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Arielle Soucy : "Cet album touche beaucoup à l'essence de ce que je veux faire : me réapproprier des choses"

Au printemps dernier, Arielle Soucy a sorti Passages, un deuxième album folk un brin expérimental. Entre influences classiques et jazz, elle y explore un folk plus libre, presque progressif. Enregistré en grande partie live, l'album navigue entre lumière et noirceur, entre foi et désenchantement, à l'image des passages qu'elle traverse elle-même. La Face B l'a rencontrée pour parler de composition, de musique sacrée désacralisée, et de ce qui l'attend pour la suite.
La Face B : Ton deuxième album s'appelle Passages. Comment tu décrirais le passage entre ton premier album et celui-ci ?
Arielle Soucy : C'est difficile de décrire ça, parce que tous mes albums c'est un travail de longue haleine, de choses qui se chevauchent. Mais quand même, il y a eu des vagues d'inspiration et de composition. Je pense que je voulais quelque chose de plus expérimental pour cet album, parce que sur mon premier album, j'ai légèrement utilisé la formule de mon EP précédent qui était une espèce de formule gagnante. Et là, je me suis dit que je n'allais pas refaire la même chose parce que je pense que ça aurait commencé à être plate.
J'ai réalisé de plus en plus qu'il y avait beaucoup de musique que j'écoutais à la maison qui était du live, de quoi être très vivant à un moment donné. Il y a vraiment des albums très produits que j'adore, don't get me wrong, mais je pense que ce qui m'attirait, c'était quelque chose de plus organique, de plus jazz. Je voulais aussi pousser le côté un peu plus expressif, essayer de mettre ça dans du folk, qui est souvent assez carré. Je pense que j'avais une vision folk, free folk.
Il y a eu plein de passages, il y en a eu mille. J'avais le goût d'aller vers quelque chose d'un peu plus métaphysique, c'était comme mon petit mood à ce moment-là, avec quelque chose d'un peu plus spirituel, peu importe ce que ça signifie.

La Face B : Tu disais justement que le folk parfois, c'est très carré. D'où vient cette envie d'avoir quelque chose de moins régulier autant dans les textes que dans la musique ?
Arielle Soucy : Je pense que c'est quelque chose que j'aime dans la musique, il y a quasiment un côté prog. J'aime le casse-tête. Je trouve que l'intérêt de la musique, c'est de créer une structure qui a quelque chose de simple et de compréhensible, et c'est mon trip de trouver la bonne balance entre quelque chose de très compréhensible et universel, mais d'ajouter une twist, de pousser un peu plus loin, d'être peut-être un peu plus geek.
L'exemple parfait, ce serait les Beatles : c'est simple leurs chansons, mais ce n'est pas simple quand tu t'y attardes. Et j'aime le jeu d'essayer de prendre un poème que je trouve beau et de le faire basculer dans une chanson. J'aime ce jeu-là, de faire des modifications en essayant de trouver la forme qui l'honore le mieux. Pour moi, c'est ça la musique, c'est de jouer avec les formes.
La Face B : L'album, tu l'as enregistré live. Est-ce que les arrangements ont été pré-écrits, ou est-ce que ça s'est fait directement en studio ?
Arielle Soucy : On a fait quelques arrangements, mais ce n'est pas tout live, il y a des overdubs de voix et tout, mais, la contrebasse, la guitare, et moi qui chante, tout ça a été enregistrée live. On a fait quelques répétitions, mais je ne voulais pas jinxer ça. Il y a certaines chansons où on ajoutait quelque chose sur le coup, il y a eu de la magie, on a fait des paris. Il y a des affaires qui sont apparues qui n'étaient pas là en amont et les choses se sont souvent transformées.
Par exemple, je suis allée chercher Marcus Lowry (guitariste, pianiste, harmoniumiste) qui a un background un peu jazz, donc il improvisait des affaires et c'était vraiment cool parce que ça sonnait vraiment bien, c'était le fun de trouver des trucs. Ça a vraiment joué pendant l'enregistrement de l'album, j'ai vraiment adoré tout ça.
La Face B : Les musiciens et musiciennes sur l'album, est-ce que tu jouais déjà live avec eux ?
