Bibi Club : « on avait envie de faire résonner l’energie du live dans l’album »

Avec Amaro, Bibi Club signe un album puissant et intense, habité par la mort mais porté par un désir de vivre plus puissant que tout. On a longuement échangé avec Adèle et Nicolas autour de l’album. Un entretien que l’on vous invite à découvrir avant de les retrouver aux Francos de Montréal samedi puis à La Route du Rock au mois d’août.

La Face B : Hello Bibi Club, comment ça va ? Comment se passe la tournée ?

Nicolas : Ça va, ça va bien. Je pense qu’on part en tournée maintenant, compte tenu des circonstances du monde en ce moment, sans attente. Je pense que c’est la façon de bien survivre en tournée. Puis on a vraiment été, en général, jusqu’à maintenant, agréablement surpris des gens qui viennent aux concerts, parce que c’est un défi maintenant d’amener des gens dans les salles.

Les gens, surtout au UK, sont vraiment affectés par la guerre en Ukraine, mais maintenant aussi la guerre en Iran, ça a vraiment un impact, surtout chez les plus jeunes financièrement. Donc, on était assez surpris en Angleterre qu’il y ait des gens au concert qui étaient excités à l’idée de nous voir.

Puis des fois, il y a des gens qui ne connaissent pas nécessairement la musique. Oui, je sens qu’on construit une petite communauté, puis ça, c’est vraiment touchant.

LFB : Le club qui grandit.

Nicolas : Oui, c’est ce qui nous garde sains physiquement et mentalement.

LFB : Oui, c’est compliqué en ce moment, je pense. Avant de parler de l’album, je voudrais parler des derniers concerts de la tournée, avant l’album, où, je vous avais vus. Sur Feu de garde, j’avais l’impression que ça laissait transparaître un son un peu plus lourd, presque industriel, quelque chose de très violent par moment. Et je me demandais si cette recherche sonore dans le live, elle avait une influence, justement, sur Amaro après.

Adèle : Oui, je pense que ça en a eu une, forcément, oui. À force de performer dans différents contextes, toujours un peu à la recherche de notre langage musical. Je sens que depuis plusieurs années, on est toujours en recherche, finalement, de cette identité artistique.

J’ai l’impression qu’en prenant des risques dans la performance live, on a trouvé cette espèce de niche qui nous fait du bien, qui nous énergise. Puis je pense qu’on avait envie de faire résonner cette espèce d’énergie-là dans l’enregistrement, aussi.

Nicolas : D’une certaine façon, c’est comme si on était encouragé à être nous-mêmes, à ne pas s’excuser d’être qui on est, finalement. Puis ça nous donne le goût d’aller même peut-être plus loin à chaque fois. On se rend compte que ce son-là qu’on a construit avec les années, ça résonne bien chez les gens.

Souvent, des gens viennent nous parler après le concert et ça les a touchés. Il y a des moments, des rencontres qui sont vraiment marquantes avec certaines personnes du public qui nous encouragent. On dirait que ça fait sens, soudainement, ce qu’on fait. Donc on l’a transporté dans l’enregistrement.

LFB : Il y a un côté très abrasif, très sec, moins doux que ce qu’il y a pu avoir sur les deux premiers albums, qui a été transposé sur l’album.

Nicolas : Même pour parler de l’album en studio, on travaille vraiment celui-là particulièrement, juste Adèle et moi en huis clos presque, à part pour deux collaborations puis le mix à la fin. Mais on se disait souvent que les chansons devaient avoir un son terreux. On devait le sentir. Comme quand tu écoutes la musique, tu devais sentir que tu avais de la terre dans la bouche. C’est un peu notre exemple. Il fallait que ça soit dans le corps, en fait, pour vraiment bien le vivre. Puis c’était ça le but, finalement, d’avoir le côté grain, granuleux du son.

LFB : J’ai l’impression que ça a influencé aussi les visuels, puisque justement, les photos de presse sont aussi des photos dans des forêts, avec les pieds nus. Et même la pochette de l’album, qui suit pour moi une trajectoire de journée, encore une fois. Là, on est clairement dans la nuit, on est quelque chose de beaucoup plus sombre et marqué, en fait, je trouve.

