ADN#1164 : New Jazz Underground

ADN : Acide du noyau des cellules vivantes, constituant l’essentiel des chromosomes et porteur des caractères génétiques. Avec ADN, La Face B part à la rencontre des artistes pour leur demander les chansons qui les définissent. Entre ambition et approche moderne, presque alternative, New Jazz Underground est un trio qui commence à faire parler de lui. Afin de mieux cerner les trois anciens élèves de Julliard, nous leur avons demandé de nous parler de leurs influences. 

In the Sweet Embrace of Life (Live at the Village Vanguard, New York, December 1993) – Wynton Marsalis

FR : Cet ensemble épique explore le Gospel et le Blues avec une vision moderne saisissante : teinté de Blues, influencé par la Soul et miroir d’une Amérique qui n’est plus depuis longtemps, tout en regardant vers l’avant en ce qui concerne sa conception et sa composition. Le sermon d’ouverture de Reginald Veal est un de mes moments de basse préféré de l’histoire du Jazz. Je me souviens regarder Veal jouer quelque chose qui nous rappelait ça avec Wynton à l’arrière du Dizzy’s Club à New York. Je me souviens aussi avoir plaisanté avec Wynton de cette ressemblance. Plus tard, quand j’étais à Julliard, j’ai joué ce morceau. Wynton était venu et m’avait fait une critique certes constructive, mais difficile à accepter bien qu’elle était nécessaire.

La fin du morceau est écrasante mais de la meilleure des manières : la ligne de basse qui tourne en boucle, les percussions, le solo de saxophone, le tout accompagné du groupe qui chante en chœur. Il arrive à capter l’essence même du Blues tout en y rajoutant une résonance spirituelle et profondément émotionnelle éthérée. 

Dans son intention, le contraste entre la tradition et la modernité est poignant. Puis le swing qui traverse tout le morceau est incroyable, avec une section rythmique de grande classe composée Reginald Veal à la basse, d’Herlin Riley à la batterie et d’Eric Reed au piano. Ils font partie des plus grandes idoles musicales qui sont encore en vie et encore en activité, en jouant toujours au meilleur niveau.

EN : This epic suite explores the gospel-blues sentiment through a stark modernist lens: bluesy, soulful, and reminiscent of an America long gone, while still forward-looking in its conception and composition. The opening bass sermon by Reginald Veal is one of my all-time favorite moments for the bass in jazz history. I remember standing with Wynton at the back of Dizzy’s Club in New York, watching Veal perform something that reminded us of this piece, and joking with Wynton about the similarity. I later played this music while at The Juilliard School, where Wynton came into rehearsal and gave some much-needed, if rough, constructive criticism.

The end of the piece — the looping bass line, the tambourine, the saxophone soloing, and the band singing together — is overwhelming in the best way. It gets at the essence of the blues while conjuring an otherworldly spirituality and deep emotional resonance.

The contrast between old and new here is poignant in its intention. And the swing throughout is supreme, with world-class rhythm-section work from Reginald Veal on bass, Herlin Riley on drums, and Eric Reed on piano: great musical idols who are still living, still performing, and still operating at the highest level.

You Don’t Know What Love Is (Live at the Spotlite Club, 1958) – Ahmad Jamal

FR : Ce morceau capture le don signature qu’avait Ahmad Jamal pour trouver, à l’intérieur d’un vieux standard, une nouvelle manière inventive de lui donner du groove. J’adore le contraste entre l’intro et la conclusion. J’adore aussi le swing de milieu de morceau où l’improvisation, qui est l’essence même de la performance, devient plus ouverte.

Le jeu de basse d’Israel Crosby fait partie de mes préférés dans l’histoire du Jazz. Le groove auquel il donne vie avec le batteur Vernell Fournier est incontestable. Il permet la création d’un paysage merveilleux sur lequel Ahmad peut flotter avec ses séquences improvisées imaginatives et spacieuses. Ils prennent une composition aussi familière que l’une de celles de l’American Songbook, et la transforme en quelque chose de sincèrement original et de cool. Pour moi, c’est l’une des marques de la grandeur du Jazz.

EN : This track captures Ahmad Jamal’s signature gift for finding an inventive new groove inside an old standard. I love the contrast between the intro and outro groove and the swinging middle section, where the improvisational heart of the performance opens up.

Israel Crosby’s bass playing is some of my favorite in jazz history. The groove he creates with drummer Vernell Fournier is undeniable, forming a gorgeous landscape for Ahmad to float over with his imaginative, spacious improvisations. They take something as familiar as a classic American songbook tune and transform it into something deeply original and quintessentially cool. That, to me, is one of the true marks of greatness in jazz.

