Mesdames, Messieurs : une conversation avec Sam Sauvage

Chez La Face B, on suit Sam Sauvage depuis un petit moment maintenant. On était donc ravi de le retrouver pour parler avec lui de son premier album, Mesdames, Messieurs ! Avec lui, on a parlé d’écriture, d’absence de jugement, d’entourage et de ne pas se laisser l’image prendre plus d’importance que la musique.

Sam Sauvage

La Face B : Salut Hugo, comment ça va ? Je peux t’appeler Hugo ? Et Sam va bien aussi ?

Sam Sauvage : Oui bien sûr, pas de souci. Les deux vont bien, ils se sont réconciliés !

LFB : Avant de parler de ton album, comment tu as vécu ton année 2025 ?

Sam Sauvage : Plutôt bien, franchement. C’est une année à laquelle je ne m’attendais pas. En 2024, il y avait déjà quelques petites choses qui se passaient, mais rien n’était sûr. Et là, 2025, je crois que ça a été la meilleure année de ma vie. Musicalement comme personnellement. J’ai été heureux toute l’année, et c’est assez rare pour le souligner.

LFB : Tu t’attendais à un tel accueil pour ton EP ?

Sam Sauvage : Pas vraiment. J’étais déjà content de pouvoir sortir un EP, mais il y en a tellement qui sortent chaque semaine que tu te demandes toujours si les gens vont s’y intéresser. Et finalement, l’accueil a été super — à la fois du public et des médias. C’est un vrai bonheur, parce que ça n’arrive pas si souvent.

LFB : Et ça t’a permis de faire évoluer ta formule live puisque maintenant que vous jouez à quatre.

Sam Sauvage : Oui, c’était tout l’objectif ! Monter un vrai groupe, jouer dans de belles salles, tourner dans de bonnes conditions et faire plein de festivals cet été. Tout ce qui se passe avec l’album aujourd’hui, c’est clairement grâce à l’EP.

LFB : Tu étais déjà passé dans certains festivals et cette fois tu reviens sur des scènes bien plus importantes — je pense notamment aux Francofolies.

Sam Sauvage : Oui, les Francos c’était fou. Quand on m’a annoncé ça, on était dans le van de tournée — déjà, rien que le fait d’avoir un van, on se sentait comme des rockstars ! Normalement, un artiste qui a fait les Chantiers n’est pas programmé ensuite, ce n’est pas la règle. Mais je crois qu’ils ont écouté l’album et se sont dit “OK, on le fait”. Quand j’ai appris la nouvelle, on a explosé de joie avec Corentin mon guitariste.

LFB : Et quand tu as un morceau qui cartonne avant la sortie de l’album, comme Les gens qui dansent, est-ce que ça met une certaine pression ?

Sam Sauvage : (sourit) Moi je ne dirais pas que j’ai un “tube”. Tu parles de Les gens qui dansent ?

LFB : Oui, c’est un titre qui a beaucoup tourné et s’est bien fait reconnaître.

Sam Sauvage : Pour remettre les choses dans leur contexte, pour moi un tube, c’est un morceau qui passe en boucle à la radio — comme Luiza, cet été, par exemple. Moi, je n’ai pas fait de tube. J’ai sorti un titre qui a bien tourné et qui m’a surtout ouvert pas mal de portes. J’aimerais en avoir un un jour, vraiment. Ce serait hyper intéressant d’avoir un morceau connu de tout le monde, qui passe partout, tout le temps. J’en serais super fier.

Aujourd’hui, Les gens qui dansent a été une grande porte d’entrée : ça m’a permis de rencontrer des équipes, des labels, un management, d’accéder à la scène… Mais ce n’est pas de la fausse modestie : je fais juste la différence entre un morceau qui fonctionne et un tube.

LFB : Malgré tout, c’est le seul titre de ton EP que tu as gardé sur ton album, avec la Fin du Monde,non ?

