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Entretien Musique & Enfance #14 : Bertrand Belin

Dans notre esprit, l’enfance et la musique sont fortement liées, l’un nourrissant l’autre et inversement. Cet été, entre la France et le Québec, on est allé à la rencontre d’artistes qu’on affectionne pour discuter avec eux de leur rapport à la musique dans leur enfance et de l’enfance dans leur musique. Des conversations souvent intimes et qui débordent parfois. Pour ce nouveau rendez-vous, on a retrouvé Bertrand Belin lors du festival Beauregard.


La Face B : Est-ce que tu te souviens de tes premiers souvenirs musicaux ?

Bertrand Belin : Il y a plusieurs choses, je ne vais pas faire trop long. Il y avait 2-3 disques dans le salon, dans le meuble de la chaîne stéréo qui nous avaient été donnés quand on l’avait achetée.

Il y avait Jean-Michel Jarre, il y avait Le Boléro de Maurice Ravel. Ce sont 2 disques que j'ai entendu beaucoup le dimanche. Depuis ma chambre, avec mes frères, on entendait cette musique le dimanche matin.

C'est ma mère qui mettait ça, ou mon père. C'est un souvenir. J'ai toujours bien aimé, non pas la musique, mais les instruments.

A chaque fois que je voyais un instrument, ça me donnait envie de le toucher. Notamment la guitare, j'avais un intérêt pour la guitare très jeune.

LFB : Est-ce que tu as l'impression que la musique est toujours un élément qui a fait partie de ton existence ? Ou ça a pris plus d'importance à un moment ?

Bertrand Belin : Non, ça a toujours été très important, en particulier depuis l'âge de 12 ans, 13 ans. Avant, à la petite enfance, je me rappelle avoir voulu une guitare dès l'âge de 7-8 ans. Ça aurait pu en rester là, j'aurais oublié.

Mais à 12 ans, j'ai eu une guitare, et à partir de ce moment-là, ça a toujours été important.

LFB : Tu as appris la musique par toi-même, ou est-ce que tu as pris des cours ?

Bertrand Belin : Je n'ai pas pris de cours, mais j'ai appris avec les conseils des copains, avec la contribution des gens qui avaient une petite connaissance dans le domaine, qui peuvent toujours te donner un petit conseil.

Je n'ai pas pris de cours réellement, mais on n'apprend jamais véritablement tout seul non plus. J'ai fait ce que j'ai pu tout seul, mais j'ai fait des progrès, surtout à l'occasion de rencontres avec d'autres musiciennes et musiciens qui m'ont donné des choses, nourri.


LFB : Est-ce que tu as l'impression que cette façon d'apprendre la musique en dehors d'un carton un peu scolaire, c'est quelque chose qui t'a influencé dans ta propre création musicale ?

Bertrand Belin : Oui, bien sûr. D'une certaine façon, les manques théoriques, le système D m'a conduit à avoir une approche de la construction musicale certainement un peu contrainte, un peu malhabile, mais qui finit par faire une forme peut-être, je ne dirais pas unique, mais singulière. Peut-être, mais ça ne vaut pas comme règle, parce que quelle que soit l'éducation musicale qu'on a reçue, on peut être plus ou moins un créateur ou une créatrice intéressante.

LFB : Est-ce que cette singularité nourrit aussi ton texte ?

Bertrand Belin : Oui, je dirais que c'est assez proche, bien que je sois allé à l'école quand même. Je veux dire que je suis allé à l'école pour ce qui concerne l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. Donc j'ai en partage avec mes congénères une base commune, ce qui n'est pas le cas forcément dans la musique.

Mais par contre, oui, entre l'hésitation, la dimension de légitimité, toutes ces questions autour du langage font que tu t'approches, tu recules, tu fais autrement, tu fais différemment, tu ne veux pas entrer dans le cadre, parce que dans le cadre, tu ne seras pas bon.

Donc tu fais à côté, tu fais autre chose, tu essayes de faire une forme. Et de ce point de vue-là, je pense qu'en effet, le système D, ce qu'on appelle de temps en temps la dimension autodidacte, à laquelle j'ai du mal à donner toute sa valeur, parce qu'autodidacte, c'est quand même un peu radical.

On apprend toujours avec quelqu'un qui vient sur son chemin.

LFB : En termes de goûts musicaux, en tant que personne et aussi en tant que musicien, est-ce que tu as l'impression qu'ils se sont cristallisés à un moment dans ta vie ou c'est quelque chose qui continue d’évoluer ?

Bertrand Belin : Je pense qu'ils étaient beaucoup plus monolithiques et intransigeants lorsque j'étais adolescent, entre 15 et 25 ans. Entre 14 et 25 ans. Peut-être 25 ans, c'est un peu tard.

Pas une dizaine d'années, mais je dirais entre 15 et 22, 23 ans. Là, je faisais comme souvent à cette époque. En tout cas, les mélomanes étaient assignés à aimer ce type de choses.

Ça nous fondait en communauté avec les copains et les copines. On ne voulait pas sortir de cette esthétique. C'est très différent aujourd'hui et ça a été très différent pour moi dans la vie après.

À partir de cet âge-là, 22, 23, 24 ans, quand j'ai commencé à être musicien professionnel et à vivre de ça, j'ai rencontré des tas de gens qui m'ont ouvert à des tas de musiques différentes. J'ai gardé cette absence d'a priori sur la musique depuis.

