Six ans après The New Abnormal, les Strokes reviennent avec Reality Awaits, un disque qui avance sans se retourner, porté par une envie franche d’aller voir ailleurs sans jamais perdre sa signature.

Enregistré au Costa Rica avec Rick Rubin, déjà aux manettes du New Abnormal, Reality Awaits prolonge cette collaboration sans en reproduire les mêmes recettes. L’album tient debout du début à la fin, comme le précédent, porté par un fil thématique clair : le présent comme fenêtre ouverte sur un avenir qui s’annonce tortueux. Le regard que posent les Strokes sur ce qui vient est désabusé.
La première chose qui frappe, c’est l’auto-tune. Julian Casablancas s’en sert sans complexe sur l’ensemble des morceaux, et ça déstabilise à la première écoute. On se demande où le groupe veut en venir. Mais l’effet se dissout avec les écoutes suivantes : ce filtre vocal finit par coller parfaitement à l’univers qu’installe l’album, presque comme une manière de dire que même la voix, ici, n’échappe pas à l’artificialité ambiante dont parlent les morceaux.
Psycho Shitouvre le bal en visant ceux qui exercent leur pouvoir à distance, sans jamais avoir à en assumer les conséquences. Les guitares posent d’abord un décor dévasté, presque hostile, des arpèges froids qui installent une tension avant que le morceau ne monte crescendo, comme si le désabusement du groupe grandissait à mesure de l’écoute.
Dine N’Dash suit avec un rythme entraînant et quelques guitares saturées, presque garage par endroits, portrait d’un comportement qui consiste à prendre ce qu’on veut et à filer avant que les choses ne deviennent trop réelles.
Sur Lonely In The Future, les Strokes imaginent un monde où l’hyperconnexion finit par isoler tout le monde, avec des liens sociaux qui peinent à prendre de la profondeur. Avec ce clin d’oeil à l’état des relations actuelles, le morceau, lui, reste bien rock, avec des riffs francs et une batterie qui pousse le tempo sans jamais lâcher.
Falling Out Of Love, déjà dévoilé avant la sortie de l’album, ralentit le rythme. Plus de six minutes portées par des nappes de guitare étirées et une rythmique presque somnolente, pour acter que certaines histoires n’étaient de toute façon pas construites pour durer. Aucun drame ici, juste de la résignation posée.
Going to Babble On est le morceau qu’on retient le plus de cet album : entraînant, porté par une ligne de basse ronde et des guitares qui claquent, il parle de l’incapacité à traduire correctement ce qu’on ressent, cette sensation de ne jamais trouver les mots justes pour dire ce qu’on a en tête. L’enchaînement avec Going Shopping qui suit est particulièrement réussi, presque enivrant, le groove restant similaire d’un titre à l’autre. Ce dernier détourne l’acte d’achat en critique de la société de consommation, ces emplettes qui apaisent un instant sans jamais s’attaquer aux vrais problèmes.
La fin de l’album ralentit franchement, avec trois titres plus calmes et introspectifs. Liar’s Remorse regarde en face les conséquences du mensonge et de l’absence de vulnérabilité, cette manière parfois plus confortable de refuser l’amour pour ne jamais risquer d’en souffrir. Sa production, plus sèche, avec des guitares presque désaccordées par moments, sonne volontairement datée par endroits, comme sortie d’une autre époque.
The Fruit of Conquest et Tyrants of the Mellow Moon referment l’album sur un même questionnement : le succès est là, mais le vide aussi, et l’ambition finit par ressembler à une prison plus qu’à une libération. Et vient la question de l’héritage, de ce qu’il reste d’une œuvre ou d’une reconnaissance quand certaines figures s’effacent avec le temps. Les deux titres partagent une même atmosphère contemplative, entre nappes discrètes et guitares qui s’effacent en fin de morceau, presque en apesanteur.
Reality Awaits ne cherche pas à recréer The New Abnormal. Les Strokes s’y montrent renouvelés sans perdre ce qui les définit, avec une cohérence qui tient sur la durée entière du disque, solide, habité, et qui donne clairement envie d’y revenir.
Ecouter Reality Awaits :