Sam Sauvage : Oui. Mais je pense que même s’il avait moins marché, je l’aurais gardé, parce qu’il est à part. Beaucoup de gens m’ont dit d’ailleurs “ah c’est drôle, on ne s’attendait pas à ça en écoutant l’album”. Donc non, ça ne m’a pas mis de pression. J’avais envie de le remettre parce que les gens l’aimaient, mais je voulais que l’album, lui, parte ailleurs. Je ne dirais pas que je suis allé dans des extrêmes, mais dès que je compose, j’explore autre chose. Les gens qui dansent, c’est juste une facette parmi d’autres de ce que j’ai voulu façonner.

LFB : Avant de parler plus en détail de l’album, j’aimerais te faire réagir à une image.

Sam Sauvage : (sourit) Je crois savoir laquelle tu vas me montrer. Franchement, au moment de la photo, je n’avais pas du tout pensé à Jacques Dutronc. Je l’ai faite avec l’idée de dire : “Mesdames, Messieurs, j’ai quelque chose à vous dire.” Et c’est marrant, parce qu’au final, ça rejoint totalement cet esprit-là.

Au début, ce n’était pas voulu, puis on en a parlé avec le label en voyant la ressemblance. On s’est dit : “Ah oui, quand même !”. Il y avait d’autres photos prévues pour l’album, plus radicales, qu’on garde encore pour plus tard.

Quand j’ai réalisé le parallèle, j’ai trouvé la référence plutôt chouette, parce que Dutronc, c’est quelqu’un que j’aime bien. Il y a chez lui un côté punk — ou du moins, ce qu’on imagine quand on pense à ça. Moi, je ne me considère pas punk, mais j’aime ce geste, ce doigt levé, comme une sorte d’annonce : “J’ai quelque chose à vous dire.” C’est venu naturellement, sans calcul, mais c’est resté.

LFB : Justement, je trouve qu’il y a une vraie filiation, même dans la façon d’écrire : du recul, de l’humour, une touche de sérieux… On parle peu de Dutronc quand on parle de Sam Sauvage, mais il y a un lien, je trouve.

Sam Sauvage : Oui, c’est ce côté pince-sans-rire que j’adore. C’est un trait que j’ai au quotidien, et que je garde sur scène aussi. Du coup, ça me fait vraiment plaisir que tu me dises ça. Ce n’est pas une référence que je rejette, au contraire. Même si, à la base, c’est venu par hasard, une fois qu’on a vu la ressemblance, c’est devenu un clin d’œil assumé.

LFB : Justement, pour revenir sur le titre de l’album et son point d’exclamation, ce qui me fait sourire, c’est que Mesdames, Messieurs ! semble à la fois renvoyer à deux morceaux de l’album — Avis de tempête et Un cri dans le métro — et en même temps, sonne comme une grande présentation de Sam Sauvage.

Sam Sauvage : Oui, c’est exactement ça. Je voulais un titre qui me ressemble, à la fois un peu solennel et amusant. “Mesdames, Messieurs” existe dans plein de contextes différents : un discours politique, une fête de village, une annonce à la radio ou à la télé… C’est une expression universelle.

Je n’ai pas cherché à devenir un chanteur “universel”, ce serait impossible. Mais je voulais dire que je m’adresse à tout le monde. Après, chacun en fait ce qu’il veut. Sur les réseaux, on m’a parfois reproché de ne pas parler à tel ou tel public, alors que mon but, c’est justement de m’adresser à tous ceux qui veulent bien m’écouter. Et même si je dis “Mesdames, Messieurs”, je ne force personne : c’est une proposition, une invitation.

LFB : Oui, il y a presque un côté Taratata : “Mesdames, Messieurs… Sam Sauvage !”

Sam Sauvage : (rit) Oui, ça marche aussi !

LFB : Ce que je trouve intéressant, c’est cette idée de présentation. L’album m’apparaît plus comme un kaléidoscope que comme une photo figée. On y sent plusieurs facettes de toi, pas seulement à un instant donné, mais aussi avec du recul, des choses plus anciennes, plus variées.

Sam Sauvage : Complètement. J’ai voulu élargir le spectre. En fait, je n’ai jamais considéré l’album comme une œuvre en soi. Je n’écoute pas les albums d’un seul bloc — j’ai toujours été plus sensible aux chansons, aux singles, aux tubes. Pour moi, chaque morceau a sa propre valeur. L’album, c’est juste un contenant. Dans un monde idéal, j’aurais aimé sortir les chansons une par une.

