Chroniques

A Stranger To You, la vision progressiste du Metal contemporain de Loathe

Artiste
Loathe
Album
A Stranger To You
Label
Sharptone
Sortie
17 juillet 2026

Comment ne pas tourner en rond ? C’est, sans doute aucun, la question que des centaines de groupes se sont posés. Exception faites de certaines formations pour qui une marque de fabrique est une béquille harmonique voire identitaire immuable, les musiciens cherchent à faire évoluer leur art en se diversifiant ou en furetant l’innovation. Le quartet Loathe, originaire de Liverpool, est acquis à cette dernière cause. La preuve irréfutable étant leur troisième et dernier album en date : A Stranger To You.




Le précédent disque des quatre Anglais, I Let it in and It Took Everything, est ce que l’on appelle communément dans le milieu un breakout album. Fort d’une gestion brillante de son rythme et d’une digestion parfaite des différentes influences affectant ces travaux, Loathe avait alors donné naissance à ce qui avait globalement été grandement apprécié comme un grand album dans son genre. S’en est suivi une longue pause concernant les sorties discographiques. Une interruption de six ans pour être précis. Cependant, ce n’est pas pour cela que les voisins de la Mersey ont chômé, très loin de là.


Entre une tournée amenant le groupe aux quatre coins du monde, une acclimatation ardue à ce nouveau statut émergeant et une volonté de ne pas se répéter artistiquement parlant, on peut dire que les Anglais ont pris leur temps. Une décision d’une grande sagesse lorsque l’on connait le niveau d’exigence qu’eux-mêmes imposent à leur processus de création. C’est pendant cette période de gestation étendue que Loathe a progressivement assemblé les pièces de son futur puzzle. Un jeu de patience qui a finalement pris la forme du troisième album studio du groupe : A Stranger To You


Le morceau introducteur, sobrement intitulé Entrance, annonce parfaitement la couleur. Ce troisième opus propose un recueil varié et d’une extrême maturité du répertoire de Loathe. Les titres façonnant A Stranger To You constituent des miscellanées du style des quatre liverpuldiens. Le disque évite cependant l’écueil facile du salmigondis et s’éloigne à vrai dire de tout sentiment de promiscuité. Rien n’est forcé, une réelle sensation de naturel traverse les 55 minutes d’écoute. Une ingénuité occasionnellement marquée par la plume poétique du rappeur californien et d’origine égyptienne bucki sugar. En plus d’habiller l’introduction du disque, ce dernier offre un couplet sage et réservé sur l’interlude اثينا permettant une réelle pause à mi-chemin.


À ce titre, il est bon d’attribuer un mérite certain à la production qui apparaît, en plus du talent de composition indéniable du groupe, une des grandes qualités de cette nouvelle sortie. L’entièreté du travail s’est fait en interne, avec un dénominateur commun, exception faites des interludes, le guitariste et vocaliste Erik Bickerstaffe. Malgré un travail collaboratif qui marque l’évidente unicité du quatuor, ce dernier apparait comme une sorte de chef d’orchestre officieux dont l’impact prend ici encore un peu plus d’épaisseur. Souvent accompagné derrière les machines par la section rythmique de la formation — composée de Sean Radcliffe à la batterie ainsi que de Feisal El-Khazragi, les trois compères œuvrent ici à toute la cohérence qui permet d’amener A Stranger To You dans une toute autre dimension.


L’entièreté du disque est pensée comme une seule et même pièce. En plus de lier les morceaux les uns aux autres, cela permet de construire un fil narratif qui transforme ce même album en une histoire linéaire qui se lit et s’écoute d’une traite. Une caractéristique qui peut être perçue comme un piège au premier égard mais qui, lorsqu’elle est maitrisée et utilisée avec parcimonie comme c’est ici le cas, amène l’œuvre en question dans une catégorie très sélective. En effet, une telle manœuvre demande non seulement une certaine plénitude artistique mais également une force de contrôle sage. Avec une telle construction, les chapitres d’un album sont tributaires les uns des autres. Bien évidemment, ils peuvent fonctionner de manière indépendante, mais prennent toute leur vastitude et leur noblesse seulement une fois assemblés. 


Cet art de la gestion était déjà une des qualités perçantes qui avait permis la reluisance des précédents travaux des liverpuldiens. Une autre faculté amplement reconnue au sein de I Let it in and It Took Everything pareillement mise en valeur au sein de ce nouvel opus se trouve dans l’usage des influences et des inspirations de la formation. Le groupe parvient admirablement à jongler entre ses différentes exhortations pour en constituer un discours harmonique poétique et exaltant. À l’instar du disque précédent, on retrouve à l’intérieur d’A Stranger To You nombre de sonorités venant attribuer une réelle richesse au travail de Loathe. L’héritage du Shoegaze est bel et bien toujours marqué ici, mais vient se marier avec d’autres textures. On retrouve néanmoins bien moins de passages saturés et hurlés. Pouvant de prime abord être perçu comme une omission, cette modulation constitue en réalité une des grandes forces du projet. Cette rarification de la violence a pour effet de la rendre d’autant plus sémillante et véhémente.

