Vous ne le connaissez sans doute pas, pourtant on est sûrs à 100% que la musique sur laquelle a travaillé Alexis Delong vous accompagne au quotidien. Réalisateur artistique, Alexis a travaillé avec Yoa, Zaho de Sagazan, Claude ou Disiz. Un artisan de l’ombre qui a (re)défini la musique de ces dernières années. On a eu le plaisir de longuement échanger avec lui autour de son parcours, de sa façon d’envisager les relations de travail et de son rôle, méconnu mais ô combien important.

La Face B : Salut Alexis, comment ça va ?
Alexis Delong : Ça va et toi ?
LFB : Ça va bien. Je vais te laisser te présenter parce que pour le coup, tu es un peu un artisan de l’ombre.
Alexis Delong: Je suis Alexis Delong, j’ai 34 ans. Je fais surtout le réalisateur artistique. Donc c’est la version française du nom « producer ». En gros, mon travail est d’aider les artistes à faire les morceaux et à aller le plus loin possible dans la proposition artistique. Avoir la vision la plus claire possible et les aider à faire des choses qu’ils n’arriveraient pas spécialement à faire seuls. Les orienter dans des choix instrumentaux, d’arrangements, affiner la proposition artistique de manière générale. Et autant d’un point de vue studio, donc vraiment dans l’opérationnel, que d’un point de vue même psychologique, en les aidant peut-être à trouver les réponses.
LFB : Je t’ai connu à l’époque d’INÜIT.
Alexis Delong : C’est ça. J’étais un des membres d’INÜIT et tous les potos ont tous fait des trucs après ça.
LFB : Il n’y a jamais eu une vraie fin à INÜIT, ça n’a jamais été acté.
Alexis Delong : Non, mais on n’a pas dit que c’était fini. Mais juste, il s’avère qu’on est tous très occupés depuis qu’on a arrêté de travailler ensemble dans le cadre de ce projet, parce qu’on travaille toujours ensemble régulièrement.
LFB : Et justement, à quel moment tu as fait ce switch ? Est-ce que c’était déjà sur l’album des INÜIT ou est-ce que c’est venu après ?
Alexis Delong : Non, c’était déjà sur l’album d’INÜIT. Déjà chez INÜIT, on prenait cette place-là tous un peu à tour de rôle. Notre modus operandi et notre travail, c’était qu’on allait tous les jours au studio et quand on créait la musique, on se foutait en cercles avec nos instruments et chacun notre tour, on était les arrangeurs et les chefs d’orchestre et on donnait des propositions un peu générales en mode : « ok toi je pense que tu devrais faire ça, toi tu devrais faire ça, qu’est-ce qu’on en pense, ok on essaye ».
Et donc on faisait de l’arrangement. Juste on le faisait en direct dans un orchestre où on était à la fois chef et membre, et à tour de rôle bien sûr. Pendant qu’on commençait à faire l’album, je me souviens qu’on bloquait sur une chanson. Wrong Dance. Et du coup, je me souviens qu’il est très électronique celui-ci. Ce n’est pas pour rien. C’est qu’on avait essayé de l’arranger ensemble au stud’. On n’arrivait pas à tomber d’accord et moi j’avais une idée vraiment très précise et du coup j’ai essayé de le faire dans mon coin et de le proposer ensuite. Tout le monde a bien kiffé et je me suis dit que j’aimais bien faire ça en fait. Réfléchir aussi à l’ensemble, mais avoir un moment seul où j’exécute. Et ce truc-là s’est poursuivi aussi pendant la production du disque avec Benjamin Lebeau de The Shoes.
En fait, chacun faisait des prods. Il nous donnait un peu des missions. Et moi, j’étais vraiment, ok, j’aime trop faire ça. Et il s’avère que c’était concomitant avec le fait que j’arrivais à Paris à ce moment-là aussi. Et voyant que j’aimais bien faire ça, il m’a propose de faire des disques avec lui, en tant que binôme. Et c’est comme ça qu’en fait, j’ai commencé à faire des réal pour d’autres gens qu’à INÜIT. La toute première fois qu’il m’a appelé pour faire un truc en 2017, Hyacinthe, a sorti un morceau qui s’appelle Arrête d’être triste et c’était un rework de The Shoes.