LFB : C’est comme à une certaine époque, où c’était la norme.

Sam Sauvage : Oui, et aujourd’hui, on nous demande de faire des albums. Je comprends pourquoi — ça aide à construire un univers. Peut-être que je me serais tiré une balle dans le pied en ne sortant que des titres isolés.

Mais dans ma manière de créer, je ne “sacralise” pas la musique. Si je devais le faire une seule fois, ce serait justement en publiant les chansons une par une. La chanson, c’est l’instant. Ce qui me frustre un peu, c’est le décalage entre le moment où tu la crées et celui où elle sort — parfois des mois après. C’est étrange à dire en promo, mais toutes ces dernières semaines, je répète : “C’est bien l’album, mais moi je suis déjà ailleurs.” Par contre, les jouer en live, ça, c’est encore autre chose.

LFB : C’est très québécois comme approche ! Là-bas, quand tu leur parles d’un album, ils sont déjà sur le suivant.

Sam Sauvage : Bon bah je vais aller au Québec, alors.

LFB : (rires) En tout cas, c’est marrant que tu dises ne pas “sacraliser”, parce qu’en même temps, j’ai l’impression que ton album a une vraie cohérence : le premier et le dernier morceau se répondent un peu, et entre les deux, tu explores plein de directions. C’est pour ça que je parlais de kaléidoscope — on secoue et on découvre sans trop savoir ce qui va apparaître.

Sam Sauvage : Oui, c’est complètement ça. J’aime beaucoup Avis de tempête parce que c’est comme une deuxième fin du monde. C’est une autre manière de raconter, d’aborder d’autres sujets, presque avec d’autres personnages. Là, je prends la posture d’un présentateur météo rassurant. C’est une figure censée apaiser tout le monde ; donc s’il perd pied, c’est que tout le monde perd pied.

L’idée, c’était vraiment de ne me mettre aucune limite. J’avais d’ailleurs plein de morceaux que je n’ai pas pu sortir, et ça m’a frustré. Mais bon, je ne pouvais pas faire un album de 25 titres, il faut bien choisir.

LFB : Tu pourrais faire une réédition !

Sam Sauvage : Oui bien sûr, mais si je le fais, ce ne sera pas pour ajouter juste deux morceaux. J’aurais l’impression d’arnaquer la Terre entière ! Si j’en fais une, ce sera avec plusieurs titres prêts, que j’aime vraiment.

Sam Sauvage

LFB : Ce premier morceau m’a frappé, justement. Il a quelque chose de volontairement surprenant, qui bouscule un peu. Je ne sais pas si tu connais Bolivard, mais ça m’a fait penser à Bolivard News, où il raconte que le monde part en vrille. Il y a ce côté un peu surréaliste, différent de ce que tu avais pu faire jusque-là, et on sent une vraie volonté de surprendre.

Sam Sauvage : Oui, j’aime beaucoup surprendre. Et puis il y a ce petit côté humoristique dans l’ouverture — je ne pouvais pas commencer direct avec Il pleut des femmes ou Un cri dans le métro ; ce serait trop abrupt. Même Hypocrise est un peu dur. J’aime qu’il y ait de la légèreté au début et à la fin, et qu’au milieu, on se permette des choses. C’est pareil en concert : je commence toujours avec un peu de légèreté, pour mettre les gens à l’aise.

LFB : Oui, tu gardes quand même cette respiration dans l’album — Les gens qui dansent, J’suis pas bo, il y a toujours des moments plus légers.

Sam Sauvage : Oui, même si, derrière, je trouve ces chansons plutôt dures, en vrai. Le langage de l’amour ou J’suis pas bo, pour moi, c’est terrible dans le fond. Les gens les reçoivent avec la musicalité, ce qui est super, mais ce que je raconte est assez noir. Dans Le langage de l’amour, je dis en gros qu’il ne faut pas se parler, juste s’aimer comme ça — et je trouve ça affreux. J’suis pas bo, c’est pareil, ça parle d’adolescence, de complexe, d’harcèlement.
Finalement, pour moi, les seuls morceaux un peu ouverts ou lumineux sont Avis de tempête, Les gens qui dansent et La fin du monde. Le reste, c’est assez lourd.

