Rencontre avec Aure pour son album Printemps

Avec Printemps, Aure signe un premier album qui stoppe la course du temps. Un album dans lequel on se plonge et qui fait disparaitre ce qui se passe autour de nous. On a eu le plaisir d’échanger avec la musicienne autour de ce premier projet. On a parlé des langues qui l’habitent, de guitare, de silence, d’ombres et de lumières.

LFB : Bonjour Aure, comment ça va ?

Aure : Ca va plutôt pas mal.

LFB : Tu es contente de la sortie de ton album ?

Aure  : Je suis contente qu’il existe enfin et de pouvoir démarrer la suite aussi

LFB : Quand tu as choisi le nom de l’album, tu savais que tu allais le sortir justement maintenant ?

Aure : Non, mais Tony (Vandenbogaerde de Mayway Records ndlr) disait qu’on allait le sortir au printemps et ça collait à peu près à notre temporalité. Donc, c’est bien tombé. Mais je n’ai pas choisi le nom parce qu’il sortait au printemps.

LFB : Il y a une histoire aussi derrière. Mais c’est marrant de sortir un album qui s’appelle Printemps le 20 mars.

Aure : Effectivement, plutôt que de le sortir le 20 février, on l’a sorti le 20 mars. On voulait le sortir à peu près dans ces mois-là.

LFB : J’aime beaucoup la pochette de l’album. Je trouve qu’il y a un côté très album de folk classique des années 70. Et la couleur de la pochette, il y a aussi ce côté un peu bleu gris qui rappelle le printemps et cette idée de changement qui traverse un peu l’album.

Aure  : C’était un peu ça. En fait, je la voyais plus quand on a travaillé avec Johanna, la photographe, quand on a parlé de la pochette, l’idée, c’était un peu de créer un personnage. Pour moi, ça m’évoquait aussi des pochettes de chansons mexicaines des années 50. Et en fait, on s’était inspiré de pochettes où il y a souvent une courbe de guitare comme ça. Et finalement, c’est marrant parce que la photo qu’on a choisie dans la séance photo, c’est une photo qui rappelle plus quelque chose d’un peu anglo-saxon ou un peu rétro. Je trouvais qu’il y avait quelque chose de ce mélange pour moi dans cette image. Donc un peu de culture, un peu d’époque. Et effectivement, complètement, le bleu, c’est une toile que j’ai peinte, qu’on a mise derrière, et c’est un peu me balader avec ce fond de bleu.

LFB : Il y a aussi le choix du costume qui est important.

Aure  : Pareil, il y a un petit côté costume de Mariachi pour moi. Le côté blanc avec chemise noire et en même temps, c’est une veste qui est assez stricte. Il y avait une petite fleur. Je trouvais cette veste et je me suis dit qu’elle collait bien. Je ne voulais pas quelque chose de trop littéral avec le printemps, de trop fleuri, mais j’aimais bien cette espèce d’ambiguïté entre quelque chose de strict et une petite fleur sur la veste.

LFB : C’est marrant parce que le côté strictement littéral, sur le printemps et sur tous les thèmes, tu le retrouves plus dans le clip qui accompagne le morceau Beginning qui accompagne la sortie de l’album. J’ai l’impression que cette extension-là sur cet espèce de court-métrage raconte beaucoup des thématiques de l’album aussi.

Aure : Oui, complètement.

LFB : C’est intéressant parce qu’effectivement on faisait une blague sur le fait de sortir l’album au printemps mais j’ai l’impression que le nom est choisi parce que l’album parle beaucoup de fins et de recommencements perpétuels.

Aure  : Exactement. En fait, l’album, j’avais plusieurs noms en tête. Les autres noms ne collaient pas. Mais dans l’idée, il y avait quelque chose de l’orage est passé, de The Beginning. Ce que j’aimais bien dans cette idée de printemps, c’est qu’il y a quelque chose de cyclique. Et c’est quelque chose qui revient. Même le mot printemps en français, il n’y a pas de pluriel, pas de singulier. C’est un moment où on peut éclore à nouveau. Il y a une éclosion. Les choses sont là dans l’hiver mais prêtes à éclore.

