ADN #1134 : Thibaut Pez

ADN : Acide du noyau des cellules vivantes, constituant l’essentiel des chromosomes et porteur de caractères génétiques. Avec ADN, La Face B part à la rencontre des artistes pour leur demander les chansons qui les définissent. Thibaut Pez vient de dévoiler son nouvel EP, Mauvais Sang, à cette occasion, le musicien nous dévoile ses influences musicales.

La chanson de la sorcière – Françoise Hardy (Emilie Jolie)

Ma première émotion musicale, qui préfigure mon goût pour Mylène Farmer qui viendra quelques années plus tard. Une composition ultra-dark, des paroles sublimes (« j’ai les ongles longs comme l’hiver »), et cette voix de Françoise Hardy, très haut perchée, à la limite de la brisure, lorsqu’elle avoue qu’elle espère un jour rencontrer son prince charmant. 

C’est une chanson écrite pour les enfants, mais qui ne les prend pas pour des idiots : elle leur fait confiance pour capter des mots qu’ils ne connaissent pas encore (« cigüe », « alambic », « arsenic ») et qui ne part pas du principe que l’enfance n’est qu’un territoire joyeux et parfait. Cette idée est un fantasme d’adulte. Les enfants peuvent aussi être attirés par les ténèbres.

J’ai une théorie : les enfants queer grandissent avec l’idée, ou plutôt le sentiment, qu’ils ont quelque chose de monstrueux à l’intérieur d’eux, sans toutefois pouvoir identifier clairement leur part de monstre. C’est en tout cas comme cela que je me suis construit. Pas étonnant qu’en écoutant Émilie Jolie, je me sois identifié à la méchante sorcière plutôt qu’à la gamine blonde et bouclée de la comédie musicale. 

NUDE – Radiohead 

C’est un titre assez tardif dans la discographie de Radiohead : il est sorti en 2007 sur l’album In Rainbows, soit bien après leur enchaînement de chefs d’œuvres des années 90. On sait pourtant qu’il a été composé pendant les sessions Ok Computer en 97.  La chanson a ensuite été retravaillée pendant 10 ans, c’est donc l’un des gate keeping les plus longs de l’histoire de la pop !

Tout y est désespéré – et désespérément beau : la voix de Thom n’a jamais été aussi mélancolique et angélique. Les lignes de chœurs font des zigzag, et les synthés te font juste décoller du sol. Et ce texte qui parlait tant au drama teen que j’étais : « You’ll go to hell for what your dirty mind is thinking ».

Depuis, Thom Yorke m’a beaucoup influencé vocalement et scéniquement. Ses petits gestes bizarres, sa capacité à ne pas nécessairement vouloir être aimé ou compris de tous.tes. Et cette leçon, spécifique à Nude : tant que tu n’es pas sur de la production de ta chanson, tant que ce n’est pas parfait à tes oreilles : ne le sors pas, ça veut dire que tu peux faire mieux ! 

Ask – The Smiths 

« Nature is a langage, can’t you read ? »

C’est un peu pompeux de le dire comme ca, mais je crois que cette chanson a sauvé ma vie. J’étais mal dans ma peau, je me nourrissais à peine et maigrissais à vue d’œil, et un ami italien de passage à Paris m’a fait écouter cette chanson en me disant qu’elle pourrait m’aider. Je ne lui avais rien dit, mais il avait tout capté de la guerre qui se jouait sous ma peau. 

J’ai pris à la lettre le message de la chanson, son invitation à la liberté d’être soi-même. J’ai trouvé dans cette chanson le courage de faire mon coming-out et de m’attaquer sérieusement à mes troubles du comportement alimentaire. 

Je sais que Morrissey est devenu un gros con, et je ne séparerai jamais l’homme de l’artiste, mais je dois avouer que ses chansons m’ont donné le courage d’être celui que je suis aujourd’hui. Je lui dois un peu de moi.

Some things last a long time – Daniel Johnston 

Vous allez vous dire que je n’écoute que des chansons déprimantes, et vous aurez raison :). Je ne connais pas toute la discographie de Daniel Johnston, mais j’aime passionnément l’album 1990, que j’avais découvert grâce à une reprise de Lana. 

Tout a été dit sur la fragilité à l’extrême de Johnston, sur sa voix d’enfant et son génie de l’épure. Moi, je sais d’abord qu’il m’a aidé à me sentir moins seul dans des périodes de ma vie où ma santé mentale me mettait à rude épreuve. Sur le plan artistique, j’ai appris de lui que les meilleures chansons disent beaucoup de choses avec très peu de mots. Et cette ligne, dont je serai éternellement jaloux : 

« it’s funny but it’s true
and it’s true but it’s not funny »
 

Des Heures Indoues – Étienne Daho 

On va dire les choses telles qu’elles sont : Daho, c’est mon crush ultime, mon guide, mon mec et mon père en même temps. Sans doute l’un des artistes que j’ai le plus écouté dans ma vie. J’ai cité Heures Indoues car c’est une des plus connues et des plus belles mais je connais à peu près par cœur 90% de sa discographie. 

Je suis devenu musicien grâce à lui : en l’écoutant, j’ai compris qu’une autre masculinité était possible en musique. J’ai donc commencé ma carrière avec des titres qui empruntaient beaucoup à sa sensibilité. Mais je sais qu’il faut aussi brutaliser ses idoles, savoir s’en éloigner pour trouver sa propre identité.  

Pour la petite histoire, je l’ai rencontré une fois, après un de ses concerts auquel ma prof de chant m’avait emmené. Il m’a posé des questions sur ma carrière, m’a serré la main très fort et m’a regardé droit dans les yeux : « si tu t’accroches, ça marchera ». Je ne sais pas si ça marchera, mais j’attends toujours sa demande en mariage. Je vous tiens au courant ! 

 

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