LFB : C’est vrai, mais dans J’suis pas bo, le refrain vient presque casser la noirceur des couplets. Il ramène un petit “quand même, ça va”, et la prod aide à alléger tout ça.

Sam Sauvage : J’adore de plus en plus ça, contrecarrer les sujets comme ça. Ça permet de faire passer des messages. Après, est-ce que c’est un plaisir un peu malsain d’artiste ? Je ne sais pas. Mais il y a surtout la volonté de dire les choses autrement, et ça, je trouve ça chouette.

LFB : Et tu l’assumes, ça ? Parce que dans l’album, il y a quand même beaucoup de messages.

Sam Sauvage : Oui, mais on me parle parfois “d’engagement”. Moi, je ne me vois pas comme ça.

LFB : Ou peut-être que tu t’en protèges aussi. Le problème, c’est que “artiste engagé”, c’est une étiquette dont tu ne te débarrasses plus.

Sam Sauvage : Oui, je pense. Il y a des chansons où je suis engagé, et d’autres pas du tout.

LFB : Oui, mais un titre comme Un cri dans le métro, il est politique, que tu le veuilles ou non. Même si ça te dépasse, la façon dont il va être reçu va forcément être lue comme ça.

Sam Sauvage : Oui, ça, c’est sûr. Mais au moment où je l’ai écrit, où je l’ai chanté, et encore aujourd’hui quand je le fais sur scène, je ne prends aucune position. Ça, je le défends vraiment, parce que c’est mon morceau, donc j’ai le droit d’avoir mon avis dessus. Après, je laisse les gens se faire leur propre lecture : certains vont le trouver de gauche, de droite, se demander si j’ai le droit de me mettre à la place d’un SDF, si je fais la morale… J’ai vu passer des réactions où je me suis dit “wow”, alors que je ne suis même pas connu. J’imagine à peine ce que se prennent les artistes plus exposés.

Je sais que quand j’ai écrit ce morceau-là, je n’ai pas pris parti. Je parle autant du SDF, de sa position que je ne peux pas comprendre mais que j’essaie d’approcher, que de la dame en face. Ce jour-là, dans le métro, le gars a pété un câble sur une vieille dame. Et moi, comme tout le monde, je n’ai pas donné. J’avais deux euros dans la poche, mais je ne les ai pas sortis. J’étais dans l’indifférence. Et je ne me juge pas pour ça.

LFB : Moi je trouve justement que le morceau ne juge pas. Il y a une référence à François Hollande, mais ça reste un regard, plus qu’un verdict. C’est ce qu’on disait déjà à propos du premier EP : ce regard-là est hyper important, et là tu vas encore plus loin. Tu t’autorises vraiment à devenir des personnages, ce qui n’était pas forcément le cas sur l’EP.

Sam Sauvage : Non, parce que j’avais peur de perdre les gens. J’ai toujours un peu peur de ça, d’ailleurs. Mais à un moment, il faut faire ce qui semble juste pour la musique. Le SDF, j’aurais pu le raconter “de l’extérieur”, derrière la vitre, mais j’aurais trouvé ça moins fort, moins impactant.

LFB : Oui, et puis c’est un vrai travail d’interprète. Il y a des morceaux où tu es pleinement acteur, et d’autres où tu te caches un peu plus — on y reviendra.

Sam Sauvage : Oui, je mets des métaphores partout, c’est automatique.

LFB : C’est intéressant, d’ailleurs : dans Hypocrise, tu dis que tu racontes des fables. J’ai l’impression que les morceaux les plus personnels de l’album sont justement ceux qui prennent la forme de fables, parce que tu as un peu peur de les affronter frontalement. Un titre comme Roi du silence, pour moi, c’est à la fois le plus personnel et le plus important du disque. Je ne sais pas si tu es d’accord.

Sam Sauvage : Le plus personnel, ça, j’en suis sûr à 100%. Le plus important, je ne sais pas, je suis peut-être mal placé pour juger. Pour moi, c’est presque le moins important, parce que je préfère raconter les autres que moi. À part en interview, où je suis obligé de parler, j’aime mieux observer, analyser des situations, regarder les gens. Je suis encore beaucoup dans ça. Peut-être qu’un jour je ferai un truc très introspectif, si j’en ai l’occasion. Mais est-ce que ça intéresserait les gens ? Est-ce que ça m’intéresserait, moi ?