Et j’aimais bien cette idée de cycle et de quelque chose qui revient. Ce n’est pas un aboutissement, ce n’est pas un happy end complètement. C’est un moment de vie qui est comme ça. J’avais envie que ce soit quand même ça qui ressorte de l’album, même si je le vois plus comme une traversée. Il y a différents états qui sont exprimés, mais j’avais envie que ce soit le printemps qui en ressorte et cette idée d’éclosion. Après, il y a une petite anecdote aussi. Quand j’ai enregistré la bande, j’étais enceinte de mon premier enfant, qui est arrivé au printemps dernier. Il y avait quelque chose comme ça.

LFB : C’est intéressant parce que tu parles de cycle. Le premier et le dernier morceau sont aussi des cycles et des répétitions. Los pajaros parle de migration d’oiseaux et Le jour se lève parle d’un jour qui revient après avoir disparu. Il y a aussi cette idée-là dans l’album.

Aure : Oui, c’est une traversée. Il y a effectivement un peu un départ et une fin. Enfin non, j’ai du mal à dire le mot fin, c’est la fin de l’album, mais j’avais envie que le dernier morceau soit une ouverture.

LFB : Le jour se lève, ce n’est pas un hasard d’amener un morceau comme ça.

Aure  : Il y avait un petit côté, « c’est maintenant que ça démarre ». Pour moi, dans la symbolique de l’album, j’aime bien penser comme ça une sortie d’album aussi. Me dire que les chansons sont là, sont enregistrées, elles peuvent être écoutées et elles vont avoir leur vie. Et l’imaginaire de ceux qui vont l’entendre va aussi les faire vivre d’une autre façon. J’aime bien cette idée dans la création. Et d’ailleurs je trouve ça toujours assez difficile de finir quelque chose. Je trouve que la phase d’enregistrement n’est pas toujours évidente parce qu’il faut choisir. Mais ça aide aussi de se dire qu’il va y avoir une vie dans l’oreille des gens. Les morceaux vont vivre d’une autre façon en live. C’est vrai que je n’aime pas trop les choses trop arrêtées.

LFB : Comment tu as pensé l’arhitecture musicale de ton album ? Toi qui a été architecte.

Aure : C’est marrant parce qu’on me demande souvent s’il y a un lien entre les deux disciplines ? Et il y en a. Mais en fait, en musique, j’ai l’impression d’avoir très peu de moyens et de n’être que dans l’intuition, dans quelque chose de très sensible. Du coup, je n’ai pas l’impression de réfléchir tant que ça les choses. En fait, après coup, j’organise. Et l’album était un peu comme ça. J’avais signé avec un label et il fallait quand même faire un album.

Mais j’avais l’impression de ne rien avoir. A un moment, j’ai fait le tri dans tous mes petits enregistrements et c’est un peu apparu à moi. Je me suis aperçu que je racontais des choses. Mais ce n’était pas construit avant. C’était vraiment plein de choses, des improvisations et des choses qui sont venues. Je crois qu’au moment où j’ai fait le tri dans ces enregistrements, je me suis dit que ça allait s’appeler soit printemps soit the beginning. C’est ça l’histoire, mais je l’ai vu après l’avoir écrit.

LFB : Si on regarde ça, il y a un aussi un peu cette idée de renouvellement intime et d’accepter ton côté artistique que tu avais justement mis un peu en souterrain, que tu avais laissé de côté pour qu’il fleurisse plus tard.

Aure  : Oui, c’est sûr que pour moi tout ça est très lié. Mon EP, avec ce morceau, The Line, qui dit « Life’s not a straight line », c’était ça aussi. C’était s’autoriser à prendre des chemins de traverse, et c’est sûr que pour moi, le petit chemin de traverse de s’autorisait à faire de la musique… Et ensuite, cet album-là, oui, c’est complètement ça. C’est accepter un nouveau départ assez tardif pour moi dans un domaine que je connais pas du tout. Et c’est peut-être pour ça que j’aime pas non plus les débuts et les fins parce que pour moi, c’est aussi assez compliqué de savoir comment je continue.