Adèle : C’est issu de ces émotions-là que l’on a ressenties aussi, de l’inspiration de cet album. Ca part de deux morts accidentelles, donc deux morts subites, deux chocs. Je ne pense pas qu’on allait aller dans le bonbon et le rose. On avait besoin d’aller vers quelque chose de plus transcendantale, d’aller toujours vers le côté humain de la vie. Je pense que depuis le tout début, c’est ce qui nous transporte, c’est ce qui nous accompagne. Le côté humain, l’humilité… Autant dans les sons que dans les couleurs, on est dans quelque chose d’un petit peu plus sous la terre.

Nicolas : Je pense que c’est un album qui parle du deuil, entre autres choses, mais je pense que c’est la ligne mince entre la vie et la mort, le désir de vivre, aussi avec le fait qu’on sait qu’on va mourir un jour.

Pour nous, il y avait un aspect thérapeutique, mais je pense qu’on essayait de le rendre plus grand que nous, puis que ça amène des gens qui vivent toutes sortes d’émotions, que ça peut être une transition de vie, de sentir qu’il y a tout le temps de la lumière, finalement, qui nous guide. Puis c’est très dansant comme musique.

Il y a quelque chose qui est un peu comme danser dans des vieilles ruines. Un peu même à la limite rendre hommage aux gens qu’on a perdus. Mais oui, puis pour la pochette, pour revenir à ce que tu disais tantôt, on a travaillé avec la même artiste qui a fait les autres albums, Mégane Voghell. Elle a été extrêmement inspirée sur celui-là. Elle a fait plein d’encres, comme des petites toiles, inspirées par chacune des chansons. Il y en a une, c’est la mère et l’enfant. Une, c’est comme La bête en colère.

Le personnage d’Amaro qu’on s’est inventé. Tout ça elle l’a créé un peu en parallèle au moment où on faisait l’album. La personne qui a fait le graphisme de la pochette l’a un peu conceptualisé comme si c’était une fenêtre sur un monde. Mégane est très fan de Donjons et Dragons. C’est une maître du jeux depuis des années. Elle a des quêtes qui durent des 4-5 ans. Je pense que pour elle, elle voyait l’album dans sa tête et le visuel comme une quête, comme une map sur laquelle tu te promènes, qui est un monde en soi. Nous, ça nous a inspirés. Encore une fois, on est encouragés à plus plonger. Puis on est chanceux d’être entourés par des gens qui nous encouragent à aller plus loin finalement, qui embarquent en fait, qui foncent avec nous.

LFB : C’est marrant parce que moi, je le vois aussi. Comme tu dis, Amaro, c’est un album, mais c’est aussi un personnage. J’ai l’impression que cet album-là, c’est vraiment le voyage d’Amaro à travers le deuil, à travers la vie et la mort. Il part de quelque chose de très sombre vers une lumière, parce que le dernier morceau est très apaisé, comme si après avoir traversé tout un tas d’émotions, il avait besoin de se reposer aussi.

Adèle : La quête a été longue (rires).

Nicolas : Je pense qu’on le voyait aussi. C’est vrai que le dernier morceau, on le voyait aussi comme un peu peut-être ouvrir sur le monde.

Les paroles sont super simples. Je pense que pour nous, elles résonnent parce qu’on sait pourquoi on dit ces choses-là. Quand on l’a fait entendre à d’autres gens, les paroles de corps qui tombent, tout ça, évoquaient quelque chose d’un peu plus large, comme le Génocide en Palestine par exemple. Puis on trouvait ça intéressant d’inclure cet aspect-là, qu’on n’est pas dans notre petite cuisine chez nous, on est ouvert sur le monde.

LFB : En soi, c’est ça. Il y a un sens caché aussi dans l’album, malgré tout, qui est beaucoup plus politique et beaucoup plus global.