Et Wagram, à l’époque, ils avaient aimé le truc. Du coup, de fil en aiguille, je me suis mis à travailler avec Marin, tout seul, sur des morceaux de Rave. Et depuis, on est potos et tout. J’adore son dernier album d’ailleurs. Il est vraiment bien.
J’ai commencé à faire ça à Hyacinthe et après du coup il a eu Alexia Gredy et Raphaël, toujours avec Benjamin. Ensuite, il y a eu le COVID. Et à ce moment-là, j’avais déjà rencontré Ian (Caulfield nldr). Donc j’ai commencé aussi à travailler avec Ian par l’intermédiaire de Benjamin. En fait, Benjamin a beaucoup participé à m’entrer dans ce truc-là.
LFB : C’est un peu une rencontre fondatrice de ce que tu as fait ?
Alexis Delong : C’est une rencontre fondatrice d’un point de vue business. Se placer dans ce truc-là en tant que réalisateur et sentir que tu commençais à avoir cette compétence-là qui grandit. A chaque fois que tu fais des disques, tu apprends des trucs. A chaque fois, tu grandis en tant que réal, tu gagnes en expérience. Et aussi d’un point de vue méthode de travail.
En fait, il avait une méthode de travail très punk et c’est des trucs, notamment Pierre (Cheguillaume) et Simon (Quénéa) dans leur travail ont gardé ça, le fait qu’on ait tous plein de matos, qu’on fasse des rides. La manière qu’on a de travailler au studio, elle ressemble beaucoup à ce qui se faisait dans le dub dans les années 70. On fait beaucoup de prises avec des tables de mixage où on laisse beaucoup de place aux accidents. C’est ce qui donne aussi cette musique assez vivante sur l’échelon de production.
LFB : En plus, au-delà de ça, sur tes deux premiers albums en co-réal, bosser sur Alexia Gredy et sur Raphaël, ça te faisait aussi une carte de visite assez impactante.
Alexis Delong : C’est clair. C’était des disques qui sortaient sur des labels. Et moi aussi, mine de rien, c’était OK. En fait, je pouvais aussi être payé pour faire ça directement. J’ai quand même eu de la chance. C’est bien tombé. C’est directement devenu un vrai taf. Il n’y a pas eu de latence. Il y a aussi eu un truc cool. Vu qu’on était intermittent avant le COVID, avec l’année blanche, je rappelle, l’année blanche, on était payé même si on ne travaillait pas. Ça nous a permis aussi de faire des projets non payés immédiatement.
LFB : Il y a un truc qu’il faut suivre un peu, c’est que pendant un moment, tu jouais sur scène aussi, notamment avec Ian et avec Zaho.
Alexis Delong : Oui, parce que j’ai toujours eu ce truc-là. Je viens du live quand même. Je suis avant tout un instrumentiste. J’ai fait toute la première partie de ma carrière en tant que professionnel de la musique, c’est une carrière de personne qui fait de la scène. Et donc je trouvais ça cool de pouvoir garder un pied là-dedans. Et puis c’est un truc que j’avais envie de faire à ce moment-là. Là, maintenant, plus du tout. Là, je n’ai vraiment plus envie de faire de la scène, en tout cas en tant que sideman.
LFB : Mais le côté musicien ressort quand même.
Alexis Delong : Le côté musicien ressort dans le travail de production, quoi qu’il arrive. Je fais l’instrumentiste sur tous les disques sur lesquels je travaille. Il y a toujours des parties que je joue.
LFB : Et justement, il y a un côté très geek malgré tout.
Alexis Delong : Je suis un énorme geek.
LFB : Notamment sur les synthés et sur les modulaires. Est-ce que tu as l’impression qu’en fait, tu as une expertise qui n’existe pas en France et qui est justement assez demandée là-dessus ?
