CRC : Après la pluie, Pierre-Alexandre

Après la pluie et les larmes, il ne restait plus qu’à se présenter. CRC dévoile Pierre-Alexandre (Acte III), troisième chapitre d’une trilogie entamée en 2023. 

Le rap n’a peut-être jamais été aussi clivant que maintenant qu’il est devenu l’un des genres les plus écoutés de la planète. D’un côté les OG, qui regardent d’un œil méfiant un genre qui se développe, parfois un peu trop vite. De l’autre, ceux que cette nouveauté fait vibrer. La rançon du succès, en somme.

Il y en a un qui a parfaitement compris cette situation, et qui en a fait une force. Il s’appelle CRC. Ou Pierre-Alexandre.

Avant la pluie, il y a les nuages

Ça arrive doucement, mais sûrement. Et derrière la nouvelle vague bruxelloise, il y a des structures qui bossent dans l’ombre, et ce depuis un petit moment. Le collectif et label Jeune & Ambitieux (aussi connu sous le sigle J&A), fait partie de ceux-là. Avec le label Labrique (Swing, Primero,…) comme grand frère, ils forment ensemble l’un des écosystèmes les plus solides du rap belge du moment. Discrets, mais efficaces. Et c’est exactement dans cet environnement que CRC a posé ses premières pierres.

Car avant d’être seul sous les projecteurs, CRC c’est d’abord une histoire de cousins et de potes. En 2018, il rejoint en studio Alpha et Godson (son cousin) et NUPS3E prend forme. Au départ, il est plutôt de l’autre côté de la vitre, à la production. Mais la musique a cette façon de t’attraper par les épaules et de te pousser vers le micro. Le groupe sort Monochrome en février 2023, un premier projet qui confirme qu’on a affaire à trois artistes avec de vraies pattes, capables de s’exprimer ensemble sans se marcher dessus. Trois identités bien distinctes qui, mises bout à bout, forment quelque chose de cohérent et de sincère.

Une histoire en trois actes

Tout commence avec La Pluie (Acte I). Sorti en juin 2023, le projet pose les fondations de tout ce que va devenir CRC. C’est à ce moment que le Belge, qui jusque-là évoluait surtout en groupe avec NUPS3E, construit son identité. Un rap mélancolique, traversé par de la chanson française, du R&B et des touches afro qui vont le suivre jusqu’à aujourd’hui. Il peut alors développer son univers musical et visuel en solo et sans compromis, juste lui, sa plume et son couteau. On y retrouve des sujets comme la nostalgie, l’espoir et cette fameuse mélancolie qu’il arrive à travailler par les mots, et qui deviendra une ligne importante de son identité. La Pluie, comme un titre qui annonce déjà la météo intérieure de l’artiste, en deviendra même son surnom.

Puis en 2024 arrive déjà la deuxième partie. Pleurez! (Acte II) se révèle plus ambitieux, plus dense, avec neuf titres et une volonté de se dévoiler encore un peu plus. L’indice est dans le titre : ce nouveau chapitre de CRC parle d’émotion, et l’assume. Présenté parfois comme un « album-concept », le projet propose des textes plus sincères que son prédécesseur, et tisse un lien encore plus direct avec l’auditeur. Niveau musicalité, le style s’affirme : le rappeur métisse son rap parfois piquant avec la douceur de la chanson française, les pulsations du R&B et la rythmique afro, un mélange qu’il revendique de plus en plus comme son ADN musical, et qui en dit long sur ses racines et ses influences. Visuellement aussi, l’univers continue de se peaufiner, à l’image du clip du single JM Weston, qui offre une belle entrée dans son monde.

CRC a déjà fait un beau bout de chemin depuis 2023 et le premier acte. Il a pu défendre ses projets sur les scènes de Dour, du Grünt Festival, des Ardentes, il a rempli deux fois l’Ancienne Belgique, deux fois la Cigale… Une montée en puissance live qui n’est pas anodine quand on sait que l’Acte III arrive juste après. C’est aussi le moment où CRC choisit de s’appeler par son vrai nom et semble laisser tomber les alias. Pierre-Alexandre. Comme si, après avoir pleuré et affronté la pluie, il était temps d’enfin se présenter.

Cette foutue, mais belle nostalgie

Et enfin, et c’est tout l’objet de ce papier, Pierre-Alexandre (Acte III). Peut-être le projet le plus abouti de ce qu’on a cité jusqu’ici. CRC franchit ici un cap : c’est son projet le plus personnel, sans doute le plus courageux, et paradoxalement le plus ouvert musicalement. Là où les deux premiers actes posaient les fondations d’un univers, celui-ci l’habite pleinement.

Musicalement d’abord. Armand Tournier, petit architecte sonore de l’univers de CRC depuis L’Entracte, livre ici un travail remarquable. Les instrus sont propres, elles portent chacune une émotion sans jamais écraser le texte ni la voix. Et la palette s’est élargie : on reste dans l’ADN de CRC, rap, afro, chanson française, mais cette fois il y a de l’autotune glissé par-ci par-là, des synthés ultra travaillés, des titres portés par des trompettes… Une texture sonore qui prend encore plus de place. Chaque titre a sa propre couleur, et la joie s’y entremêle souvent avec des moments plus brutaux ou plus mélancoliques. CRC et Tournier ont construit quelque chose de cohérent sans jamais tomber dans la monotonie.