Par contre, Roi du silence est à sa place dans l’album. Ça m’a fait du bien de le glisser là. C’est un morceau sur les paradoxes, sur ces choses qu’on a tellement en soi qu’on finit par avoir besoin de les laisser sortir… et pour les laisser sortir, il faut les montrer à tout le monde. C’est un peu ça, ce morceau. Le montrer, mais avec une certaine pudeur. Dans ma famille, on a toujours été très pudiques : on ne se dit pas “je t’aime”, et on évite les sujets qui fâchent. On se parle autrement.

Roi du silence, c’est pour ça qu’il y a autant de métaphores, autant de détours. Je pense que j’ai un problème avec ça — avec le fait de dire les choses directement — mais je n’ai pas de problème à en parler.

LFB : Oui, je vois ce que tu veux dire. Et en plus, cette histoire-là, c’est officiellement l’histoire entre deux personnes, presque extérieure à toi, mais qui t’impacte directement, parce que tu es là grâce à ces personnes.

Sam Sauvage : C’est exactement ça. Roi du silence, c’est très axé sur le père. D’ailleurs, dans mon tout premier morceau, j’ai parlé de mon grand-père — alors que c’était en fait une chanson sur mon père, qui à ce moment-là représentait pour moi cette figure paternelle. Je n’arrivais pas à parler directement de lui. Dans Roi du silence, c’est pareil : j’évoque l’histoire de mes parents, mais en biais, volontairement. Pour l’instant, je n’y arrive pas frontalement. Peut-être parce que je connais mal le sujet, curieusement. Je n’ai pas eu assez de temps pour l’observer.

LFB : Boulogne, c’est un morceau hyper important et très bien écrit. Mais là encore, la pudeur reprend le dessus sur le regard direct. Dans l’album, il y a des titres où le « je » n’est pas forcément toi, et d’autres où, sans même dire « je », tu parles clairement de toi.

Sam Sauvage : Oui, c’est ça. Boulogne, c’est encore une autre dimension que Roi du silence. J’ai voulu faire le parallèle entre les marins d’autrefois, qui mouraient en mer — à Boulogne, dans la Manche, ça arrivait —, et aujourd’hui, ce cimetière de migrants que c’est devenu. Sans tomber dans le cliché.

C’est un sujet sensible pour ma ville, qui m’a tant donné. Si elle ne m’avait pas accueilli, j’aurais peut-être fait un truc plus dur, et je n’y aurais jamais joué en concert. Je ne suis pas impartial : les gens là-bas sont accueillants, malgré les clichés. J’ai voulu raconter les pêcheurs qui aident les migrants en mer. Ça me touchait. Du coup, je suis resté en retrait : raconter la ville sans lui faire de mal, mais dans sa réalité.

LFB : Je comprends parfaitement — je viens d’Hénin-Beaumont, tu sais comment c’est. On parlait des thématiques, mais Il pleut des femmes est un autre morceau très lourd. À la première écoute, on ne s’en rend pas compte ; c’est après, en y réfléchissant. Surtout face à des textes plus directs et légers ailleurs. C’est un vrai rollercoaster.

Sam Sauvage : Tu as raison : quand un sujet me touche personnellement, j’ai du mal à être frontal. Je prends du recul. Dans Un cri dans le métro, par exemple, je ne suis pas SDF. J’ai mon confort, je rentre chez moi le soir. Je raconte juste l’histoire d’un pauvre type sans argent. Ça, je peux l’incarner. Le vrai combat, pour moi, c’est contre l’indifférence, plus que contre la pauvreté.

LFB : C’est ce que j’aime : à aucun moment, l’album ne donne de leçons.

Sam Sauvage : Exactement, c’est ce que je veux éviter. Je me souviens de ma mère devant la télé, touchée par certains messages. Mais quand un artiste dit « faites ci, faites ça… qui êtes-vous pour ? », surtout moi qui ne suis encore personne et qui essaie juste de me faire connaître, ce serait me tirer une balle dans le pied. Et ça ne me ressemble pas. Aujourd’hui, tout le monde donne des leçons, ça m’agace. Les situations se dégradent, et on compare sans fin : ma mère est moins à plaindre qu’un réfugié de guerre, mais ce n’est pas comparable. Il faut arrêter de juger et de donner des leçons.