Nicolas : On essaie de s’impliquer comme on peut. C’est difficile, mais c’est inévitable en ce moment. En tout cas, selon nous, c’est inévitable. On essaie de s’impliquer le plus possible puis de dénoncer ce qu’on doit dénoncer. C’est un drôle de monde en ce moment. Au Québec, il y a Patrick Bruel qui s’en vient jouer. Il vient encore d’être annoncé. Il va à l’Olympia de Montréal. (les concerts ont depuis été annulés ndlr). Il y a encore des tas de femmes qui l’ont dénoncé pour agressions sexuelles. On dirait qu’ils s’en sortent quand même, ces gens-là. Il faut quand même à un moment donné les arrêter.

LFB : Ce qui est intéressant dans l’album, c’est qu’effectivement, le chemin de l’intime et le chemin de l’universel, du petit et du grand, sont très parallèles dans ce que vous racontez.

Nicolas : C’est vrai. Je ne l’avais pas vu comme ça, mais oui.

Adèle : Oui, c’est intéressant que tu l’exprimes comme ça. Partir de ses propres expériences puis permettre aux gens de s’approprier. On est un peu comme dans la quête d’Amaro ou dans une game de Donjons & dragons. Comme un peu des paladins (rires).

LFB : Mais il y a un côté très médiéval dans l’album et ses sonorités.

Adèle : Ce qui nous a peut-être permis d’assumer ce côté-là qu’on a, dû peut-être aussi à nos passées de musique métal, qui font partie de notre ADN musical. Je pense que dans ce cas-ci, quand on est arrivé, on a enregistré à un studio à Montréal. Le premier jour, on entre dans le studio et il y avait un clavecin. C’est rare qu’il y ait des clavecins dans les studios. On était très excités de ça. C’est très difficile à accorder.

Nicolas : Il n’était pas en très bon état.

Adèle : Non, il n’était pas en très bon état. Mais c’était tellement inspirant d’entendre cette sonorité-là. On s’est dit qu’il faut en mettre sur l’album. Ça vient créer cette espèce d’intemporalité aussi. Le retour à l’ancien, mais en le faisant sonner comme nous on a envie de le faire sonner.

Nicolas : On est dans un temps un peu médiéval en ce moment.

Adèle : C’est très barbare.

Nicolas : Les très riches dominent tout. L’espace se crée de plus en plus. On est inspirés aussi. Adèle avait pris des photos. On est allé à un moment en tournée à Angers. Il y a un château à Angers. On avait une journée off et on n’avait rien à faire. On est allé traîner dans le château. Dans le château, il y a des tapisseries de l’Apocalypse. Ça nous avait vraiment parlé. Ça a inspiré beaucoup la pochette aussi. Il y a des paroles de l’album, c’est presque les titres de certaines de ces tapisseries.

Je pense que de voir les mots, c’est comme La bête en colère. Juste de voir ça, on se dit qu’on peut aussi enlever des mots. Ça devient plus évocateur. On essaie d’expliquer. Ça permet aux gens de combler le vide plutôt que de tout expliquer.

Adèle : La force d’une image aussi.

LFB : Il y a beaucoup ça dans l’album. Il y a des idées de mantra aussi. Il y a quand même un mantra qui guide l’album, qui réapparaît. Le « je veux aimer, je veux vivre », il est partout en français et en anglais. C’est la colonne vertébrale, j’ai l’impression, de l’album. Cette idée-là.

Adèle : Oui, c’est une idée si simple. C’est une espèce de mantra, comme tu dis, et une idée tellement fondamentale, un concept tellement fondamental. On est tellement étourdi par les gens, par la vie autour de nous.

Je pense que c’est encore là peut-être un petit clin d’œil aussi à quelque chose qu’on a abordé aussi dans les albums précédents peut-être. Le mantra, comme tu le nommes, c’est aussi peut-être un outil pour préserver notre santé mentale. Une espèce de façon d’adresser cette fragilité, cette balance très très difficile à entretenir. Donc le mantra qui vient rassurer finalement, qui fait du bien.

