Avec Question Marked Upon The World, Fleur Bleu.e a opéré un virage musical, affirmant un style personnel et une volonté de mêler avec brio tradition de la pop française et influences anglo-saxonnes. On a eu le plaisir de retrouver Delphine et Vlad lors de leur récent passage français. On a parlé avec eux de ce second album, d’écriture, de politique, d’origine et de leur vie aux États-Unis. Un long entretien qu’on vous invite à découvrir aujourd’hui.

La Face B : Comment ça va ?
Delphine : Ca va, un peu fatiguée. On a eu beaucoup de choses en même temps.
Vlad : Ca va. On est content de faire cette interview !
LFB : Vous êtes content d’avoir sorti votre album ?
Vlad : Très content ! Ça fait plaisir.
Delphine : Je suis très fière parce que ce n’était pas facile de faire tout ça en indépendant et de bosser à côté. Et de toujours tout organiser : la tournée, le concert, la date, la release.
LFB : Mais tout s’est bien passé.
Delphine : Tout s’est bien passé, finalement. Mais c’était un peu du stress.
LFB : Est-ce qu’on peut dire que cet album est né dans un certain chaos ?
Delphine : Ouais, quand même.
Vlad : Ouais, totalement.
Delphine : On a des chansons qui datent de plusieurs années. Nos vies sont un peu chaotiques depuis des années, donc oui. Mais là, c’est vrai qu’il a été finalisé dans un moment assez chaotique et en même temps de renouveau assez positif. Je pense qu’on avait depuis longtemps envie de quitter Paris, de quitter la France.
Moi personnellement, j’avais envie de quitter la France depuis longtemps pour avoir un bol d’air. On a saisi une opportunité qui est arrivée un peu comme un signe du destin, d’avoir trouvé des boulots au même endroit. On s’est dit que c’était un signe du destin.
Vlad : Franchement on est hyper reconnaissant, même si c’est dans une petite ville.
Delphine : Dans un contexte politique assez déprimant.
Vlad : On expérimente cette vie un peu recluse.
Delphine : C’est vrai que du coup on était en train de mixer l’album au moment où nous on devait nous déménager de Paris. Et on l’a finalisé en déménagement quand on avait toutes nos affaires dans un cargo, notamment nos affaires de musique dans un cargo pendant trois mois dans l’Atlantique. On ne savait pas trop où étaient nos affaires. C’était marrant.
Vlad : C’était aussi un peu le chaos avant de mixer l’album. A vrai dire, il y a des morceaux qui datent d’avant le premier album. Des morceaux qu’on avait écrits pour le premier album, mais qu’on n’avait pas retenus. Comme Tentaculaire et Vibrer. Même All the Little Beings, c’est un truc qu’on a commencé à ébaucher en 2021.
Delphine : On avait déménagé de Paris à Paris, on était tristes de quitter notre appartement. Et en fait, ça a vachement résonné avec le déménagement de l’année dernière qui est beaucoup plus intense. D’un pays à un autre.
Vlad : Entre 2023 et 2025, notre vie était assez chaotique. On était tout le temps en transition professionnelle. On n’arrivait pas à trouver de stabilité en France. C’est pour ça qu’on a cherché à l’étranger. De la stabilité dans le travail mais aussi dans la musique.
On a fait cette tournée aux États-Unis en 2024 et on a vraiment senti un accueil très généreux, très enthousiaste, très positif vis-à-vis de nous et de notre musique. Ça nous a aussi donné envie d’aller expérimenter, d’aller partager notre musique dans un pays anglo-saxon aussi. Sachant qu’on n’a pas cherché des boulots qu’aux États-Unis, mais c’est là-bas qu’on s’est retrouvés.
LFB : C’est un album qui est nourri de beaucoup d’interrogations. Je trouve que c’est un album qui est nourri d’interrogations beaucoup plus intimes et beaucoup plus personnelles que ce que pouvait être le premier album qui était beaucoup plus vaporeux sur certaines idées.
Delphine : C’est vrai que dans le premier album il y avait quand même des choses assez intimes mais c’était un premier album. Ce n’est pas pour rien qu’on l’a appelé Question Marked Upon the World. Moi personnellement, j’étais très influencée par la politique, comme on l’est tous, depuis 2023 notamment, avec la sortie du premier album.
Pour moi, c’était un peu dystopique de faire la promo du premier album pendant le début du génocide à Gaza. Je me souviens qu’on en avait parlé lors de la première interview et je me sentais un peu en dissonance cognitive. Et là, je me sens toujours un peu en dissonance cognitive de promouvoir sa musique et de se vendre sur les réseaux sociaux alors qu’à côté, il y a cette situation politique qui est troublante.