LFB : Justement, cette idée de vivre à travers l'art, de vivre de ton art, c'est quelque chose qui s'est fixé en toi très jeune ou c'est quelque chose qui est arrivé plus tard ?

Bertrand Belin : C'est quelque chose qui n'est jamais arrivé. Je suis toujours stupéfait d'avoir cette chance de traverser l'existence, aidé par ma pratique de la musique. Ça, c'est quelque chose que je n'ai pas vu venir.

Certainement, j'ai produit beaucoup d'efforts pour que ça devienne possible, mais j'ai oublié ces efforts. J'avais l'impression que mes efforts, c'était de payer mon loyer. En fait, mes efforts, c'était de poursuivre à faire de la musique.

Et les deux étaient joints, finalement, parce que c'est ça qui me rendait la vie difficile. Les 10 premières années de vie à Paris, entre mes 17 et mes 30 ans, jusqu'à 40 ans, ça a été quand même pas mal de précarité, comme le connaissent beaucoup de musiciennes et de musiciens aujourd'hui encore, bien sûr. Si tu n'es pas, entre guillemets, bien né, ou si tu n'as pas les moyens d'avoir un logement pérenne, sans trop te préoccuper des conditions matérielles de l'existence où ça peut être un petit peu plus facile.

Ça ne veut pas dire beaucoup plus facile, mais un peu plus facile. Mais sinon, tu es quand même obligé de beaucoup négocier.


LFB : Justement, c'est intéressant, puisque toi, ta carrière, tu t'es ouvert à l'art dans sa globalité, puisque tu es acteur aussi, tu écris des livres. J’ai l'impression que c'est une volonté de faire vivre toute la culture aussi qui t'habite.

Bertrand Belin : Oui, ce n'est pas trop dans la culture comme espace définissable ou qui aurait des frontières, mais c'est plutôt dans l'échange, la communication. Communiquer entre nous par des modalités. Moi, c'est là que je peux un peu m'exprimer par des voies détournées dans des communications qui se forment, qui fleurissent dans des zones où il est permis, où il y a des possibilités pour faire autre chose, inventer, faire une poésie, faire une forme même plus étrange.

Là, je pense que c'est ma place, c'est là que je peux faire quelque chose pour moi, éventuellement pour un ou deux congénères.

LFB : Et justement, dans ta création musicale, est-ce que tu laisses exister une part d'enfance et une certaine naïveté ?

Bertrand Belin : Oui, bien sûr. Oui, naïveté, bien sûr, jusqu'au ridicule. Il faut quand même voir qu'ils sont de véritables trésors.

La naïveté qui est une simplicité en carnaval, c'est ça la naïveté pour moi. C'est simple et remarquable. Oui, il faut tout essayer.

J'aime la langue qui prend en charge des concepts compliqués, qui peut se mettre dans tous ses états pour circonscrire une problématique. J'aime les écrivaines, les écrivains, les gens qui arrivent à bien penser, à bien dire ce qu'ils pensent. Mais j'aime aussi les scories, les dérapages, les monstres littéraires, les choses iconoclastes, les accidents.

Ça me porte autant que le reste. Il y a toujours un sens, il y a toujours... Je ne sais pas, ça me plaît.

LFB : Est-ce que tu as l'impression que c'est compliqué de garder cette espèce de pureté dans une industrie musicale qui est très adulte et qui apprend justement à broyer aussi ?

Bertrand Belin : Ce que tu entends par adulte, je ne suis pas sûr de bien comprendre, mais ce n'est pas l'adulte qui s'oppose à l'enfance. L'industrie du disque, je ne la trouve pas tellement adulte. Je la trouve au contraire assez capricieuse et enfantine.

LFB : Je parlais plus du côté business.

Bertrand Belin : À mon niveau, il n'y a pas de problème avec ça. Personne ne m'a jamais demandé de faire autrement. Non. C'est une bonne chose.

Mais ça, quand on est auteur-compositeur ou compositrice, c'est soit faire ou rien, de toute façon.

Donc, non, on ne m'a jamais demandé de faire autrement. C'est ma responsabilité, si ça tient ou si ça ne tient pas.

LFB : Si tu pouvais choisir un de tes morceaux pour présenter ta musique à un enfant, tu choisirais quel morceau ?

Bertrand Belin : Je dirais Sur le cul ou Oiseau. Les enfants, ils détectent des choses dans les chansons qu'ils sont les seuls à pouvoir détecter. Ça, j'aime bien ça.

J'avais rencontré un enfant avec ses parents qui lui aimait bien une chanson qui s'appelait La Chaleur. Il ne se rappelait jamais du titre. Il demandait à ses parents de lui mettre le chauffage.

Et il le disait comme ça. Le chauffaze. Ça, ça m'avait vraiment touché, j'avais bien aimé ça.

LFB : Et justement, si un enfant vient te voir et qu'il te dit qu'il a envie d'être musicien, qu'est-ce que tu lui conseillerais ? Qu'est-ce que tu lui dirais ?

Bertrand Belin : Je lui conseillerais de pratiquer la musique, de choisir un instrument et de comprendre que les qualités humaines interpersonnelles, la gentillesse avec ses copains et ses copines, l'intelligence qu'il va mettre dans ses relations amicales et l'attention portée aux autres l'aideront beaucoup à arriver au bout de ses rêves.

Crédit Photos : David Tabary



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