There Comes a Time — Tony Williams

FR : Avant que Bitches Brew ne devienne l’une des pièces fondatrices de la fusion entre le Rock et le Jazz, Tony Williams, l’ancien batteur de Miles Davis et un collaborateur central du second grande quintet, repoussait déjà les frontières entre Rock et Jazz avec son groupe Lifetime. Les albums comme Emergency! ont ouvert la voie aux grands mouvements qui ont suivi dans la musique moderne. 

Sur There Comes a Time, sorti en 1980, Tony chante les merveilleuses paroles qu’il a lui-même écrites, dans une atmosphère luxuriante et colorée qui, ensuite, laisse place à un des plus grands soli de batterie que vous entendrez de votre vie. Sur ce morceau, Tony Williams est au bord des abysses musicales : explosif, vulnérable et entièrement sincère et personnel. Si ce genre de musique sortait en 2030, les gens applaudiraient à quel point elle serait avant-gardiste. Williams était vraiment en avance sur son temps, et d’une certaine manière, nous sommes toujours en train d’essayer de le rattraper.

EN : Before Bitches Brew became one of the defining statements of jazz-rock fusion, Tony WilliamsMiles Davis’s former drummer and a central collaborator in the Second Great Quintet — was already pushing hard at the boundary between jazz and rock with his group Lifetime. Records like Emergency! helped open up one of the great movements in modern music.

On There Comes a Time, released in 1980, Tony sings the gorgeous lyrics of his own composition over a lush atmosphere of chordal color before tearing into one of the most epic drum solos you’ll ever hear. It is Tony Williams at the edge of the musical abyss: fearless, vulnerable, explosive, and completely personal. If this music came out in 2030, people would praise it for how forward-thinking it sounds. Williams was truly ahead of the curve, and in many ways we are still trying to catch up.

Tears Inside – Ornette Coleman

FR : Un exemple désormais classique du langage Jazz sans accord. Tears Inside montre pourquoi Ornette Coleman était l’innovateur préféré de ton innovateur préféré. Sans instrument pouvant émettre d’accord, le soliste se retrouve complètement exposé, nu, ouvert et en charge de construire une harmonie à travers la mélodie seule.

Ornette utilise cet espace pour créer un effet profond. Son son porte sur ses épaules une humanité profonde qui tranche avec le cœur de son art. Sa musique est à la fois folk et avant-garde, directe et mystérieuse, simple et radicale. C’est un de mes soli préférés d’Ornette Coleman

EN : A classic example of the chordless jazz language, Tear Inside shows why Ornette Coleman was your favorite innovator’s favorite innovator. Without a chordal instrument, the soloist is left completely exposed — bare, open, and responsible for shaping the harmony through melody alone.

Ornette uses that space to profound effect. His sound carries a deep humanity that cuts straight to the core of his artistry. The music is at once folksy and avant-garde, direct and mysterious, simple and radical. This is my personal favorite Ornette Coleman solo.

Maurice & Michael (Sorry I Didn’t Say Hello) (Live) – Ambrose Akinmusire

FR : Un classique moderne qui nous vient du trompettiste et compositeur visionnaire Ambrose Akinmusire. On a découvert ce morceau en live au Village Vanguard en 2017 avec un groupe de camarades. Nous étions encore jeunes à l’époque. Depuis, cette pièce, et plus largement le travail d’Ambrose, est devenue un point d’ancrage pour les musiciens de Jazz de la génération Z. Elle est importante pour les modernistes qui enrichissent l’héritage de cette musique avec leur travail exigeant.

Le groove de ce morceau est inoubliable. La basse et le piano répètent constamment des noires d’une harmonie pure, créant alors une fondation luxurieuse pour l’ardente mélodie qui prend progressivement le dessus. La mélodie est tellement bien construite et parfaitement tempérée dans une complexité qui lui est propre qu’un autre compositeur aurait pu surfaire ou sous-écrire. Ambrose ne tombe dans aucun de ces deux pièges. Personne n’égale son style et celui de ses collaborateurs. 

EN : A modern classic from the visionary trumpeter and composer Ambrose Akinmusire. I heard this music live at the Village Vanguard in 2017 with a group of peers who, at the time, were still very green. Since then, this piece — and Ambrose’s work more broadly — has become a beacon for gen z jazz modernists now contributing to the music’s legacy with their own challenging work.

The groove here is unforgettable: the bass and piano repeat steady quarter notes of pure harmony, creating a lush foundation for the yearning melody to soar above. The melody is so well crafted and so perfectly tempered in its simple complexity that a lesser composer might have overdone or underwritten. Ambrose does neither. Nobody does it quite like him and his collaborators.

Laisser un commentaire