Alexis Delong : Il s’avère que ça tombe bien pour moi. Je suis en veine là-dessus. Ma carrière se porte plutôt bien. La musique électronique, et notamment dans sa partie mélangée avec d’autres styles de musique, c’est très, très demandé en ce moment. J’ai l’impression qu’il y a un peu un cycle avec des périodes et quand le monde va mal, le rock et la musique électronique viennent en avant. Parce que ce sont des musiques qui servent à la fois à créer des espaces de relaxation, des espaces sains, et à la fois des espaces de libération très euphoriques.
LFB : De protestation aussi.
Alexis Delong : Voilà, de protestation. C’est pile poil ce que cherchent les gens quand ils sentent que le monde va mal. À chaque fois, c’était comme ça. Juste après la guerre froide, il y avait la musique électronique, l’ecstasy, la rave et tout. Il y a eu la new wave ou la cold wave juste avant et dans les 80’s. Mais en tout cas, ce sont toujours des musiques qui servent à exprimer soit des éléments de protestation, soit créer des espaces safe.
Dans tous les cas, cette dimension cathartique de réponse à un monde où c’est difficile d’envisager un futur, c’est toujours concomitant à la musique électronique et au rock. Et en fait, vu que c’est des musiques, notamment la musique électronique, qui sont très proches de moi depuis le début, là, c’est très cool.
Donc effectivement, cette « expertise », de synthé modulaire et tout ça, oui c’est pratique de l’avoir. C’est un truc que je cultive vraiment au quotidien. Je fais ça littéralement toute la journée. Je passe mon temps à apprendre des trucs de musique électronique par des synthétiseurs, c’est un peu un tunnel.
LFB : C’est un tunnel et tu redécouvres des instruments ?
Alexis Delong : Je redécouvre des instruments que je ne savais pas être des instruments importants, d’œuvres qui m’intéressent. Pour un exemple très concret, là par exemple, je geek des synthés et notamment l’instrumentarium que Aphex Twin utilisait ses premiers disques, notamment Selective Ambient Works, le Roland SH-101, le AKAI S950, un sampler. Je travaille beaucoup là-dessus en ce moment. Ce sont des machines qui sont capricieuses et qui ne peuvent pas faire beaucoup de trucs. C’est l’inverse de l’orbite. Chaque décision prend du temps, donc chaque décision est précieuse. C’est un truc qui est important.
LFB : C’est intéressant parce que j’ai l’impression que dans toute ton œuvre de réalisation et de production, il y a ce côté-là, malgré tout, de retrouver un côté humain dans les machines.
Alexis Delong : Oui, à 100%. Au travail, je n’utilise quasiment pas les ordis pour prendre des décisions artistiques. L’ordinateur, c’est juste un grand magnétophone. Je l’utilise pour découper les bandes, faire des structures, faire des automations de volume, donner des intentions.
Mais toute la partie écriture, le moment vécu, il est fait en dehors de l’ordi. Je pense que c’est pour ça que c’est marrant de faire des sessions avec plusieurs gens quand il se passe ça, parce que le son est tangible. On n’est pas là à regarder un ordi, on n’est pas en train de suivre le cours de la bourse. On est là en train de vivre un truc. Et je sais que je me dis que si j’étais un auteur compositeur qui allait en studio, je préférerais être avec quelqu’un qui fait ça plutôt que derrière un ordi et prendre des décisions très objectives et froides.

LFB : Il y a un point qui est hyper important, et je n’ai pas l’impression que tous les réals d’albums font ça, c’est que tu crées quand même des vraies relations humaines avec les gens.
Alexis Delong : J’imagine que si quand même.
LFB : Quand tu parles avec Gabriel (Claude ndlr) de sa musique, par exemple, tu as l’impression qu’il ne voudrait pas faire de musique avec quelqu’un d’autre que toi.