Nicolas : La dernière fois, peut-être qu’on s’est vus en personne, c’était ici, peut-être au Grand Mix, je sais plus, peut-être au Point Ephémère. On s’était vus ici, puis nous, le lendemain, on est allés jouer à Lorient, et le lendemain, on a appris le décès d’un de nos meilleurs amis que beaucoup de gens à Montréal connaissaient, mais quand même, nous, c’était vraiment une personne marquante dans notre vie.

On le côtoyait souvent, on soupait ensemble. C’est vraiment quelqu’un qui nous faisait du bien, à nous deux. Je me souviens que pendant cette tournée-là, ça a été quand même difficile de faire les concerts, mais il y a un côté qui est un peu fou dans les concerts où tu peux aussi vivre tes émotions, donc ça fait du bien aussi en même temps de jouer, puis tu peux être triste, puis les gens, ça leur fait du bien aussi. Il y a comme un échange qui fait du bien. Puis je me souviens, dans tous les concerts, j’imaginais tout le temps…

On a une chanson qu’on ne fait pas cette tournée-ci, mais qui s’appelle Jean-René, qui parle de quelqu’un que moi, j’ai perdu, mais à tous les concerts, j’imaginais notre ami et Jean-René, les deux ensemble. Quand on fait le début de la chanson, on se regardait, Adèle et moi, face à face, puis je les imaginais tout le temps, les deux dans le coin, qui nous regardaient et qui étaient avec nous. Puis ce mantra-là, Adèle, « Je veux aimer, je veux vivre », dans une des chansons, qui s’appelle Cérémonie, elle dit « Je vais aimer, je vais vivre ».

J’ai l’impression que c’est un peu comme ça, on leur disait, à ces gens-là « Vous êtes en paix, on va continuer. » Puis un peu, on vous transporte avec nous, vous marchez à côté de nous, on ne sait pas, on vous laisse aller, mais à une certaine limite, grâce à vous, on va continuer à vivre puis à aimer.

LFB : C’est intéressant, parce que Jean-René, c’est un morceau que j’aime beaucoup. Au niveau de la thématique, je l’avais beaucoup rattaché à cet album-là, comme si c’était vraiment une ouverture, parce que ce n’est pas un morceau très connu de Bibi Club, mais effectivement, c’est un morceau qui est très important, et dans l’intensité aussi, qui se rapproche beaucoup de cet album-là, je trouve.

Nicolas : Oui, c’est vrai, vraiment.

LFB : Je vais reprendre le fil de l’album musicalement. Je ne sais pas si je me trompe, mais pour moi, les deux premiers albums commençaient quasiment sur la même note, et un peu de la même manière.

Là, j’ai l’impression qu’avec Infinité, il y a un côté un peu plus tranché, et un peu plus de l’urgence de vivre qui s’impacte musicalement. Je me demandais si vous l’aviez pensé comme ça. Les autres commençaient un peu dans une espèce de… pas de torpeur, mais quelque chose de très… doux. Ce qui n’est pas le cas-là, en fait. On est vraiment direct dans l’action.

Nicolas : Le train part.

Adèle : C’est un peu comme l’ouverture d’un opéra. Donc, on nous expose les thèmes dans la première.

Nicolas : L’intention et les thèmes.

Adèle : Oui, donc c’est un peu ça, cette chanson-là. On présente ce que ça va être, finalement.

Nicolas : Oui, c’est vrai. Peut-être à l’écriture de la chanson, on ne savait pas encore que ça allait être la première, mais c’est vraiment venu sous le sens assez rapidement que c’était comme l’ouverture. Surtout qu’Adèle déclame des mots, elle expose des tableaux, c’est très imagé. Il y a quelque chose qui part petit qui devient très vaste, mais très émotif en même temps. Je pense que ça fait du sens, ce que tu dis.

LFB : C’est un peu la suite de la Shloshlo et de la marche du clip.

Nicolas : Oui, c’est ça.

LFB : C’est cette balade qui continue, en fait, et qui est aussi un appel à la communauté, encore une fois. On a besoin de marcher, d’avancer, de continuer coûte que coûte.