Arielle Soucy : Non, je suis allée les chercher. Je voulais une contrebasse, j'adore ça, ça fait tellement plus de sens qu'une basse normale et le côté jazz, j'aimais ça, je voulais vraiment ce feutré-là. Je connaissais une fille et je voulais que ce soit une femme ; il n'y en a pas mille à Montréal, et Sophie Brubacher est vraiment bonne donc je suis allée la chercher. Marcus, j'avais juste entendu son album et j'ai adoré comment il jouait de la guitare, tout simplement, je me suis dit « je veux ça ». Je savais qu'il jouait avec plein de gens, je savais qu'il était bon, j'avais de bons feelings.
La Face B : Je me demandais : il y a une espèce de suite logique dans l'album. Est-ce que la tracklist était pré-établie avant de partir, ou pas du tout ?
Arielle Soucy : Une suite logique, c'est quoi que tu vois ?
La Face B : L'orgue au début, l'orgue à la fin... Même dans les sujets évoqués et la couleur musicale, on a l'impression que tu alternes entre quelque chose de sombre et quelque chose de plus lumineux au fil de l'album. Ça se peut ?
Arielle Soucy : Ouais, ça, c'était un peu une idée que j'avais d'évoquer cette espèce de swing entre l'obscurité et la lumière, le désespoir. J'avais l'impression que j'étais dans une période où j'étais souvent ballottée entre les deux, et je pense que c'était juste un pattern que j'ai reconnu, c'est un peu quétaine en un sens, ce sont des thèmes qui reviennent souvent dans la musique, mais bon. Pour vrai, ce n'était pas facile de faire ce travail-là. On n'avait pas de setlist, c'était un gros casse-tête, mais je pense que c'était un bon pacing au final.

La Face B : Tu parles de jazz, de folk, mais il y a aussi une grosse influence classique dans cet album, avec Vaughan Williams, avec Arvo Pärt. Tu parlais de l'ADN que tu avais fais pour La Face B avant l'entrevue où tu avais cité Actus Tragicus de Bach. Ça te vient d'où cette envie de croiser la musique savante et la chanson ?
Arielle Soucy : En fait, au départ, le projet c'était d'écrire une cantate parce que j'étais obsédée par les cantates. Mais ce n'est pas ça qui est arrivé, je voulais faire une sorte de poème lyrique... J'avais des projets de grandeur, mais après ça, c'est devenu plus des sortes de collages de plein d'affaires. Je ne suis pas une compositrice qui fait des cantates (si je voulais, je pourrais mais ce n'est pas ça que j'ai fait). En fait, j'ai étudié en composition, mais j'ai pas fini mes études parce que j'ai fait un album à la place, dans la vraie vie. C'est pour ça qu'il y a un côté un peu plus geek ; certaines pièces, comme celle inspirée d'Arvo Pärt, c'était un devoir à la base puis ça s'est finalement retrouvé sur l'album.
Mais je pense que j'ai une espèce d'obsession, des fois, de vouloir ramasser les affaires que j'aime et les mettre ensemble. Je ne veux pas m'ancrer dans un seul style, je veux faire quelque chose de nouveau, c'est mon trip, c'est le but de créer, d'essayer des choses et c'est ça que j'aime chez d'autres artistes, même si en chanson, on ne réinvente jamais vraiment la roue.
La Face B : Mais après, c'est peut-être par la démarche, le fait d'enregistrer en live, de citer du Vaughan Williams, d'écrire de la musique sur des poèmes d'autres, que ta propre identité musicale se définit ?
Arielle Soucy : Oui, je pense que j'avais voulu ça, c'est un truc vraiment important dans mon processus : je veux rendre accès à des choses super riches, qui ne sont pas nécessairement connues de tous. Ça m'a toujours un peu dérangée, l'enclave de la musique classique ; je ne me suis jamais sentie tant à l'aise là-dedans, toutes les conventions et tout, je trouvais ça même plate. Mais c'est trop beau pour ne pas s'en inspirer, donc j'essaie un peu de désacraliser cette affaire-là.