J’ai été architecte toute ma vie donc ce n’est pas évident. Je ne suis pas que musicienne et si je ne suis que musicienne, je me sens un peu bancale. Donc comment faire en sorte que tous ces mondes-là existent ensemble? L’architecture et la musique, je ne sais pas encore exactement, mais c’est sûr que tout ce que j’ai fait en architecture, d’une façon, me nourrit quand même dans mon travail musical.

Et je pense qu’effectivement, il y a quand même une structure qui arrive à la fin, même si l’écriture est très spontanée. Il y a quand même un moment où les choses s’organisent. Je pense qu’il y a quelque chose qui vient de là. Mais cet album, pour moi, je pense que c’était remettre ensemble plein de parties de ma vie. C’était remettre ensemble aussi le fait d’avoir vécu à l’étranger, d’oser aussi faire un album comme ça en plusieurs langues. Parce qu’au début, on me disait souvent qu’il fallait choisir.

Si je choisissais, j’avais l’impression que ce n’était plus moi. Parce que j’avais ces influences-là. parce que… Quand cet album commençait à voir le jour, on travaillait avec Corentin, et que j’avais les douze morceaux de l’album, j’étais super heureuse de me dire, que ça, ça me ressemble. Peut-être qu’un jour, je ferais un album tout en français, parce qu’à ce moment-là, ce sera ça. Mais là, je pense qu’il y avait effectivement un besoin de mettre au même endroit plein de choses. Et de l’assumer.

LFB : Il n’y a rien de plus idéal qu’un premier album pour ça. Pour moi, Printemps, c’est un album qui est voué à ralentir la course du temps et les battements du cœur. Est-ce que c’est quelque chose qui te convient ?

Aure : Tout à fait. Je pense que dans ma façon de faire de la musique, il y a ça qui est hyper important.Et pour moi, c’était très important. Dans ma vie d’architecte, j’ai eu de plus en plus envie de faire de la musique. Ça m’a de plus en plus appelée parce que pour moi, la musique, telle que j’en avais besoin, c’était quelque chose comme ça, de très calme. Et du coup, c’est ça que je sais ou que j’ai envie de transmettre. J’ai envie que ce soit doux.

Et puis, je trouve qu’on est dans un monde avec beaucoup d’informations, on court un peu tout le temps, et pour moi c’est aussi ralentir un peu. Donner pas trop d’informations. Donc il y a aussi cette envie de ne pas trop surcharger les arrangements. Pour moi, c’est quelque chose dont j’ai envie, de laisser de la place, du silence.

De laisser les gens s’approprier. Et ça pour le coup dans mon travail d’architecte, c’était aussi très présent, de pas trop surcharger et de laisser de l’espace. Mais c’est vrai que plus j’ai avancé dans ma vie, plus j’avais besoin de ça, de cette chose douce. Et du coup, envie de le faire moi, puis envie de le partager.

LFB : C’est drôle car la première fois que j’ai lancé l’album, j’ai arrêté faire ce que je faisais à côté. Je me suis juste laissé porter par la musique. J’ai l’impression que l’album est aussi pensé comme ça. On parlait tout à l’heure de traversée mais j’ai l’impression que c’est une barque sur un océan de douceur et que c’est quelque chose qui est pensé pour faire du bien aux gens qui l’écoutent aussi.

Aure  : Ca me fait trop plaisir. J’avais fait un concert il y a deux ans dans une chapelle où quelqu’un m’avait dit à la fin du concert « est-ce que tu vas bien? » mais pas d’une façon très bienveillante. Et là, j’ai eu l’impression que pour lui, c’était un peu déverser ma tristesse. Et ce n’est pas du tout ça que j’ai envie de faire. Après c’est un peu fleur bleue mais effectivement, si quelqu’un me dit je me suis sentie bien ou que ça m’a fait du bien, je suis très heureuse avec ça.