Adèle : On est ensemble.

Nicolas : Oui, mais c’est drôle ce que notre amie qui a fait la pochette, Mégane, je me souviens qu’on écrivait cette chanson-là, elle étudiait à ce moment là en psycho. Elle nous avait envoyé un truc qui lui faisait penser à nos paroles ou qui était juste une énumération de besoins primaires qu’on n’avait jamais réalisé. Mais ça nous avait inspiré pour cette chanson-là de faire, ah oui, on a mangé, dormi, remarché.On dirait que c’est comme, on aime souvent ces trucs-là, qu’est-ce qu’on a besoin pour être bien.

LFB : Oui, c’est ça, c’est nourrir le corps et nourrir l’âme, en fait, ce qui permet d’avancer. Oui, mais c’est intéressant parce que j’ai l’impression que l’album, je ne sais pas si ça a été pensé comme ça, mais par les voyages, il est très cadré.

Il y a des morceaux comme Styx, Cérémonie ou La bête en colère qui sont là pour un peu marquer les étapes, pour marquer une histoire, en fait et que La bête en colère, c’est un peu une fausse fin à l’album, je trouve, un truc qui s’éteint avant de repartir.

Adèle : C’est vrai. Cérémonie, oui, Le Styx, oui. Peut-être que du fait qu’elles soient un peu plus instrumentales que les autres aussi, peut-être que justement ça permet un peu plus l’introspection à ces moments-là qui sont plus marqués.

Le Styx, par exemple, j’imaginais vraiment notre ami qui est décédé sur une barque flottant vers, sur le fleuve du Styx, cette espèce de passage-là vers la mort, cette espèce de dernière étape, puis ça faisait du sens aussi que ça soit instrumental pour nous, de pouvoir l’observer sans parler.

Nicolas : Oui, puis c’est vrai que c’est quelque chose, comme La bête en colère a quelque chose de, plus presque vieille chanson, comment c’est écrit, puis on dirait que c’est comme si c’était presque folklorique d’une certaine façon.

Mais oui, je pense qu’on avait peut-être, je ne sais pas à quel point on lui a pensé d’avance, mais c’est comme si les chansons, c’est un peu comme on construit un puzzle, puis les chansons se mettent à se répondre les unes aux autres, puis par elles-mêmes nous informer de la direction à prendre, donc ce n’était pas non plus si compliqué de faire une séquence d’album, de penser peut-être qu’on avait une chanson de plus qu’on n’a pas mis ou quelque chose comme ça, mais il y avait, je trouve qu’une fois qu’on avait ces chansons-là ensemble, ça faisait du sens, c’était comme une chanson de plus, et ça débalançait le tout finalement, oui.

LFB : Mais Cérémonie est très chargée émotionnellement aussi.

Nicolas : C’est le rituel, c’est le rituel.

LFB : Mais c’est intéressant, parce que même, justement, je sens qu’il se termine, mais qu’il ne se termine pas vraiment, qu’il laisse continuer sur la suite. Enfin, je trouve qu’il y a, comme tu dis, il y a quelque chose de très fluide dans la façon dont l’album se construit.

Nicolas : Oui. Je pense qu’il y avait des chansons qui avaient d’autres parties. On dirait qu’à un moment donné, c’était comme assez simple. C’est vraiment un album qui était simple, malgré la charge émotive que l’album portait. C’était un album qui faisait du bien à faire.

Adèle : Oui. C’est clair.

Nicolas : Finalement, puis qui faisait du bien bizarrement à tout le monde autour, c’est comme la personne qui a la pochette, celle qui a fait les encres, tout ça. On dirait que tout le monde était bien de travailler sur ce projet-là, puis ça, c’est comme l’idéal. Finalement, c’est l’idéal. Quand même, les collaboratrices et collaborateurs sont comblés, sont inspirés, sont heureux, se sentent libres. C’est l’ultime.

LFB : Oui, c’est la thérapie par l’art.

