se coucher. Elle ne se lave pas les cheveux très souvent, parce que c’est mieux pour le volume. Elle sourit aux gens dans la rue, même quand elle passe une mauvaise journée. Elle adore les choses sucrées et mange en cachette dans son lit. Elle a des cheveux incroyables, un cœur gentil et reconnaissant, et elle fait toujours attention à bien s’hydrater. Elle n’est pas parfaite, mais chaque matin, elle essaie d’être la meilleure version d’elle même. Et Blair Waldorf est sûrement son personnage préféré dans Gossip Girl.

LFB : Y-a t’il quelque chose d’un peu random mais très précis que les gens qui te connaissent bien associent immédiatement à toi ?

Keni Titus : Probablement rire tellement fort que je finis par me faire pipi dessus, ou alors les chiots.

LFB : Tes clips donnent souvent l’impression de moments privés dans lesquels la caméra nous invite à entrer. Il y a quelque chose de très intime dans les gros plans et la caméra un peu tremblante. On a l’impression de te voir à travers le regard de quelqu’un, presque comme si le spectateur passait une journée avec toi, tel un souvenir. Tu réalises généralement tes vidéos toi même, parfois avec d’autres créateurs, mais pour ce projet, les deux premières ont été entièrement dirigées par toi. Qu’est ce que le fait de prendre la place de réal change dans la manière dont tu racontes visuellement tes chansons ?

Keni Titus : J’aime tellement cet album et j’en suis tellement fière que j’ai ressenti le besoin d’avoir la main sur absolument tout. Avant, j’avais tendance à penser que les gens autour de moi savaient forcément mieux que moi. Avec cet album, j’ai commencé à me faire confiance, et je me suis rendu compte que je savais très bien ce que je voulais, et ce que je ne voulais pas. J’étais entourée de personnes extrêmement bienveillantes pendant le tournage de ces vidéos, ce qui m’a beaucoup aidée à prendre confiance. Il y a énormément de collaborateurs vers qui je me tourne et qui savent bien plus de choses que moi en matière d’art, mais aujourd’hui je sais aussi que personne ne me connaît mieux que moi même.


English version

LFB: In the opening lyric “I look at you like my dog sees the backscreen porch, could there be more” from your new single, what were you trying to capture emotionally? Where does that image come from for you?

Keni Titus: For me, it’s the feeling of being happy and warm, of having everything you need, with just a small, faint wondering about what exists outside your experience.

LFB: The line “a girl in training” in off day feels both vulnerable and powerful. Do you ever question what being “girl enough” means? Do you feel like a girl, or a woman? Is femininity something you’ve always felt comfortable with, or something you’ve learned to claim over time?

Keni Titus: Inherently, I think I’m quite feminine and comfortable with that part of my identity. I’ve always felt sort of motherly, if that makes sense. I do struggle sometimes with the idea of being a girl versus being a woman. I think the two go hand in hand. I’m a very responsible and independent person, and sometimes I feel 40 years old. Other times, I can feel completely helpless, like I don’t know anything. I don’t think one exists without the other.

LFB: I really like your songwriting. It often lives in contrast, softness against sharpness, innocence against awareness. Is that balance something you consciously work toward, or does it come naturally when you write? Do you feel like that tension mirrors how you experience yourself?

Keni Titus: Thank you so much for saying that. I don’t consciously do it. I think it’s just my natural way of writing and being. I’ve never thought of it that way before, but you saying that really resonates. That’s one hundred percent how I experience myself.

Keni Titus by Victoria Davidoff

LFB: To me, those songs show how break-ups can bring guilt, jealousy and self awareness at the same time and how knowing your flaws does not automatically mean you can change. It captures that in between space where love is over but the feelings have not caught up yet. The attachment lingers, not necessarily to the person, but to the feeling of being chosen and desired. What I like about it is that even though break-ups are a common theme in music, you approach it with such raw honesty and from a perspective we rarely hear, highlighting all the messy ambiguities of that situation, which makes it feel truly unique.

How did those experiences shape your emotional state at the beginning of the project, and how did that state evolve while making it and now that it’s finished?

Keni Titus: It’s very cool and weird to hear a stranger accurately articulate where I was coming from. At the beginning of the writing process, I was really hard on myself. I remember crying a lot in sessions, or crying by myself in my room, and just feeling really guilty. Those emotional experiences, both good and bad, made my album what it is. It felt good to be self aware about my shortcomings or the places where I knew I was wrong. I think self reflection translates into growth, and I did a lot of that throughout this album process. Writing and making songs is like putting your feelings in a safety deposit box. They have a place to live now, so I don’t have to hold them anymore. Finishing the project came with a huge sense of relief, like the exhale after holding a deep breath.

LFB: Some of the songs feel like private thoughts that became public. Was it easy to decide what to share and what to keep for yourself?

Keni Titus: I honestly have never had much anxiety about releasing music, even though most of mine is extremely personal. I’m not very precious about my feelings for some reason. I also use a lot of metaphors, so no one probably knows who or what I’m actually talking about anyway.

LFB: Is there a song on your album you’re particularly proud of, or that holds a special meaning to you?

Keni Titus: If I had to choose, I’d say Pretty in Pink. On the first day of trying to record that song, I couldn’t stop crying. It was very embarrassing because I literally could not stop. At the end of that day, I remember listening back and thinking, oh, this one is really special. I completely fell apart like a crazy person, but having two people let you break down and then turn that moment into something beautiful was really cool.

LFB: Soft pink is everywhere in this era, from the title AngelPink to the song Pretty in Pink and the cover artwork. What does this color represent for you?

Keni Titus: It’s honestly not even my favorite color. It just felt right.

LFB: You recently shared a moodboard for fans coming to the album release shows that feels very Tumblr-esque. If you imagined a girl who fully embodies the spirit of your music, what would she be like? Not just how she dresses, but how she moves through the world.

Keni Titus: I think a girl who embodies the spirit of AngelPink probably talks to animals. She keeps her bedroom as clean as possible and showers every night before bed. She doesn’t wash her hair that often though, because it’s better for volume. She smiles at everyone on the street, even when she’s having a bad day. She loves a sweet treat and secretly eats in bed. She has fabulous hair, a kind and grateful heart, and always tries to stay hydrated. She’s not perfect, but she wakes up every day and strives to be the best version of herself. Blair Waldorf is likely her favorite Gossip Girl character.

LFB: Is there something a bit random but specific that people who know you well instantly associate with you, something that just feels completely “you”?

Keni Titus: Probably laughing so hard I pee my pants, or puppies.

LFB: Your music videos often feel like private moments the camera invites us into. There’s a quiet intimacy in the close-ups and the hand-held camera. It feels like we see you through someone’s eyes, almost as if the viewer is spending a day with you, sharing a souvenir. You usually direct your videos yourself, sometimes with other creators, but for this project the first two were directed solely by you. What is it about taking the director’s seat that makes this feel like the right way to tell your songs visually?

Keni Titus: Honestly, I just love this album so much and I’m so proud of it that I felt a need to really put my fingers on everything. I used to think everyone around me must know better than I do. With this album, I started choosing to trust myself, and I realized I actually knew exactly what I wanted and what I didn’t. I had an extremely supportive environment while making those videos, which really helped build my confidence. There are countless collaborators I constantly look to who know more than I do about art, but I think I’m aware now that I know myself better than anyone.

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