LFB : Qui ne s’est pas améliorée du tout.
Delphine : Non, qui ne s’est pas du tout améliorée. Notre musique n’est pas vraiment politique, si on parle de politique pure. Je pense qu’il y a un côté politique dans le sens où il y a certaines chansons qui le sont, notamment Tentaculaire. C’est le grand ennemi, c’est un peu l’hypercapitalisme néolibéral, avec notamment la technocratie.
Cette chanson par exemple, je l’avais écrite il y a 5 ans. J’avais vu des étoiles qui étaient les unes à la suite des autres dans une petite cour parisienne. et je me disais, mais c’est quoi ça ? Et quelqu’un m’a dit : « mais tu ne connais pas, c’est Starlink de Elon Musk, c’est connu ». Et j’étais super énervée qu’il vole même le ciel en fait.
Il y a quand même une colère politique derrière. Après, il y a aussi une interrogation intime de la question à la fois globale, sociétale, mais aussi de ce qui se passe à l’intérieur, comment on réagit à ça, et comment ça peut influencer nos relations humaines, tout simplement. Je pense que tout est lié.
LFB : Il y a une vraie place dans le monde aussi. Notamment d’interroger ses origines et ce qu’elle t’amène à être. Je trouve qu’il y a beaucoup de ça dans l’album aussi.
Vlad : Ouais totalement. Là par exemple, Qui manque dans ce pays. On a fait un voyage dans les Balkans en 2022. Je suis d’origine bulgare, donc je suis allé voir ma grand-mère en Bulgarie avec un voyage inter-rails. C’était toi qui avais été touché par ma relation avec ma grand-mère. Elle habite en Bulgarie, je la vois une fois par an, même moins parce qu’il y avait le Covid. Et chaque fois, elle est très contente de me voir, mais aussi très triste qu’on ne se voit pas plus souvent.
Delphine : Moi c’est un peu pareil avec la famille de Maurice.

LFB : J’aimerais vous parler de la pochette de l’album qui est très en connexion justement avec ces interrogations. Cette idée de regarder, d’être deux personnes en quête de quelque chose et en observation constante. D’ailleurs, c’est une idée qui se retrouve aussi beaucoup dans les paroles.
Delphine : Pour être tout à fait honnête, on n’avait pas d’idée pour la pochette. C’est notre photographe qui a vraiment bien aimé cet objet. Ce sont des jumelles. Et elle nous a pris comme ça à deux endroits différents, avec deux jumelles différentes, mais dans la même position à peu près, mais un peu par hasard. Donc la photographe a eu cette idée.
Vlad : Sidonie Ronfard. Hyper, hyper talentueuse.
Delphine : Et c’est vrai que le graphiste m’a dit que cette proposition marchait super bien avec le titre, et on ne s’en était pas rendu compte. On ne sait pas ce qu’on regarde, ce qu’on observe. En plus on observe de l’autre côté de l’Atlantique, on ne sait pas de quel côté on est, on est un peu entre deux. Et c’est vrai qu’on aimait bien le fait que quand on retourne, on voit de l’eau aussi. Des eaux troubles. Ça allait bien avec les thématiques de l’album.
Vlad : On se demande ce qu’on observe et en fait, on n’a pas vraiment de réponse.
Delphine : La question reste suspendue.
LFB : Il y a un côté très mystérieux, la pochette qui fait très film d’enquête des années 70.
Vlad : Exactement.
LFB : Ce truc hyper cinématographique malgré tout.
Vlad : C’est exactement comme ça qu’il nous a convaincu. Il nous a dit que ça pourrait être aussi une caméra de directeur. On enregistre, on documente le monde autour de nous.
Delphine : Et le fait qu’il y ait deux vignettes ça raconte une histoire.
Vlad : Et tu as le nom de l’album en bandeau noir au milieu. C’est comme des images sur une pellicule qui sont toutes séparées par un petit bandeau noir.
Delphine: Une fois qu’il nous a proposé ça, on a dit que c’était ça. C’était une évidence.
LFB : Ce qui est intéressant, c’est que c’est une chanson de l’album qui donne son titre. Je trouve qu’il y a un autre titre de morceau de l’album qui aurait pu donner son nom à l’album, c’est LeFunambule. J’ai l’impression que c’est un album en état d’équilibre précaire, toujours proche du basculement sur quelque chose.