Alexis Delong : Avec Gab, on a vraiment fait ce que je préfère faire en tant que réal, c’est qu’on a inventé une direction ensemble. Qu’on poursuit encore et qu’on amène ailleurs. On discute énormément. Pour moi, c’est ultra important. Quand on te confie un travail de réalisation ou de production, l’artiste te confie un des trucs les plus intimes qu’il ait. C’est sa parole, ce qu’il a envie de dire dans ses guts et ça, ça ne peut pas se faire de manière déshumanisée. C’est ultra important. D’ailleurs, je n’ai pas de studio.
LFB : Les garçons de Feu! Chatterton m’ont dit ça. Que tu leur as dit que c’était des dinosaures, de penser que la musique, elle ne pouvait se faire qu’en studio.
Alexis Delong : Ouais, je n’ai pas de studio. Je pars du principe que pour qu’un truc soit le plus vrai possible, il faut qu’on soit au même niveau dans notre appréhension d’un espace. Et en fait, j’aime bien prendre des Airbnb, des trucs comme ça, et on vient, on monte un studio éphémère. Pour faire un album professionnel maintenant, tu as besoin d’une paire d’enceintes, d’un micro, et après tu amènes des synthés.
Il s’avère que j’en ai plein, je les amène en fonction des gens avec qui je travaille. En tout cas, tu arrives dans un espace qui est neutre et qui n’est pas déterminé par la vibe de quelqu’un. Et du coup, fatalement, ça met l’humain au centre parce qu’à aucun moment, tu as l’impression d’être dans une prestation. Tu es plutôt dans une découverte perpétuelle d’un truc. Je me dis que si j’avais mon studio et que les gens y défilaient, j’aurais l’impression d’être genre un médecin généraliste.
LFB : Tu es plus un médecin itinérant.
Alexis Delong : Je suis plus genre une sorte de… On m’invoque et j’arrive. Mais ce ne sont pas les gens qui viennent à moi et ça, c’est un truc. C’est hyper important dans la relation parce que ça mettrait une verticalité. Il n’y a aucun moment où j’ai plus la possession de l’espace que les gens avec qui je suis. Je pense que ça permet d’être dans des relations plus fluides et les gens ont moins peur de me dire genre ok je préfère aller là que là. L’espace est à tout le monde direct.
LFB : Ça, c’est important aussi parce qu’effectivement tu as des réals qui ont un égo et des idées très arrêtées. J’ai l’impression que tu es dans l’adaptabilité.
Alexis Delong : Oui. C’est marrant, j’en parlais hier et je disais que je pense qu’un réal, pour qu’il fasse un travail le mieux possible, il faut qu’il ait un peu d’ego, mais pas trop. Parce qu’en fait, si tu as zéro ego, tu fais juste tout le temps, perpétuellement, ce que les gens ont envie de faire, et du coup, c’est comme si tu étais juste une sorte d’aide de chambre. Tu ne prends pas de vraies décisions et tout. Des fois, il faut vraiment dire : « non, je pense qu’il faut aller là ». Mais il ne faut pas le faire à chaque fois parce que les projets ne t’appartiennent pas.
Ce n’est pas toi qui va les assumer à la fin. Tu as un nom sur Discogs, tu as des crédits sur les plateformes, ça ne s’arrête pas. En interview, tu ne portes pas cette œuvre. Tu en portes à la rigueur les stigmates.
LFB : C’est du soft power un peu.
Alexis Delong : Oui, c’est ça. Mais en tout cas, je pense qu’avoir un studio et amener les gens dans ta méthode, dans ton monde, fatalement ça fait que tes décisions auront un poids plus important.
LFB : C’est quelque chose qui te différencie de Pierre par exemple ?
Alexis Delong : Non. Pierre a son studio, mais parce qu’ils ont vraiment plein de matos avec Simon et qu’à Nantes, c’est vraiment plus pratique financièrement d’avoir un studio.
LFB : Oui, à Paris tu peux aller partout.
Alexis Delong : Ouais, il y a plein de studios et tu peux les demander au label. Je ne suis pas héritier d’une grande fortune. J’ai la flemme de payer 1500 balles pour avoir un espace de travail. Vraiment, la flemme. Si j’étais dans une ville où ça coûte moins cher, peut-être que la question ne se poserait plus. Franchement, je me suis dit que ça me ferait quand même chier.