Je trouve qu’il faut raconter un peu de tout. Je n’ai pas non plus envie de raconter que des choses heureuses, etc. Mais en tout cas, la finalité, chacun en fait ce qu’il veut. Mais je suis plutôt contente si quelqu’un me dit que ça m’a fait du bien que l’inverse.

LFB : Il n’y a rien d’agressif dans. Et on vit actuellement une époque qui est très agressive, où c’est celui qui crie le plus fort, celui qui fait le plus de bruit. Et je trouve que des albums comme ça sont nécessaires, parce que ça permet aussi de se poser un peu, d’écouter quelque chose. Même si je ne parle pas espagnol, donc je ne comprends pas certains morceaux.

Mais je trouve que ça n’a pas d’importance parce que ce qui est important, c’est l’émotion qui ressort des morceaux. Je trouve que l’album apporte de l’apaisement. On voit même dans la façon dont il est construit, il n’y a pas de grand bouleversement. C’est un album qui est nomade, qui avance.

Aure  : Tant mieux, c’est comme ça que je l’ai conçu. En tout cas, c’est de ça dont j’avais envie, que ce soit quelque chose de doux et sans grande démonstration. Qu’on puisse s’y installer un peu et observer. Il y a quelque chose aussi de l’observation. Quand j’écris, souvent, il faut que j’arrête, que j’observe, et je vois un peu ce qui vient. Il y a quelque chose d’un peu comme ça. Après, les gens en font ce qu’ils veulent. Mais en tout cas, il y a quand même une petite invitation à s’installer, à observer. Et au calme.

LFB : Même dans la façon de chanter, on est sur quelque chose qui est presque intime. De très rapproché, chuchoté presque sur certains morceaux. Je trouve qu’il y a la volonté de créer une intimité entre toi et la personne qui écoute ta musique. C’est intéressant parce que finalement, c’est un album qui est hors du temps parce que ce genre de musique, j’ai l’impression que même dans les thématiques de l’album, ce sont des choses qui sont faites pour traverser les époques.

Aure : Tant mieux si c’est comme ça. J’y pensais encore plus avec le premier EP mais c’est dans la continuité. Je pense que j’ai plus dû me battre au début et du coup après, c’était plus installé. Mais il y avait cette envie de faire quelque chose effectivement qui ne soit pas trop lié à une époque. Après la pochette est un peu rétro si on veut mais ce n’est pas mon intention. C’est plus de me dire quelque chose de très simple qui n’est pas rattaché. Je n’avais pas forcément de volonté que ce soit quelque chose d’aujourd’hui. Ce n’était pas la question.

LFB : Il n’y a pas de vecteur temporel particulier dans les morceaux. Parfois, dans l’écriture, on peut parler de choses qui rattachent à une époque et ce n’est pas le cas ici.

Aure  : Tant mieux, parce que ce n’est pas ça que je veux. Au contraire. Il y a beaucoup d’albums que j’aime bien où on ne sait pas trop. Et j’aime bien ça.

LFB : Et justement, ce qui est important aussi dans cet album-là, c’est qu’il est porté par différentes cultures et par différentes périodes que tu as traversées aussi. Je me demandais comment la langue s’impose à toi dans l’écriture ? Et est-ce que c’est important pour toi que l’espagnol, le français et l’anglais soient présents dans le même morceau?

Aure  : Alors le fait que de les mélanger, c’était plus une expérience. Sur Mi Corazon, j’avais envie de faire rimer Corazon avec personne. Et ce morceau-là, particulièrement, est né de cette envie-là. Et le morceau s’est déroulé autour. Mais à part celui-là, je pense que les langues s’imposent. Je ne me dis pas que là je vais écrire en espagnol. Et dès le début, la langue est là. J’ai essayé de traduire, mais ça ne marchait jamais. J’essaie, j’improvise quelque chose et puis à un moment, l’ambiance s’installe. Et en fait, les mots ont leur sonorité.