Delphine : C’est super intéressant et je suis assez d’accord.
Vlad : Je t’avais proposé une fois de l’appeler Le Funambule. C’est un peu con, mais il y a plein de chansons ou d’albums qui s’appellent Funambule déjà. Du coup, on voulait avoir quelque chose de plus personnel.
Delphine : Je pense que je voulais un titre un peu plus fort et original. Plus direct.
LFB : Et ce qui est drôle, c’est que vous prenez un titre anglais, alors que l’album est beaucoup plus francophone que celui que vous aviez fait avant.
Delphine : Toi, tu chantes en français pour la première fois de ta vie.
Vlad : Je chante en français pour la première fois, mais en termes de nombre de chansons, c’est 50-50. Le précédent, c’est combien ? Je m’en rappelle plus, à vrai dire.
Delphine : C’était pareil. On ne fait pas exprès mais ça finit toujours 50-50.
Vlad : Mais je comprends que tu dis ça parce que je pense que les chansons en français…
Delphine : On a mis moins de reverb sur la voix déjà. Ça dépend sur quelle chanson mais en général, on a mis plus de place à la voix comme dans la tradition française. On a cet héritage-là aussi et ça donne un côté plus français, je pense, qu’anglo-saxon alors que sur le précédent album c’était plus dream-pop. Donc la voix faisait partie des instruments. Enfin, pas sur toutes les chansons encore une fois.
LFB : Oui, il y a un côté plus assumé dans la voix.
Delphine : La voix est plus devant dans cet album et c’est ce qu’on voulait aussi.
LFB : Ce qui est intéressant aussi et qui revient sur l’idée très années 70, c’est que je trouve que c’est un album qui a quand même une certaine noirceur. Je trouve qu’elle est équilibrée dans le côté faussement naïf de la musique. Parce qu’il y a malgré tout, et même peut-être contre vous-même, il y a toujours une vraie douceur qui se dégage de votre musique et de votre façon de chanter. Là je trouve que c’est très contrebalancé. Il y a des textes qui sont très noirs et qui sont très psychologiques. Des trucs où tu plonges dans l’esprit de quelqu’un qui ne va pas forcément bien. Et je trouve que ça fait une vraie balance intéressante.
Delphine : C’est vrai. Tu as totalement raison. Le funambule, c’est clairement la thématique de la dépression, de l’aliénation au travail, ce genre de choses, le fait de se sentir enfermé. Melody aussi, c’est vraiment se sentir prisonnier de sa vie et d’avoir la sensation de passer à côté de sa vie. Et la colère, le sentiment de détresse que ça engendre. C’est vrai qu’il y a des thèmes sombres, mais on est dark tous les deux, intérieurement. C’est pour ça que ça nous fait rire que les gens disent que notre musique est super apaisante. On nous dit souvent ça, parce que c’est assez doux, c’est vrai. Mais en fait, si tu regardes les paroles, ce n’est pas si direct. C’est très sombre.
Vlad : On aime aussi les belles mélodies, en fait. C’est ça, le truc.
LFB : Je pense que le fait que l’écriture soit très imagée sur beaucoup de morceaux, les gens ne se rendent pas forcément compte à la première écoute du texte.
Delphine : Oui, c’est très imagé, c’est vrai. Tes jours noirs, ce n’est pas très positif non plus.
Vlad : C’est vrai qu’en fait, quand Delphine arrive avec une chanson, avec un texte complètement écrit, ça me prend un peu de temps pour décortiquer, pour comprendre la signification. On en parle un peu. J’aime bien, d’ailleurs, faire ce genre de choses.


LFB : J’ai l’impression, dans l’équilibre de l’écriture entre le français et l’anglais, c’est que le français a un côté très surréaliste, et l’anglais a un côté très pensée intérieure. Je trouve que ça se complète bien.
Vlad : Qu’est-ce que tu veux dire par surréaliste ?
LFB : C’est imagé et ça laisse beaucoup de place à l’interprétation.
Vlad : Ouais, c’est vrai.
LFB : Le Funambule ou Tentaculaire par exemple, chacun y voit ce qu’il veut.
Delphine : Ouais, ça laisse beaucoup de place. Je rebondis juste sur un petit truc que je trouve très important. Cette année, comme on s’est isolés dans une petite ville américaine qui fait un peu une petite ville parfaite, ça faisait très lynchien. Du coup, on a re-regardé ou découvert tous les films et les séries de Lynch. C’est vrai que c’est un directeur qui aime bien laisser beaucoup de place à l’interprétation et qui ne veut jamais expliquer. Parce que pour lui, ce qui est important c’est vraiment comment les gens le reçoivent.