Après, Pierre et Simon, ce qui est cool, c’est qu’ils ont tous leurs matos en commun. Et ils font beaucoup de sessions à deux, ils ont besoin d’avoir un espace et puis, malgré tout, ils arrivent à le faire sans avoir d’égo je pense. Je travaille souvent avec eux, il n’y a pas de soucis là-dessus.
LFB : J’ai remarqué que dans tous les projets où tu as travaillé, le texte est hyper important. Je ne sais pas si c’est un hasard un peu, mais même sur certains morceaux que tu as fait, ou certains albums, que ce soit Yoa, Claude, Zaho, il y a l’idée du texte et de la voix aussi.
Alexis Delong : Quitte à travailler dans la chanson française, vu que moi je n’en écoute pas, je le fais avec des gens qui écrivent bien. Parce qu’en vrai, pour moi, c’est le plus important. C’est ce qui me permet de me dire qu’on va faire un truc intéressant. S’il n’y a pas l’écriture, je vais avoir du mal à me dire qu’on va quelque part.
LFB : Et ce que c’est, justement parce que tu n’en écoutes pas, que tu arrives à chercher des angles différents ?
Alexis Delong : Je pense effectivement que c’est cool de travailler avec moi pour ça. En fait, j’amène fatalement d’autres références. Tout en n’oubliant jamais que le texte, c’est le truc le plus important. En chanson en tout cas.
LFB : Je me souviens, justement Gabriel typiquement, je me souviens du Bises Festival. C’est vraiment un souvenir qui m’a marqué. Tu l’as vu sur scène et tu m’as dit : lui, je veux bosser avec lui.
Alexis Delong : J’avais trop kiffé la vibe. En plus, Nathalie (Roy de la SACEM ndlr) m’en avait parlé un peu avant, et elle m’avait dit qu’elle pensait qu’on s’entendrait bien lui et moi.
LFB : Il y a l’idée de coup de foudre aussi.
Alexis Delong : Ouais, grave. Mais en vrai, sinon, de toute façon, je n’y arrive pas. Et pour le coup, encore une fois, l’humain est trop important. Ça m’est arrivé de faire des sessions avec des gens où la musique peut me parler. Et je sens qu’humainement, on n’est pas forcément en vibration.
Ça ne veut pas dire que la personne, je ne l’apprécie pas, mais au travail, ça ne va pas fonctionner. Plutôt que d’essayer de forcer quelque chose, c’est un point de business. Je préfère me dire qu’on n’est pas les bonnes personnes là pour travailler ensemble. Et tant pis, ce n’est pas grave.
LFB : Tu as le luxe de pouvoir faire ça.
Alexis Delong : Pour le coup, c’est une sorte de luxe. C’est aussi sécuritaire. C’est-à-dire que j’ai du temps, mais il est délimité par la durée dans les journées. Il faut que je ne prenne que des projets avec lesquels je sens qu’on va pouvoir faire quelque chose qui sera meilleur que si je n’étais pas là.
LFB : Si tu avais justement une carte blanche, est-ce qu’il y a des artistes avec qui tu adorerais travailler ?
Alexis Delong : Pour le coup, oui, mais plutôt des artistes internationaux. Ce ne sont pas des vrais « rêves », c’est peut-être des trucs qui pourraient se passer. Mais on se connaît tous un peu, quand même.
LFB : C’est quelque chose que tu démarches justement ou que tu essayes de démarcher le travail à l’international ?
Alexis Delong : Je commence un petit peu à essayer de demander. J’aimerais bien pour le coup en pop, comme un peu tout le monde qui aime bien la pop, la alt-pop. J’aimerais bien aller à Copenhague pour travailler avec les artistes de là-bas. J’aimerais bien travailler avec Astrid Son, avec Smerz, Snuggle, des trucs comme ça. Ça m’intéresse bien.
LFB : On en parlait tout à l’heure, le boulot de réal, c’est justement un boulot d’homme de l’ombre. Mais malgré tout, tu as eu beaucoup d’albums qui ont eu un impact et qui t’ont un peu mis en lumière. Est-ce que c’est un truc qui te fait peur ou est-ce que tu te mets une pression particulière, justement ?