C’est ça que j’adore dans le fait d’écrire dans une langue ou dans l’autre. Le morceau A ti te tengo, par exemple, en espagnol. Je trouvais que ça marchait bien, sans faire vraiment exprès, mais il y a un côté un peu de percussion. Et le morceau raconte : Toi, je t’es, et aussi la rivière, et aussi le vent… En gros, j’ai perdu beaucoup de choses, mais j’ai encore. Mais les mots en français, ça ne sonne pas si bien. Le morceau est venu comme ça. Et souvent, c’est comme ça, ca démarre dans une langue et ça y reste. Et parfois, il y a des petits mélanges.

LFB : Et l’écriture influence aussi, finalement, la musicalité du morceau. J’ai l’impression que musicalement, ça ne va pas sonner pareil selon la langue que tu utilises.

Aure  : Mais pour moi, , ce n’est pas très conscient.. Après, je pense que oui, j’ai des imaginaires qui se réveillent un peu plus dans une langue que dans l’autre, mais ce n’est pas très conscient.

LFB : Ce qui est intéressant, c’est que cette façon d’écrire, de naviguer justement entre les langues, ça permet aussi à la personne qui l’écoute de créer des espèces de territoires imagés. De pousser l’imagination de la personne et de rattacher la musique à quelque chose qui n’a rien à voir avec ce qu’elle raconte. Les personnes, par exemple, au Mexique, qui vont écouter tes morceaux en français, vont s’imaginer quelque chose de complètement différent. Et inversement, nous, sur certains morceaux en espagnol, on va s’attarder sur d’autres choses dans la musique.

Aure  : Ça, ça me plaisait aussi. Quand j’ai commencé à faire vraiment de la musique, j’habitais à Mexico. De toute manière, je n’écrivais pas qu’en français, mais le fait d’écrire en plusieurs langues, je me disais qi’il y avait peut-être un morceau ou deux dont les paroles ne vont pas être complètement comprises. Mais il y aura quand même la musicalité qui sera là, et puis ils auront quand même compris le reste. Donc ça viendra dans un tout.

Ca me fait bizarre parfois parce que par exemple l’espagnol, j’oublie que tout le monde ne comprend pas. Et du coup hier, j’ai joué un morceau à des amis. En fait, je leur ai d’abord dit le texte en français. Quand j’ai joué Corriendo, j’ai d’abord dit le texte en français. Ils étaient étonnés parce qu’ils n’avaient pas compris. Ils avaient aimé le morceau d’une autre façon.

LFB : L’écoute est différente, en fait. Je trouve que ça contraint moins l’auditeur sur certaines choses, par rapport à des albums en français où c’est très poétique et très guidé, où tu peux moins divaguer.

Aure  : C’est vrai que j’aime bien cette idée-là aussi, de se dire que la personne qui écoute va faire sa propre histoire. Effectivement, ça revient à ce qu’on disait par rapport à l’architecture tout à l’heure, mais ne pas trop contraindre, ne pas trop dessiner. Quand je faisais de l’archi, j’ai bossé pour des gens sur des gros projets, mais sinon, pour moi, c’était plutôt de la rénovation. Mais je n’étais pas quelqu’un qui allait dessiner des choses très détaillées et qui allait mettre sa patte. J’avais envie de mettre deux, trois éléments et de me dire que la personne va être bien.

Et il va y avoir quand même suffisamment pour que ce ne soit pas rien, qu’il y ait quand même une élégance. Mais ça ne va pas être surchargé, la personne va pouvoir ajouter des choses et en faire son lieu. C’est vrai que dans ma façon d’imaginer de la musique, il y a un peu ça aussi. Ne pas tout dire, ce n’est pas grave si on n’a pas tout compris. Et même quand j’écris un morceau, souvent je me dis que j’ai envie que ce soit compris, mais pas forcément que ce soit évident, qu’il y ait plusieurs grilles de lecture possibles. En tout cas, de laisser une petite ouverture.

LFB : Pour moi, il y a un morceau qui ressort de l’album, qui est un peu à part et dont j’aimerais que tu me parles. Il est à part parce que c’est le seul morceau où il n’y a pas de guitare sur l’album. C’est La Nuit qui est un morceau en plus 100% en français et qui pour le coup est une sorte de court métrage je trouve et qui amène vers les derniers instants du disque. Et qui ouvre une porte différente.