Vlad : Parce qu’il dit que si tu t’expliques, tu désacralises. Et tu en reviens à une idée très très simple qui devient banale.
Delphine : Et même pour soi-même, en tant qu’artiste, on ne peut pas vraiment le faire parce qu’on ne peut pas penser à tout ce qui s’est passé au moment où on a fait sa chanson.
LFB : Ça fait perdre de la valeur à l’imagination des personnes.
Delphine : Oui, ça peut être réducteur. Et c’est vrai qu’on s’est vachement reconnus dans ce dosage. Il y a des symboles, des choses imagées, non expliquées, mais assez accessibles quand même. Ça a été une influence aussi je pense, même si on avait déjà écrit les chansons pour la relecture du fil rouge de ce que ça voulait dire pour nous.
LFB : Comme quoi des choses se connectent sans le vouloir. C’est drôle que tu parles d’image parce qu’il y en a une qui revient sur plusieurs morceaux. Il y a l’idée de la vague qui revient beaucoup dans l’album et qui marche bien.
Delphine : On a remarqué qu’il y a pas mal de termes comme ça qui reviennent dans l’album. Il y a la vague, effectivement, mais je ne l’avais pas noté. Il y a le monde, c’est pour ça qu’on voulait qu’il y ait le world ou le monde, parce que dans pas mal de chansons, on parle du monde sans le faire exprès. Mais ça revient naturellement quand on a créé les chansons. Il y en a pas mal comme ça qui reviennent.
Vlad : Du café aussi.
LFB : L’obsession du café est très présente aussi.
Delphine : Je pense que c’était à l’époque où j’étais très énervée, contre mon boulot, le rituel de la machine à café, tout ça, aussi. Et c’était un peu le symbole de cette aliénation, même si j’étais accro au café aussi et je le suis toujours.
Vlad : La vague, comment tu l’as interprété toi ?
LFB : J’ai l’impression que c’est un truc qui nettoie, qui retire des traces, qui peut en rajouter. Il y a une idée comme ça. Pour moi, c’est un album aussi sur la quête de soi. J’ai l’impression que l’idée de la vague c’est aussi quelque chose qui peut graver des souvenirs comme les effacer.
Delphine : Ouais, totalement. Je pense qu’un thème qui est d’ailleurs sur l’une des pochettes du single, c’est le phénix, qui est ce que veut dire mon nom en chinois, que ma grand-mère m’avait donné quand je suis née. Et donc ça m’a un peu suivi aussi, cette idée de renouveau et de devoir se renouveler en permanence. La vague, il y a un peu cet esprit aussi de renouvellement. Et ça va avec notre vie. Il y a clairement eu plusieurs renouveaux. C’est l’idée de se libérer. Quand tu suffoques dans un endroit, comment tu te libères de cette situation et comment tu te bats un peu pour ta liberté ? D’une certaine manière, c’est un peu ce que je ressens à tous les niveaux.
LFB : Pour moi tout l’album est essentiellement placé en tant qu’observateur, sauf le dernier morceau qui est un morceau d’ouverture et d’acceptation du monde qui nous entoure et de vivre avec. Mais tous les morceaux d’avant, il y a beaucoup plus de « tu », « il ». Le « je » est présent mais par touche.
Vlad : C’est intéressant.
Delphine : C’est super intéressant ce que tu dis parce que je ne l’avais pas forcément remarqué. Je pense que ça va bien avec la chanson de Vlad. Ce que tu as plus écrit, c’est le fait de vivre sa vie à travers la projection sur quelqu’un d’autre. C’est exactement le thème de Tes Jours Noirs. C’est-à-dire que tu as envie de vivre la vie de quelqu’un d’autre.
LFB : C’est un morceau de dissociation aussi.
Vlad : C’est totalement ça. Moi, j’ai toujours regretté ma vie. J’ai toujours voulu avoir la vie de mes idoles, de personnes que je considère avoir réussi. A tel point qu’il y a quelques années, je lisais beaucoup de biographies d’artistes. Vraiment vivre leur vie quoi, aller sur leurs traces là où ils ont habité, essayer d’aller dans le même cheminement.