Alexis Delong : Non, pas du tout. Par contre, ça fait qu’on m’appelle beaucoup. Mais souvent, par réflexe, je pense que c’est mon nom. Un peu comme le nom de Pierre ou d’autres personnes, des réals qui ont fait des chansons de pop, qui ont eu des impacts.
On les invoque un peu genre en mode : bon bah avec qui on va mettre telle ou telle personne ? Des trucs de labels. Il y a plein de gens qui m’écrivent et quand je leur demande pourquoi, ils ne savent pas trop quoi dire. Moi, je n’ai pas d’impact particulier sans la personne avec qui ça mature.
Pour que ça fonctionne, il faut que les deux soient compatibles. Donc la plupart du temps je demande, pourquoi moi ? plutôt que de dire genre : ouais on va faire des sessions et tout. Au début je prenais vraiment tous les trucs possibles et je faisais tout le temps des sessions. Et je me suis rendu compte que je passais beaucoup de temps à faire des sessions un peu dans le vide. Où à la fin, ça ne va pas spécialement donner quelque chose. Au final, à la fin tout le monde a un peu perdu une journée.

LFB : Est-ce que tu as des velléités à faire ta propre musique à toi ?
Alexis Delong : Ouais, grave. Je l’ai toujours fait en groupe. Mais oui j’aimerais bien. Moi, vu que je travaille beaucoup avec des synthétiseurs, je me dis que ce serait chouette de les mettre en avant sur de la musique instrumentale. Et j’aimerais beaucoup, beaucoup faire des études de différents systèmes que j’utilise. Du coup, je les explore en faisant des setups très réduits. Et pour faire ça, j’aimerais bien ne pas utiliser d’ordinateur du tout, à aucun moment dans le processus. Vraiment un truc totalement déconnecté de l’outil de travail parce que malgré tout, c’est quand même un outil de travail. C’est toujours dans l’ordi.
Dans Ableton, ce que je regarde est directement associé dans ma tête à un travail. Or pour moi, la composition en tant que compositeur pour soi c’est plus une exploration qu’un travail. Vu que j’ai pas du tout d’impératif, pas de deadline, c’est vraiment quelque chose que je fais. Pour moi par contre le désir est très fort. Je vais le faire bientôt.
LFB : On se sent comment quand on a redéfini le son de la pop moderne française ? (rires)
Alexis Delong : Je ne savais pas qu’on avait fait ça.
LFB : Ah si, quand même. Avec Zaho, Yoa, Claude. Ça ne se voit peut-être pas maintenant, mais je pense que des clones et des copies de ce genre vont sortir dans le futur.
Alexis Delong : Peut-être. Bah écoute, ça fait plaisir de sentir que tu as une influence. C’est quasiment le meilleur truc que peut faire quelqu’un qui a une compétence artistique. C’est sentir que son œuvre existe au-delà de son œuvre. Du coup, c’est une réussite. Surtout qu’en plus, je suis content du sens vers lequel on l’a amené.
LFB : En plus, j’ai l’impression que sur chacun de ces projets-là, ce n’était pas quelque chose d’évident au départ.
Alexis Delong : J’ai participé à ça parce qu’en fait, c’est surtout la vista d’avoir été avec un ensemble d’auteurs, autrices, compositeurs, compositrices qui sont vraiment doué.e.s et qui savent s’utiliser à bon escient autant que toi. Tu sais les conseiller de la manière la plus pertinente possible et qu’on se comprenne en fait, qu’on comprenne ce qu’on essaye de dire et faire ensemble. Je sais que c’est le plus important et d’ailleurs c’est pour ça que je trouve que la musique anglo-saxonne va plus loin la plupart du temps.