On note notamment la présence de sonorités directement héritées des mouvements de la New Wave et de ses différents dérivés. Certains morceaux nous ramènent à des idées semblables à ce qu’un groupe comme The Cure par exemple aurait très bien pu imaginer. Dans un tout autre registre, le morceau Gemini est également d’un grand intérêt, tout particulièrement au vu de son pont. Ce dernier, tout droit sorti d’une Rave Party, cave encore un peu plus l’exploration stylistique de Loathe pour l’emmener dans de véritables terra incognita dans lesquels le groupe avance pas à pas. Une démarche courageuse et téméraire acheminant les quatre musiciens vers un chemin certes sinueux, mais qui semble les sied à merveille.


Ces influences, souvent froides voire industrielles de par leur nature viennent se mêler à des inspirations plus chaudes et vectrices d’une toute autre textile musicale. En ce sens, A Stranger To You enregistre nommément deux collaborations qui vont précisément dans ce sens. Ce troisième album constitue l’incursion de deux musiciens majeurs de la scène de Jazz londonienne actuelle dans le tissure harmonique complexe des quatre Anglais. Sur le vaporeux et luxuriant The Way It Breaks ; qui à plusieurs égards rappelle la balade merveilleuse Is It Really You? de l’album précédent, le guitariste Mansur Brown vient nous gratifier d’un solo de guitare plein de personnalité et de maestria officiant comme une conclusion admirable et solennelle.


De plus, sur le chaleureux The Ladder, le producteur et multi-instrumentiste Jordan Rakei, dont nous avons déjà parlé sur le site, offre une signature qui lui est bien propre. Une rencontre qui peut surprendre lorsque l’on est conscient du fossé séparant les deux entités musicalement parlant. Cette association fonctionne pourtant à merveille et nous offre sans doute le morceau le plus doux et accessible de ce troisième disque. Cette influence provenant du Jazz londonien peut également s’entendre sur Harder To Pretend avec notamment le pont qui emprunte ses codes à ceux du genre susnommé, tout particulièrement de par sa partie de batterie accompagnée d’un jeu de piano soyeux et classieux.


Ces expérimentations, au-delà d’être la traduction d’une démarche artistique réelle et sincère, représentent également un exercice de style grandement réussi, marquant un virage certain dans la carrière de Loathe. A Stranger To You accueille au sein du son des Anglais un avènement plus prononcé et assumé de sonorités directement issues de la Pop. Cela se traduit particulièrement par des morceaux d’une grande efficacité avec une construction directe et linéaire. Paradoxalement, au fur et à mesure que la texture musicale du quatuor s’épaissit, son architecture harmonique elle, s’allège pour donner lieu à des titres presque faciles d’écoute. En atteste singulièrement les différents refrains clairs, plus présents que sur I Let it in and It Took Everything, mais également certains partis pris. En ce sens, on peut prendre l’exemple du pont magistral du troisième single du projet, Fangs, qui voit Erick Bickerstaffe nous offrir des plans de guitare classique écrits et interprétés avec brio. Par ailleurs, The Ladder, précédemment évoqué, est une illustration pareillement alusive de cette direction flexueuse ici engagée.


Cet espace flou, à la croisée des influences et des genres, semble être devenu un apanage particulièrement prospère pour Loathe. Une position qui les place à la fois dans une démarche hypercontemporaine mais aussi post-moderne. Cela passe nommément par la prestation tout en maîtrise de la voix principale du groupe : Kadeem France. Capable d’une versatilité confondante, ce dernier amène un corps et une texture essentiel dans l’architecture de la musique du groupe. Loin d’être impétueux, cette position permet au frontman de démontrer toute la richesse de son registre. Une souplesse stylistique permettant un dépaysement total au cours des différentes compositions dans lesquelles le groupe nous plonge.


En sommes, A Stranger To You comporte tous les aspects d’un grand disque. Après une percée amplement remarquée avec I Let it in and It Took Everything, Loathe transforme brillamment l’essai et s’affirme davantage comme l’une des formations majeures de son temps et de son époque. On retrouve ici une œuvre faisant office de superbe introduction pour tout béotien souhaitant prendre ses marques dans une niche musicale qui semble, au premier abord, inintelligible voire hermétique. Il faudra être convaincant et adroit pour prétendre au trône sur lequel les quatre liverpuldiens ont pris place d’ici la fin d’une année qui s’annonce comme encore très chargée.



Partager :