Je ne peux pas aller dans leurs soirées, car ces soirées n’existent plus, mais dans le même type de soirées, dans les lieux qu’ils fréquentaient. Je me suis dit que j’aurais plutôt préféré vivre leur vie que la mienne. Et je suis d’accord avec ce que tu dis, Let the World In, j’adore ce morceau, j’adore les paroles. C’est vrai que c’est le morceau où tu t’ouvres entièrement, vraiment à vif, et tu te connectes.
Delphine : En fait, c’est un peu la résolution. On se plaint beaucoup dans le premier album. Je caricature, mais on est un peu à cœur ouvert. Un peu en mode on est écorché vif dans le premier album. Alors que celui-là, on cherche une résolution. On se bat pour trouver une résolution et trouver des solutions pour aller mieux, pour comprendre le monde ou essayer de comprendre nos vies.
Poser la question au moins pour pouvoir potentiellement chercher des réponses et se placer en observateur. Je pense que Let the World In, on l’a mise en dernière aussi parce qu’elle fait un peu plus résolution, effectivement. Dans cette chanson, indépendamment des autres, il y a cet esprit de s’être fermé au monde parce qu’on est trop blessé et qu’on n’arrive pas du tout à s’ouvrir parce que ça peut faire mal de s’ouvrir, de voir le monde tel qu’il est dans sa réalité, à la fois positive et négative, nuancée. C’est dur.
Vlad : D’exposer ses plaies.
Delphine : Pour tout le risque que ça comprend mais aussi la libération que ça peut comprendre, c’est un appel à s’ouvrir à nouveau au monde quand on s’en est éloigné pour s’en protéger. C’est une chanson pour trouver la paix.
LFB : Je trouve qu’il y a dans cet album l’affirmation d’un style mais il y a aussi énormément d’exploration. Un morceau comme Le Funambule, typiquement la première fois que je l’ai entendu, j’ai été très surpris d’où il m’emmenait, des touches électroniques qui sont ajoutées, plus affirmées. Je trouve que c’est un morceau qui ose beaucoup de choses. Et de le mettre en premier single par exemple, il y avait aussi ce truc d’aller chercher la surprise.
Vlad : Totalement, ouais. C’est exactement ce que c’était. On voulait surprendre.
Delphine : On trouvait que c’était une chanson un peu de transition, qu’on hésitait à sortir avant, d’ailleurs. Mais justement, on voulait affirmer ça. C’est une chanson qu’on avait déjà faite en concert aussi, donc que notre public connaissait. Donc on s’était dit que c’était pas mal pour introduire la transition.
Vlad : C’est vrai qu’en terme de composition d’écriture musicale, on a eu l’impression d’avoir été un peu réduit à la dream-pop alors qu’à l’origine, on ne connaissait même pas le terme dream-pop quand on a écrit les chansons. On aimait beaucoup la reverb en fait. Mais on ne veut pas se contenir à ce style-là, et surtout qu’aujourd’hui la dream-pop est utilisée comme une étiquette sur beaucoup de trucs.
Delphine : C’est très générique.
Vlad : Beaucoup de morceaux de dream-pop sont un peu caricaturaux, et nous on voulait affirmer quelque chose de différent pour s’émanciper de cette étiquette. Et Le Funambule, c’est potentiellement l’un des morceaux les plus radicaux dans cet aspect-là. Ce n’est pas forcément le seul. Parce qu’effectivement, on met bien les claviers en avant. C’était toi qui as fait tous les claviers et tu voulais vraiment un son très brut, très robotique, pour aller aussi avec les paroles.
Delphine : Le plus important, pour moi, c’est l’idée artistique d’une chanson et comment tu sers cette idée. L’idée du Funambule, c’était l’aliénation au travail, la dépression, la petite musique qui se répète. Avec des claviers un peu robotiques qui te hantent, mais limite qui sont sympas. Un peu dissonants, qui rappellent le funambule. Qui ne retombent pas forcément sur le rythme. C’était le but d’évoquer cet équilibre.
Vlad : J’ai adoré d’ailleurs quand je l’ai écouté.
Delphine : C’est vraiment au service de l’idée de la chanson. Peu importe quel style c’est, on s’en fiche.
Vlad : Et l’autre morceau un peu comme ça, c’est Qui manque dans ce pays. En vrai, on a utilisé pas mal de claviers aussi au premier album, mais ils sont vraiment noyés derrière. On ne s’en rend pas forcément compte. Mais on expérimentait déjà avec les claviers et j’ai repéré quelques sons que j’aimais bien et avec lesquels je jouais. J’ai testé un peu comme ça et on a trouvé ce truc un peu qui revient. On voulait vraiment casser le style dans lequel on s’était un peu collé. Donc on est content d’avoir fait ça. En fait, il y a plein de petits détails comme ça dans beaucoup de morceaux. Dans Tes Jours Noirs, tu as des petits bips. Et pareil sur Melody. Des trucs qu’on a samplés sur des drums machine. On aurait bien aimé les mettre un peu plus en avant.