C’est qu’en fait les gens qui drivent les projets, ce sont des bons sélecteurs. Ils arrivent à se dire : je vais travailler avec telle et telle personne parce que toi, tu fais trop bien ça, et toi, tu fais trop bien ça. En fait, ils font un peu le travail que font les labels en France. Les labels sont des factures extérieures au processus. Ils sont justes financeurs. C’est con mais je pense à Kanye sur Yeezus. Il invoque un crew de gens qui après, tous et toutes, font des carrières de zinzins.
LFB : Même sur celui d’avant, quand il va chercher Bon Iver pour faire un morceau.
Alexis Delong : Ce truc-là vient, je pense, d’un truc très précis. C’est qu’en France, on grandit avec le concept de l’exception culturelle française, où du coup, le geste artistique est un truc précieux. Il faut que ce soit référencé. Il faut qu’on comprenne pourquoi on fait ci, pourquoi on fait ça, pourquoi on est légitime, pourquoi on est illégitime.
À s’accaparer telle ou telle esthétique, qu’elle soit genre mainstream ou niche. Les pays anglo-saxons, notamment les Etats-Unis, ont une culture trop récente pour faire référence à ça. Et du coup, vu que leur culture est basée sur le melting pot, n’ont pas du tout de problème à dire : je vais faire du R&B mélangé avec de la country.
LFB : Oui, tu te retrouves avec du Lil Nas X ou du Beyoncé.
Alexis Delong : Ou dire : je suis The Weeknd, mais je veux que Oneohtrix Point Never fasse mes synthés sur tel ou tel morceau ou des textures. Je suis un des plus gros artistes de pop mais je prends une personne qui appartient vraiment très, très fort au monde de l’indé. Il n’y a pas un moment où probablement un DA va dire que c’est une décision audacieuse et tu peux y réfléchir à deux fois parce que peut-être que tu vas perdre ton audience. En fait non.
Et du coup, ça fait des gestuels qui sont tous le temps sincères. Et la sincérité, c’est ce qui maximise le pouvoir cathartique d’une musique. Vraiment, les gens ne sont pas teubés. Ils savent quand on essaie de leur vendre un truc tout fait. Typiquement, Swag II. Ça ne marche pas. Ça ne marche pas parce qu’en fait, ça se voit que c’est Justin Bieber qui a fait un caprice, en voulant faire un disque de Dijon et McGee. Ça ne prend pas même si c’est bien fait mais ce n’est pas le vrai truc.
LFB : Typiquement Dijon qui va faire des sons avec Bon Iver aussi, des mélanges que nous en France on n’oserait pas.
Alexis Delong : Ouais, en plus le pire c’est qu’il y en a plein des décisions comme ça qui arrivent parce que ni le public, ni les artistes, ni les producteurs ne sont teubés. Par contre le grand capital, il t’empêche de prendre un paquet de décisions parce que quoi qu’il arrive, on est un petit pays d’un point de vue diffusion. Et donc, c’est plus dangereux de prendre des décisions bizarres d’un point de vue financier.
LFB : Mais ça avance quand même. Enfin, typiquement, c’est un peu facile parce qu’elles ont du succès toutes les deux. Mais quand tu mets Solann et Yoa ensemble, quand tu regardes à la base, tu ne te dis pas que ça va matcher sur un morceau.
Alexis Delong : Oh, quand même. Moi, j’avoue que ça me paraissait logique.
LFB : Mais encore une fois, c’est qu’humainement aussi, il y a ce truc de discours commun et de choses comme ça.
Alexis Delong : Ouais. Et puis même, ce sont deux artistes qui ont un univers qui leur est propre d’un point de vue d’écriture, de la signature vocale. Ça, c’est très important. Ça permet de faire un feat où c’est bien. Comme Disiz & Theodora. C’est très clair. Chacun a son truc et le morceau est vraiment bien pour ça. C’est des gens et ça match. Que ce soit pour Disiz & Theodora ou pour Yoa & Solann, tous et toutes ont des signatures sonores très particulières. Le blend ne fait pas passer un devant l’autre. C’est juste : ok, nos univers se mélangent très bien. En fait, c’est le meilleur moyen de faire des bêtes de pop-song dans les petits indicateurs de chacun.
Crédit photos : Cédric Oberlin