Aure  : C’est marrant. Déjà c’est un morceau que j’ai écrit il y a un moment. Il est resté là depuis longtemps. Ce n’est pas un morceau que j’ai écrit complètement pendant l’album. On l’a retravaillé un peu avec Corentin. Mais du coup c’est un morceau que j’avais depuis longtemps et que j’avais du mal à faire exister complètement. A la base il était écrit à la guitare justement et on a travaillé au piano avec Corentin. Pour moi c’est là qu’il a trouvé un peu sa place. C’est un morceau un peu plus sombre aussi par rapport aux autres morceaux de l’album. Je pense que j’ai peut-être un peu plus de mal avec ça mais j’avais besoin que cette partielà, existe quand même.

L’album parle un peu d’une quête, mais une quête vers quelque chose. Ça démarre sur les oiseaux. En fait, le morceau Los pájaros parle des oiseaux. Et en fait, des oiseaux savent quel chemin prendre. Alors que nous, parfois, on est perdus. Et du coup, ce morceau La nuit, c’est un peu ça. En fait, tu es un peu perdue, mais pour le coup, c’est un morceau où t’es un peu enfermée. Tu n’es pas en train de trouver complètement le bon chemin.

C’est plus un morceau de destruction que les autres qui sont dans qui ont une volonté d’ouvrir vers quelque chose de plus positif. Pour moi, la part d’ombre pouvait avoir sa place un peu dans l’album. Donc c’est comme une petite ponctuation un peu plus sombre de quelque chose qui existait aussi. Mais c’est vrai que la finalité, c’est moins pour le printemps. Et en plus, c’est une chanson du passé. Je ne suis plus trop là-dedans. Je l’ai écrite il y a longtemps. L’ombre met en valeur la lumière aussi.

LFB : Ce n’est pas un hasard si elle s’appelle La nuit.

Aure : Oui. Et puis je pense que le fait qu’elle soit courte, c’est un peu ça aussi. Cette partie sombre peut exister, on peut la regarder, mais ne pas s’y attarder non plus trop longtemps.

LFB : Et puis ça ouvre sur trois morceaux qui sont plus lumineux.

Aure : Et puis c’est vrai que l’album, c’était un peu étrange parce qu’au final, le démarrage est plutôt doux. Même dans ce que ça raconte, c’est plutôt des choses positives. Il y a The Beginning et après, il y a une partie un petit peu plus sombre. Ce n’est pas forcément dans l’ordre, mais pour moi, ça fonctionnait comme ça.

LFB : Et justement, musicalement, je trouve qu’il y a un rapport très particulier à la guitare. Tu as travaillé avec d’autres personnes sur cet album. Est-ce que tu avais aussi cette volonté d’ouvrir ta musique justement à des sonorités différentes, ajouter des cordes, un peu de percussions ?

Aure  : J’avais envie d’expérimenter un peu plus. Après, mon premier EP, à la base, je voulais que ce ne soit qu’un guitare/voix. Mais là, j’avais envie quand même d’expérimenter deux, trois choses, de rajouter quelques ambiances. Je ne voulais pas que ce soit trop présent non plus. J’ai beaucoup aimé travailler avec Corentin parce que c’est quelqu’un très à l’écoute, très sensible et qui m’a proposé des choses. On a vraiment travaillé ensemble. On a cherché les sons, on a rajouté des petites choses, on a enlevé si on avait trop, et puis on y est allé. Il a compris mon envie d’y aller doucement. Après, moi, sur certains morceaux, les batteries, il m’a poussé un peu plus. Je me suis laissée convaincre sur certains aspects.

LFB : Oui, que ce soit sur l’EP ou là, tu es quand même avec des arrangeurs de haute qualité, qui t’aident dans ta musique. Ce sont des musiciens haut de gamme. Est-ce que tu as l’impression d’avoir de la chance d’avoir des gens qui te laissent suivre ta voix et sans imposer la vision qu’ils peuvent avoir.