LFB : Il y a tout ça et il y a malgré tout l’affirmation d’un son de guitare qui est assez caractéristique.
Vlad : C’est l’autre truc aussi. Tout à fait. Je ne sais pas si tu parlais de la même chose, mais un truc très brut, un peu acide. Et ça, c’est pareil. Je voulais casser avec les guitares lush et très dreamy, atmosphérique avec un truc très brut. Ma référence pour ça, c’est le guitariste de Red Hot Chili Peppers, John Frusciante.
Son premier album solo, qui était juste enregistré avec une guitare branchée directement dans un tape recorder pour enregistrer en cassette, poussé à fond, donc vraiment une saturation… J’adore cet album, j’adore les sons de guitare et je voulais m’approcher un peu d’un truc comme ça. Du coup, effectivement, j’adore ce son et c’est une des autres caractéristiques soniques de l’album.

LFB : Pour la dream-pop, on utilise souvent le terme vaporeux et je trouve que votre musique est passée de quelque chose de vaporeux à quelque chose d’aérien. Tu parlais du concept et c’est marrant parce que ça colle parfaitement à l’idée d’observation qui va avec les textes. C’est peut-être fait par hasard mais je trouve que la musique a cette idée-là aussi de s’élever un peu.
Vlad : C’est intéressant ce que tu dis. J’aime bien comment tu le dis.
Delphine : Il y a le ciel aussi qui revient beaucoup. Et quelques oiseaux, les oies sauvages et tout ça.
LFB : Je trouve que la batterie a une place hyper importante aussi dans l’album.
Vlad : C’est totalement vrai. Sur différentes formes d’ailleurs.
Delphine : Pour certains morceaux, on n’est pas batteurs, donc on a un peu galéré à les composer nous-mêmes. Mais après, on a quand même mixé avec un ingé son qui est batteur.
Vlad : David Bouhanna, du studio Murmure. Et avant ça, on a enregistré avec notre batteur, qui était le même sur le premier album, notre ami Ben McConnell, qui a repris. on avait écrit les batteries nous-mêmes, il les a reprises, il les a interprétées.
Delphine : Il les a enjolivées.
Vlad : On l’a un peu guidé, mais c’est vrai qu’en fait, on voulait absolument une vraie batterie enregistrée et mise en avant parce que les parties ont été écrites de telle sorte qu’elles servent vraiment les morceaux. Par exemple, sur Qui manque dans ce pays. on voulait un truc peu industriel, vraiment dark. On est partis sur une boîte à rythme mais sur le refrain, c’est une acoustique, avec beaucoup de cymbales et les crashs qui fanent l’espace, qui font envoler le morceau.
Delphine : La combinaison de la drum machine. Et d’ailleurs, il y a les deux en même temps, à certains moments, qui se mélangent. Le même pattern de batterie organique avec batterie drum machine, qui se mélangent.
Vlad : Je pense qu’effectivement, on a plus travaillé la batterie sur cet album-là que sur le premier. Parce que sur le premier album, on a beaucoup on a beaucoup utilisé des patterns déjà faits.
Delphine : Moi j’avais quand même composé.
LFB : Pour moi la batterie sur tout l’album représente une sorte de chaos et elle disparaît complètement sur Let The World In où il n’y a pas de batterie, et où c’est un morceau qui est très pur et qui est très libéré de tout ça.
Vlad : J’adore, j’adore.
Delphine : C’est très cool comme interprétation.
Vlad : C’est comme si la batterie elle te ramenait au chaos du monde.Qu’on essaye de dompter d’une certaine manière. Autour duquel on brode quoi.
LFB : Tu as une rythmique sur Let The World In qui est plus électronique et très légère.
Vlad : Effectivement, on se demandait si on allait mettre quelque chose sur ce morceau. La batterie, à la base, c’était juste le métronome. Mais qu’on a dédoublé. Du coup, ça fait vraiment une sorte de battement de coeur accéléré.
Delphine : En fait, il y avait un métronome, mais il y a eu un bug au moment de l’enregistrement. Qui fait un battement de cœur. Je l’ai trop aimé, ett du coup, on l’a enregistré. C’est la fin du morceau.