CRC ne s’entoure pas au hasard non plus. Les trois featurings de l’EP en disent autant sur lui que ses textes. ISHA sur Total 90, figure pivot du rap belge malgré son air de rookie, c’est presque un passage de témoin symbolique entre deux générations qui partagent la même vision du rap : personnelle, sincère, loin des postures. Camillusonly sur Baby, découvert sur insta et ultra niche, et dit quelque chose de l’état d’esprit de CRC : pas de featuring clinquant pour faire du chiffre, juste des gens qui ont quelque chose à raconter. Et puis Alpha sur Briller, le compère de NUPS3E, celui avec qui tout a commencé. Sur un morceau qui parle de famille et de tenir ensemble, l’appeler lui plutôt que n’importe qui d’autre, c’est un choix qui fait simplement sens.

« Il est où pierre-Ale…? »

L’EP s’ouvre sur une prière. « J’attendais que le ciel nous donne la paix. » CRC n’arrive pas en vainqueur, il arrive en chercheur. Le refrain hypnotique pose d’emblée la couleur du projet, pendant que le couplet dessine une enfance bruxelloise populaire avec une précision presque photographique : les vêtements trop grands hérités du grand frère, les Converse trouées, la peur de la police. Et ce pont parlé « la paix n’est pas un mot, c’est un comportement« , vient poser une sagesse simple et désarmante qui donne le ton de tout ce qui suit.

Puis la question tombe, comme une évidence : « Il est où Pierre-Ale- ? J’connais pas c’type. » CRC s’interroge lui-même, comme s’il ne se reconnaissait pas encore dans son propre prénom. La forme est presque enfantine, un refrain répété comme une comptine, mais le fond est lourd : la violence, le manque, la rupture. Ce décalage entre la légèreté apparente et la profondeur du propos, c’est une vraie signature d’écriture qu’on retrouvera tout au long du projet.

Et alors l’EP respire pour la première fois d’une nostalgie collective. CRC et ISHA convoquent une enfance bruxelloise partagée : les noms des catcheurs appris par cœur, le maillot du Real Madrid réclamé en faisant sa crise dans le magasin, l’Ünkut sur le dos comme une armure. Mais derrière les clins d’œil, les deuils s’infiltrent. La maladie d’un frère glissée entre deux lignes, une grand-mère du haut du bâtiment décédée, la mère qui cache sa tristesse… Et ce geste de lever les mains au ciel après un but, comme une prière adressée aux disparus. Une image posée là, presque en passant.

Et c’est bien ça, la question que pose ce genre d’écriture : entre deux vannes sur les catcheurs et le maillot du Real, glisser un deuil en une ligne, est-ce de la pudeur ou un thème qui n’a pas eu le temps de vraiment s’installer ? CRC choisit clairement la première option, quitte à ce que certains de ces instants méritent, à l’oreille, un peu plus d’espace pour vraiment atterrir.

Et alors, au milieu de tout ça, elle prend la parole. La maman de CRC, quelques secondes, une voix, et le prénom Pierre-Alexandre expliqué par celle qui l’a choisi. Sur le papier, ça pourrait sembler facile : l’interlude familiale, le geste attendu. Mais c’est pur, c’est vrai, c’est la beauté dans la simplicité. En laissant sa mère parler, CRC ne fait pas que raconter d’où vient son prénom, il montre d’où il vient, lui. Et soudainement, tout prend encore plus de sens : la pluie, les larmes, les cicatrices, et maintenant ce prénom prononcé par la voix qui l’a dit en premier.

La seconde moitié remonte doucement vers la lumière. Alpha à ses côtés, CRC lève les yeux vers l’avant : « j’vais pas rentrer si j’ai pas tout mis dans mes chansons« , la promesse d’un fils à sa mère. Mais l’EP ne se termine pas sur un triomphe. Il se termine sur un aveu. Celui de ses manquements, de ses absences, des gens qu’il a laissés derrière. « Encore désolé, pardon à tous, je suis un traître. » Et dans un troisième couplet, CRC évoque June, une petite fille disparue, avec une tendresse rare, avant de glisser cette ligne presque politique : « j’suis qu’un noir qui fait de la musique jugée par des blancs. » Vulnérabilité et conscience posées là, en même temps, sans fard. C’est exactement pour ça que ce projet est ultra efficace.

Reste une question, presque paradoxale : est-ce que cette trilogie en trois actes, aussi cohérente et maîtrisée soit-elle, n’aurait pas mérité de se condenser en un seul geste ? Un album unique, plus long, aurait peut-être permis un storytelling encore plus ample, un arc narratif capable de porter tous ces thèmes qui suivent cette trilogie : le deuil, la foi, la famille, la rupture, dans un seul souffle, avec d’autant plus de force et de visibilité. Mais c’est aussi ça, la cohérence de CRC : avoir pris le temps. Trois actes, trois années, trois étapes d’une même maturation, plutôt qu’un coup d’éclat unique. Et si Pierre-Alexandre (Acte III) referme peut-être la trilogie avec une telle justesse, c’est peut-être aussi parce qu’elle a eu l’intelligence de ne jamais se presser.

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