LFB : Oui, et arrêter de dire « si tu votes tel parti, tu es Satan ». Pour comprendre les gens — comme tu le fais dans Boulogne —, il faut avoir vécu ces endroits-là. Les gens ne sont pas des démons parce qu’ils ne partagent pas tes idées.

Sam Sauvage : Exactement. On entend dans mon album — et dans mes interviews — quelles sont mes convictions politiques, c’est évident. Mais je ne vais pas te dire le parti, c’est mon intimité. Je parle avec des gens qui ne pensent pas comme moi. J’ai le droit de trouver leurs idées horribles, mais je ne vais pas leur faire la leçon. Chacun a son avis. Moi, je sais qu’il y a des valeurs humaines fondamentales, et quand on y déroge, c’est condamnable. Mais ça s’arrête là.

Sam Sauvage

LFB : Ce que je dis souvent, et que ton album explore, c’est l’intérêt de nager dans la zone grise. C’est facile de tout voir en noir et blanc ; aller chercher la compréhension plutôt que le jugement, c’est plus dur. Et il y a beaucoup de ça dans tes morceaux.

Sam Sauvage : Bien sûr. Le monde est déjà assez radical. Moi, je suis un grain de sable : je fais un album, le monde s’en fout. Mais avec mon petit public, je peux essayer d’insuffler de la nuance. La musique sert à ça : réflexions, mélodies, émotions. Dans mes concerts, j’adore voir des gens de gauche et de droite se mélanger pendant 1h20. Ils ne se parleraient pas dehors, mais là, ils partagent un moment. C’est l’unité qui nous manque aujourd’hui. C’est ma seule opinion politique.

LFB : Il y a un bon dosage entre ces morceaux profonds et ceux sur l’amour. Ton écriture varie : très ado par moments, très imagée ailleurs, directe ou oblique selon l’intensité. On sent une vraie recherche de perspectives.

Sam Sauvage : C’est instinctif, je ne calcule pas. Pour Il pleut des femmes, j’aurais pu prendre le point de vue d’une victime ou d’un tueur. Mais la phrase « il pleut des femmes » m’est venue, et j’ai construit autour, sans personnage principal — comme une averse artistique. Pour Un cri dans le métro, c’était évident : « Mesdames, Messieurs, pardonnez-moi d’interrompre votre trajet ». Ça interpelle direct.

LFB : Une dernière question sur les textes : Les romantiques, pour moi, parle de toi. Encore une fois, tu dis « il » pour te cacher.

Sam Sauvage : (rire) Oui, c’est vrai. Être romantique, c’est plus facile que de parler du fils de mon père.

LFB : Il y a cette pudeur-là aussi. Et tu parlais d’unité : il y a du « je », mais en moindre.

Sam Sauvage : Oui. C’est curieux, je m’en rends compte maintenant : je suis un romantique fragile, à l’eau de rose depuis mes 10 ans (rire). C’est dur d’assumer ça aujourd’hui. On est vus comme des « fragiles », alors qu’on nous demande du mouvement, de l’action pour « changer le monde ». Les romantiques, ça parle de ça.

LFB : C’est politique aussi, d’accepter la douceur et la romance. On passe à la musique maintenant. L’idée de kaléidoscope colle bien, mais parlons de ton entourage : ton deuxième EP était solitaire, là c’est l’inverse. Tu es allé chercher des gens, et malgré la diversité, il y a une cohérence sonore globale.

Sam Sauvage : C’est cool, parce qu’on a galéré pour cette cohérence (rire). Avec des sonorités si variées — des violons maintenant ! —, c’était un casse-tête. Mais après le deuxième EP en solo, j’en avais marre. Depuis que je joue à quatre sur scène avec Coco et les autres, ça a changé ma vie. Tout le monde le dit en concert : c’est autre chose. Je voulais que ça se sente sur le disque.