LFB : Et c’est le cœur qui réapprend à s’emballer à nouveau.
Vlad : Exactement.
LFB : Il y a vraiment beaucoup de tempêtes avant et il y a vraiment cette idée de retour au calme avec ce dernier morceau qui est un morceau de paix intérieure et de paix avec le monde aussi.
Vlad : Exactement. Et d’ailleurs il y a une transition entre Tentaculaire et Let The World In. A la fin de Tentaculaire, tu as une flûte mélotron qui revient pour justement ramener le calme et je trouve ça très apaisant. C’est un truc avec lequel on a expérimenté. il revient sur 3-4 morceaux.
LFB : En parlant de voix, on en parlait un peu tout à l’heure, mais il y a une vraie recherche de mise en avant de la voix sur pas mal de morceaux. Jai noté un morceau comme Melody, Funambule ou même Tes Jours Noirs où effectivement la voix est moins noyée dans les instruments. Comme si le propos commençait à avoir autant d’importance que la compo et que la couleur de la chanson.
Delphine : C’est quelque chose qui me tient particulièrement à cœur. Pour moi la mélodie et les paroles, c’est aussi important. Les deux vont parfaitement ensemble. En tout cas, dans ce style de musique-là, je pense que ça dépend du style. D’ailleurs, on n’est pas toujours d’accord avec Vladimir sur ça. Toi tu préfères quand même les mélodies par rapport aux paroles. Moi, je me considère parfois plus comme une autrice que comme une compositrice. Enfin, les deux sont importants. Alors que toi, tu te considères plus comme un compositeur.
LFB : Tu as pris plus le lead sur le chant sur cet album-là aussi.
Delphine : Ouais, c’est vrai.
Vlad : On voulait aussi tout simplement mettre moins de reverb sur les voix parce que justement on avait un regret sur le premier album…
Delphine : …Que les paroles avaient l’air moins importantes que ce qu’on pense.
Vlad : Et ça, ce qu’il faut savoir, c’est que c’est aussi des batailles avec les ingé-sons. La différence, c’est que le premier album, on l’a mixé à distance avec un ingé-son américain qu’on connaissait d’avant qui est vraiment génial. Mais tu es obligé de faire le mix par mail. Il t’envoie une V1, tu te dis qu’il faut changer ici, une V2, V3, V4, V5. Et en fait à un moment, tu ne peux plus demander de révision, tu as atteint une limite.
Alors que là, on a mixé l’album avec le studio Murmure qui sont des ingé-sons producteurs incroyables. Avec qui on a ré-enregistré quasiment toutes les voix parce qu’ils nous ont encouragé à tout enregistrer avec des bons micros. A la base, on voulait mettre les voix bien avant dans le mix et ils nous ont dit qu’il fallait bien les ré-enregistrer. Au début, on avait tout enregistré à la maison.
On n’avait pas forcément les meilleurs acoustiques et les meilleurs micros. Ils sont vraiment géniaux parce qu’ils étaient hyper à l’écoute dans nos demandes de placements, de mise en avant des voix. Je pense que c’est ça aussi qui a fait la différence.

LFB : Vous faites une tournée américaine au mois de juillet. Est-ce que vous avez l’impression que votre musique est vécue autrement en France que par rapport aux États-Unis ?
Delphine : Ouais, j’ai l’impression. Déjà, les Américains ne comprennent pas les paroles en français. Du coup, ils vont voir ça comme quelque chose d’exotique. Ce qui est assez drôle mais c’est normal. Et aussi parce que je pense qu’en France, les gens ont vraiment du mal à nous mettre dans une case s’ils ne savent pas vraiment ce qu’on fait. On n’est pas vraiment indie-rock, on est indie. Mais indie, en France, qu’est-ce que c’est ? Je pense que ce n’est pas quelque chose qui est très puissant.
n France, c’est une niche. Et même dans la case indie, je ne sais pas si on se retrouve totalement. C’est le plus proche. Du coup, je pense que c’est un peu compliqué. Alors qu’aux États-Unis, ce style de musique-là, indie, pop, rock, en gros musique avec des guitares, avec de la reverb et tout ça, c’est très mainstream. C’est plus facile, je trouve, d’avoir un public là-bas. Parce que pour eux, ils ont les connexions directes de « Ah, ça me rappelle… ».