Aure  : Oui, complètement. Pour moi, c’était très important de travailler avec quelqu’un comme ça qui serait à l’écoute, qui ne m’imposerait pas complètement sa vision, mais qui essaierait d’abord de comprendre et de la respecter. Corentin, on avait fait quelques live sessions ensemble et j’ai senti qu’on se comprenait. Du coup, je lui ai proposé. On a fait quelques essais et ça a fonctionné. C’était très important pour moi que les arrangements aussi, ils osent. Je sais que beaucoup de personnes aimeraient bien pouvoir travailler avec eux, donc j’ai eu la chance. Ils ont l’humilité de ne pas en faire trop non plus. Sur un morceau, ils peuvent dire de presque le laisser comme ça. Et ça, c’était super.

LFB : Si on prend le titre de ton dernier EP, qui est aussi ton nom sur ton compte Instagram, est-ce que justement, A Few Notes, ce n’est pas le manifeste évident de ta musique ?

A : Si, un petit peu. C’est pour ça qu’effectivement j’ai appelé mon EP comme ça et que c’est mon nom aussi parce qu’effectivement je me suis dit que ça resterait toujours. J’aime bien pouvoir faire des choses avec peu de moyens Et ça, c’est un peu pareil dans tous les domaines artistiques. J’ai aussi une attirance vers ça. Je suis souvent très touchée par une émotion créée par presque rien. Ça va souvent m’émouvoir autant, voire plus que quelque chose de virtuose, de spectaculaire. Donc effectivement, je le voyais comme un petit manifeste.

On peut faire des choses avec pas grand-chose. Après, pour moi, il y avait aussi au début un truc de faire moi avec mes moyens, mais ce n’est pas que ça. Il n’y a pas beaucoup de moyens. En musique, j’ai ma guitare, ma voix et l’intuition. Et ce n’est pas savant ce que je fais.

Mais en même temps, c’est ça qui m’intéresse, d’arriver à trouver l’émotion. Justement, quand on travaille des arrangements, s’il y a une piste où je me dis que c’est bien, mais que si on l’enlève, c’est bien aussi, je n’ai pas envie de la garder parce que ce qui me plaît, c’est vraiment l’émotion. Si on arrive à créer quelque chose avec peu, ça m’intéresse.

LFB : Et du coup, pour le live, tu fais comment ? Tu es toute seule sur scène ?

Aure  : Non, je vais être avec quelqu’un qui va m’accompagner clavier et basse. En octobre, j’ai joué aux Trois Baudets, claviers et basses aussi. Il y aura un violon là, pour le concert du 16 avril. Je pense qu’il y aura d’autres formes. Ce n’est pas forcément définitif. Là c’est aussi parce que pour l’instant, c’est plus simple de le faire à deux, mais c’est comme ça qu’on a résumé les choses. Et des voix qui chantent avec moi.

LFB : Si tu devais ranger dans une bibliothèque ton album à côté d’un livre, d’un film et d’un autre album, tu choisirais quoi ?

Aure  : Je pense Color Green de Sylvie Bayer et peut-être à un album de Chavela Vargas, une chanteuse mexicaine qui chante des choses très, très tristes et très belles. Et c’est marrant parce que Chavela Vargas, je ne le savais pas en fait, mais on parlait dans quelle émission, et en gros, elle disait qu’elle avait repris les standards mexicains, mais les guitares et tout, elle avait simplifié beaucoup de choses. Donc oui, je dirais peut-être entre ces deux artistes-là, j’aimerais bien être placée là.

Un film, ce qui me vient comme ça tout de suite, c’est Les ailes du désir de Wim Wenders. Il y a quelque chose d’un peu suspendu, d’un peu étrange. Il y a cette chose d’observation. Ils sont là, mais les gens ne les voient pas. Tout n’est pas montré. Il y a ces paysages urbains. C’est old school. Et un livre, ce qui me vient, c’est L’éloge de l’ombre. C’est un livre d’archives que j’avais lu quand j’étais étudiante et qui m’avait parlé de ce que justement, en architecture, tu penses toujours la lumière. Et en fait lui t’explique que pour penser la lumière, il faut penser l’ombre.

Crédit Photos : Félix Hureau–Parreira

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