J’ai croisé des gens qui me sont tombés dessus : Pierre Cheguillaume a remplacé notre ingénieure son sur Europavox. On s’est entendus direct. Xavier Demaere pour le côté pop sur J’suis pas bo. David sur Avis de tempête, rencontré en concert…

LFB : Avec des univers si différents, comment tu trouves ta place sans te faire « manger » ?

Sam Sauvage : Parfois, je me suis laissé un peu manger volontairement. Sur Avis de tempête, j’avais d’autres idées, mais je les ai laissés aller au bout, puis j’ai repris la main. Sur Il pleut des femmes, on a ajouté trop de trucs, ça perdait en sensibilité ; j’ai fait enlever. C’est ma première fois entouré, donc j’aurais pu me laisser guider. Mais j’arrive toujours avec les morceaux avancés : mélodie, accords, tout. Je ne fais jamais « à moitié ». On ajuste les sons, les batteries, les synthés organiques. C’était chouette.

LFB : Oui, il y a une base acoustique chaleureuse sur beaucoup de titres, équilibrée avec l’électro.

Sam Sauvage : Assumé : j’aime toucher à tout. Quand je fais de la musique, je m’ennuie vite. Même moi qui n’écoute pas d’albums entiers, je veux de la variété émotionnelle et sonore. Passer d’un instrument à l’autre, c’est essentiel.

LFB : L’album n’est pas concept, mais presque : il reflète toute la variété d’une personne dans sa musique. Personne n’écoute un seul genre — c’est toi, tes goûts, tes envies.

Sam Sauvage : Tout à fait. Le plus dur, c’est d’être au centre. À visage découvert, avec moi comme sujet… curieusement, j’ai de plus en plus de mal.

LFB : Tu es mal barré (rire).

Sam Sauvage : (rire) Je l’assume, mais ça change ma perception de moi, et celle des autres. Pas tant la reconnaissance, mais la façon dont on me voit. Dans certaines interviews, on parle plus du costume que de la musique. Moi, je pourrais venir crâne rasé ou masqué, tant que la musique parle.

LFB : Tu crains que l’incarnation prenne le dessus ?

Sam Sauvage : Oui. C’est pour ça que je changerai radicalement un jour. Cet album est fidèle au moi aujourd’hui, mais j’évolue. J’ai des convictions plus fortes, je prendrai des risques, quitte à perdre du public. Je ne veux pas être l’ombre de moi-même.

LFB : Sam Sauvage est un personnage ?

Sam Sauvage : Oui et non (rire). Le nom de scène me colle, mais ma crainte, ce n’est pas le label — ils me laissent carte blanche. C’est d’être mon propre produit. Pour moi, le produit, c’est la musique.

LFB : Tu préfères défendre ta musique que la vendre ?

Sam Sauvage : Exactement. Quand tu vends, ça devient un produit, pas une incarnation. Un jour, peut-être sans cravate, pour choquer et ne pas me limiter.

LFB : La tournée est lancée, elle grandit, il y a les Victoires de la musique. Comment vois-tu les mois à venir ?

Sam Sauvage : Ça permet de faire écouter l’album à plus de monde, tant mieux. Ce n’est pas de la promo pour moi, c’est un rêve de gosse. Le plus excitant, c’est la tournée : je me prépare physiquement, il y a tant de dates. J’adore les interviews pour parler musique, mais la scène, c’est pour manger et vivre ça avec le public. En juin, tour bus avec les potes : on est comme des gosses. À quatre sur scène, je suis plus à l’aise, porté par le groupe. Ça ne me protège pas, au contraire : ça me libère. Plus d’humains, plus de transitions.

LFB : Ils gèrent les costumes cravates ? (rire)

Sam Sauvage : David garde ses TN aux pieds (rire). Je leur ai dit « si vous voulez », et ils ont suivi.

LFB : Dernière question : est-ce que tu as des coups de cœur récents ?

Sam Sauvage : TeddyBear, génial. Je l’ai vu en première partie à l’Olympia : claque totale. Comme la carrière d’Eddy de Pretto ou Zaho de Sagazan, il va cartonner. Niveau bouquin, La figure de Bertrand Belin : je ne l’ai pas encore fini mais coup de cœur.

Retrouvez notre chronique de Mesdames,Messieurs! par ici

Crédit photos: Romane Marsault

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