Je pense que beaucoup de gens, dont moi, ont un rapport à la musique qui est un peu une madeleine de Faust, mais renouvelée. C’est-à-dire que ça te rappelle des choses qui te font du bien, qui te rendent un peu nostalgique, des choses qui t’ont bercé peut-être quand t’étais enfant, etc., ou de l’époque de tes parents, mais revisitées dans une production, une réinterprétation contemporaine.
J’ai l’impression que les gens apprécient beaucoup ça. Et c’est pour ça qu’on n’aime pas trop la musique française généralement, c’est parce qu’on a peut-être pas grandi avec ça, plus que d’autres français. Et je pense qu’il faut être un peu sensibilisé à ça pour aimer.
Vlad : Tous les deux en fait, nos deux parents qui nous ton fait découvrir la musique sont nés à l’étranger, et eux en fait ils ont grandi avec la musique anglo-saxonne. Les Beatles.
Delphine : Ça nous a influencé aussi.
Vlad : Mais je trouve ça dur de répondre à cette question-là parce qu’on vient de faire une série de trois concerts, où à chaque fois on a eu un accueil incroyable. Les gens nous ont accueillis avec un tel enthousiasme, avec tellement de générosité dans leur cœur. On a eu vraiment des super retours. On a sold-out tous nos vinyles au Point éphémère. Le public était vraiment génial. En fait, c’est dur de répondre à ça.
Delphine : C’est vrai que le lendemain du Point éphémère qui était cool, on ne peut pas critiquer notre public français.
LFB : En France, ils s’intéressent peut-être plus au texte et il y a peut-être un truc un peu plus intellectuel.
Delphine : C’est plus intellectuel, oui.
Vlad : Par contre, c’est vrai que moi, par exemple, typiquement, je vais avoir beaucoup, beaucoup, beaucoup plus de gens qui vont venir me complimenter sur mon jeu de guitare, sur mes parties aux États-Unis qu’en France. C’est ça le truc. Il y a un super concert qu’on a fait en 2024, c’était à Provo, qui est une ville étudiante dans l’Utah, Salt Lake City.
Complètement paumée mais on a joué devant 150 étudiants. Il y a un groupe qui est venu me voir à la fin et qui a dit « je te reconnais c’est toi, une de tes plus grandes inspirations c’est Johnny Marr, le guitariste des Smiths. J’adore comment tu joues tes triades ». Vraiment dans des termes hyper techniques qu’on ne m’a jamais sorti en France.
Delphine : Les guitares sont plus mises en avant dans le monde anglo-saxon, alors qu’en Franc,e c’est plus les thématiques, les paroles, la voix, etc. Ce qui pour nous est notre côté français qu’on assume et qu’on aime aussi. Je pense qu’on a quand même un côté intellectuel aussi.
LFB : Si tu chantes en français en France, tu sais très bien que ta musique sera analysée d’une telle manière, qui n’est pas la même que si tu chantes en anglais, par exemple.
Delphine : Ça n’aide pas qu’on chante dans les deux langues, ça c’est sûr.
LFB : Mais si tu maîtrises les deux, c’est très bien.
Vlad: Mais c’est marrant parce que les américains apprécient pas mal justement qu’on joue dans les dans les deux. Il y a beaucoup de gens qui apprécient les morceaux en français et en anglais. On n’a pas encore joué les morceaux du nouvel album, mais un morceau qui est particulièrement apprécié aux Etats-Unis, c’est Son visage. Qui est un des morceaux les plus français je pense du premier album. Autant dans les textes que dans la musique. Et il y a plein d’américains qui l’adorent.
LFB : Si vous deviez ranger cet album-là dans une bibliothèque, à côté d’un livre, un film et un autre album, vous choisiriez quoi ?
Vlad : Je pense que le film,. Blue Velvet. C’est vraiment un film qui nous a accompagnés pour le mixage et la finalisation de l’album. Je pense que l’autre vinyle aussi, naturellement, ce serait Among My Swan de Mazzy Star.
Delphine : C’est un disque qu’on adore et qu’on a vachement écouté.
Vlad : On adore leur musique. C’est un duo aussi qui, pareil, se retrouve autour d’une voix magnifique, des paroles magnifiques et d’un guitariste qui est très, très sensible.
Pour le live, je pense, pourquoi pas Aldo Léopold, non ?
Delphine : Je lisais ça à l’époque. C’est celui que je lisais quand j’ai écrit Qui manque dans ce pays. Almanach d’un comté des sables. Mais en fait, ça nous va bien ce livre, parce que c’est un mec qui est isolé dans la forêt. Et qui est considéré comme un précurseur de l’écologie.