Pierre Lapointe : Treize chansons démodées pour ceux qui ont le cœur abîmé 

Pierre Lapointe revient avec Treize chansons démodées pour ceux qui ont le cœur abîmé, un album qui porte bien son titre. À travers ces morceaux, l’auteur-compositeur-interprète québécois déploie une palette émotionnelle sans compromis : des masques qu’on porte pour survivre aux silences qu’on garde pour se protéger, de la rencontre vertigineuse avec la Mort à l’acceptation de nos propres failles. L’artiste ne se repose pas sur ses lauriers : il creuse, il expose, il pardonne. Bienvenue dans l’univers des cœurs abîmés.

Les masques et la quête d’authenticité

À travers Toutes tes idoles, Pierre Lapointe nous confronte à une idée simple et vertigineuse : et si nous n’étions, au fond, que la somme de nos emprunts aux autres ? On finit tous par calquer quelque chose de nos idoles, leur façon de marcher, de s’habiller, de parler, jusqu’à devenir parfois des copies légèrement décalées. Ici, il s’adresse à quelqu’un qui se cache derrière ces masques. La chanson suit le désir de cette personne de refaire sa vie, d’être plus belle, plus forte, mais surtout plus vraie, en acceptant enfin ses failles plutôt qu’en les recouvrant de vernis.

Difficile de ne pas perdre pied en est la genèse, une préquelle poétique. Il y expose le mécanisme même de la façade : comment on danse, on fait la fête, on sourit quand tout s’effondre intérieurement, comment on se construit une armure de gestes quotidiens pour ne pas perdre la face. À la fois douce et triste, cette chanson explique pourquoi il nous faut tant de masques pour simplement continuer à vivre.

Écrite en 2019 pour Patrick Bruel, Pierre Lapointe a fait le choix de se réappropier Arrête de sourire, dans cet album. Il y dresse le portrait d’un homme habité par une lucidité douloureuse. Cette intelligence émotionnelle devrait le rendre léger, mais elle le pèse.

Ceux qui prennent leur place

Hymne pour ceux qui ne s’excuse pas est bien plus qu’une chanson : c’est une déclaration. Pierre Lapointe y aborde ce tournant historique des dernières années, où la parole s’est libérée sur ce qui restait enfoui. Il pense particulièrement à la communauté LGBTQ+, à tous ceux et celles qui ont gardé le silence pendant des décennies, et qui ont finalement ressenti cet apaisement en prenant enfin la parole sans demander permission. La chanson fonctionne comme un écho à La forêt des mal-aimés, mais elle s’élargit ici pour célébrer tous les opprimés qui refusent désormais de se replier, qui cessent de s’excuser pour exister. C’est un hymne d’affirmation, une célébration de ceux qui ont décidé de prendre leur place, sans culpabilité.

S’il te plaît, fais-moi danser rend hommage aux grandes chansons d’amour toxique du passé, mais d’une manière revisitée, puisqu’elle évoque une histoire d’amour sombre dans une relation entre deux hommes.

Le cœur abîmé : deuil, perte et fragilité

©KELLY JACOBS

Comme les pigeons d’argile est né d’une douleur intime et d’un long travail de deuil anticipé. L’artiste a passé un an à écrire cette chanson, un an à habiter cette perte progressive, cette maladie qui efface peu à peu celle qu’on aime. Six mois à chercher la mélodie juste, six autres à peiner sur les mots, sachant que seuls les mots exacts pourraient transformer ce sentiment de désarroi et d’impuissance en quelque chose de vivable, de partageable. Il n’y a pas de raccourci face à l’Alzheimer : c’est un deuil sans fin, une personne qui s’efface graduellement tandis qu’on reste là, spectateur impuissant. La chanson devient alors un acte de paix, parlant de cette fragilité qu’on ne peut qu’accompagner, pas vaincre.

Madame, bonsoir (conversation inattendue avec la mort) est une rencontre étrange et fascinante : celle entre un homme en deuil et la Mort elle-même, incarnée ici par une femme d’une beauté extraordinaire. C’est une inversion délibérée : la Mort n’est pas le monstre qu’on redoute, mais une présence presque bienveillante. La chanson transforme la mort en confidente, en interlocutrice presque égale, avec qui on peut enfin parler sans détour, sans euphémisme.

Où iront nos souvenirs est une méditation sur l’héritage immatériel que nous laissons après notre passage sur terre. La question devient existentielle : ces souvenirs qui s’accumulent tout au long de notre vie, qui nous façonnent, que deviennent-ils quand nous disparaissons ? C’est une interrogation à la fois stressante dont la morale est que nos souvenirs persisteront à tout jamais dans les cœurs de ceux qui nous ont aimés.

L’amour en ses formes les plus pures

Dans nos veines est un exercice de haute voltige lyrique et musicale. Lapointe s’y confronte à l’un des défis les plus ardus de l’écriture : capturer l’essence d’une fulgurance amoureuse, ce moment vertigineux où tout bascule, où deux êtres se reconnaissent et vibrent à l’unisson. Le rythme de la chanson épouse cette accélération du cœur, tandis que chaque mot a été pesé, choisi avec une précision chirurgicale pour éviter les clichés.

Le secret, sur des arrangements délicats et savants, explore une forme de courage silencieux : celui de refuser la pression sociale qui ordonne d’être en couple, d’étiqueter ses sentiments, de les crier sur les toits. Ces sentiments gardés secrets ne sont pas une forme de lâcheté ou de frustration : c’est parfois un choix, une protection, une forme de tendresse envers soi-même.

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