J'ai chanté dans des églises, dans des messes. On dirait que j'avais le goût de l'amener dans un cadre plus populaire, voir ce que ça allait faire. Mon spectacle tournait un peu autour de ça aussi, le côté un peu liturgique, la musique sacrée, c'était vraiment une de mes grandes inspirations. D'être exposée à ça, je me disais : "câline, c'est donc ben beau". Peu de gens écoutent ça d'habitude, c'est un peu oublié, un peu délaissé, parce qu'au Québec on est assez dédaigneux de la religion, mais c'est de la belle musique et ça revient vraiment à la mode, je ne suis pas la seule à revenir vers ça. Cet album touche beaucoup à l'essence de ce que je veux faire : me réapproprier des choses.
Je trippe sur des artistes qui sont vraiment bons pour prendre des vieilles affaires et en faire quelque chose de nouveau, genre Cédric Dind-Lavoie. C'est tellement post-moderne, tellement enrichissant, ça mène à une autre perspective. C'est le genre d'affaire qui me fait triper, c'est ça que je veux faire.
La Face B : Il y a aussi le fait de lier toute cette complexité à des textes qui parlent de choses ultra-universelles, c'est peut-être aussi comme ça que tu rends le tout plus accessible.
Arielle Soucy : Oui, c'était des exercices que je faisais en me demandant : "Qu'est-ce que ça fait si je prends une mélodie de Bach qui parle de Dieu en allemand, à laquelle personne ne relate vraiment, et que je mets quelque chose de plus actuel, ou de la musique francophone, quelque chose de plus franco, plus accessible ?" J'aimerais ça, un jour, faire la parfaite chanson classique en français, mais je ne l'ai pas encore faite (rires).
La Face B : Tu as déjà ce que tu veux faire pour le prochain album ?
Arielle Soucy : J'ai des idées, mais je vais moins aller dans le classique pour le prochain. Je veux faire quelque chose d'analogue, genre avec un tape track cassette. Je suis partie là-dessus, je n'ai pas encore commencé, mais j'ai des idées de chansons qui vont un peu plus vers une espèce de pop, même si ça le sera pas. J'ai le goût d'essayer d'autres trucs, le côté classique, il va se retrouver dedans, mais je pense que ça va être moins centré autour de ça pour le prochain. Mais who knows ? J'ai plein de petits débuts de tounes, mais rien n'est concrétisé en ce moment.
La Face B :Dernière question : si tu devais recommander, en ce moment, un artiste, un film et un livre, ce serait lesquels ?
Arielle Soucy : Écoute, je ne sais pas pourquoi, mais le premier artiste qui m'est venu en tête, c'est Jacques. C'est le premier qui m'est venu en tête, mais je pourrais en nommer d'autres. Un autre artiste que j'aime vraiment, qui est un peu dans mon vibe, un peu liturgie-chanson, ce serait Suzanne Sundfør, elle vient de sortir une chanson, c'est magnifique.
Un de mes livres préférés, en anglais, c'est Parable of the Sower d'Octavia Butler. C'est excellent, un peu post-apocalyptique, écrit par une auteure afro-américaine, il y a quelque chose d'assez spirituel là-dedans, même si c'est un peu la fin du monde. C'est vraiment prenant, les descriptions sont incroyables, je ne me suis jamais autant reconnue dans des descriptions. Il y a un peu de clairvoyance là-dedans, ce sont des thèmes qui me parlent ; mon prochain album va beaucoup tourner autour de ce genre de thèmes.
Pour un film, récemment j'ai vraiment aimé Le Rayon vert, d'Éric Rohmer. Il y en a plein d'autres que j'aime, mais celui-là, je trouve ça vraiment cool, je n'avais jamais vu un film qui mettait autant en lumière ce que c'est de se sentir seule, isolée, déprimée, sans vraiment savoir pourquoi. Des trucs complexes que tout le monde a vécus mais que personne n'assume. Il y a aussi ce truc de l'été, on sent le fameux « je veux aller là, mais il n'y a pas de plan, je me sens seule ». Je trouvais ça vraiment réaliste, c'était vraiment beau. La fin est un peu quétaine, mais oui, c'est bon.
Voilà, c'est ce qui m'est venu en tête.