Adèle : Oui. Puis la preuve aussi que la mort peut faire du bien aussi. Je pense que c’est d’avoir eu cette espèce de collaboration-là puis ce processus-là où chaque collaboratrice, collaborateur avançait en parallèle sur un même projet, puis d’adresser le thème de la mort ensemble, d’en parler, de passer au travers de ce que ça nous fait, tout ça.

Puis au final, c’est ça, ça nous rapproche. Il y a ce tabou autour de la mort dans notre culture aussi. C’est ça, c’est d’être capable de le nommer. Comme tu disais, Nico, il y a énormément de lumière au travers d’une situation comme ça. Des gens qui se rencontrent. Des émotions qui se partagent.

Adèle : Oui, des nouvelles rencontres. Vraiment.

LFB : Mais c’est pour ça aussi qu’il y a, je trouve, énormément de références médiévales, mythologiques, des choses, des époques où justement la mort faisait tellement partie du quotidien qu’elle apparaissait un peu partout aussi.

Nicolas : C’est vrai. Oui, oui, complètement. Je n’y avais pas pensé. Puis dans plusieurs pays et cultures, c’est un truc du quotidien finalement.

Adèle : Oui, c’est vrai. C’est même une fête dans plusieurs communautés. Oui, on fête la mort.

LFB : Mais puisqu’on parlait de créativité thérapeutique, est-ce que c’est aussi un album qui vous a apaisé d’une certaine colère et d’un certain sentiment d’injustice justement par rapport aux événements qui se sont passés ?

Adèle : Je pense que j’ai trouvé de l’acceptation qu’il n’y a pas de logique en fait.Puis je pense que sur le coup, c’est ça les chocs que j’ai ressentis. Je pense que j’en traîne encore un peu aujourd’hui, mais au-delà de ça, j’ai envie d’accepter que la vie, la mort ne font aucun sens.

Je ne peux pas faire de calcul sur ce qui va se passer et je ne peux pas prédire le futur. On peut contrôler le présent, nos relations ou nos choix. Puis j’aime bien penser que d’avoir enregistré cet album, d’avoir composé ces chansons, m’ont permis un sentiment de sérénité face à ce qui est arrivé.

Nicolas : Ça fait du sens.

LFB : Parce qu’il y a une vraie urgence dans l’album. C’est un album qui est traversé par tout un tas d’émotions et j’ai l’impression qu’il y avait, tu en parlais au début, cette sensation aussi qu’il fallait qu’il y ait un impact physique. Que le corps de la personne qui écoute la musique puisse aussi s’exprimer à travers la musique.

Nicolas : Oui, mais c’est un truc qui nous arrive quand même quelques fois en concert où des gens viennent nous dire qu’ils ont bougé. Je me souviens d’une fois, on avait joué à Oxford puis ça m’avait marqué. Une personne était venue nous voir puis elle nous avait dit « Je ne danse jamais dans la vie, je ne bouge pas. »

C’était quelqu’un clairement qui n’était pas nécessairement si confortable avec son propre corps puis qui disait « Je n’ai pas pu m’empêcher de bouger sur la musique. » Je trouve ça touchant de voir que ça… Que la musique peut faire ça, peut nous faire sentir libre, même si c’est l’espace d’un moment parce que cette porte-là qui s’ouvre pendant 30 secondes pour quelqu’un, elle va lui servir dans plein d’autres places dans sa vie puis on dirait que soudainement, ça fait du sens de s’asseoir dans un van puis aller se promener, d’aller en studio ensemble.

On dirait que tout se met à faire du sens. Il y a quelque chose qui est vraiment dans la rencontre de l’autre avec la musique. Puis souvent, avec la musique, ça nous a amenés dans des communautés aussi qui sont plus marginalisées puis tout ça. Puis il y a quelque chose que tu te sens utile, finalement, de faire du bien aux autres aussi ou de leur permettre par eux-mêmes d’ouvrir une porte. Ce n’est même pas la musique. C’est juste ce soir-là ou à l’écoute d’un album, ça a ouvert quelque chose pour eux puis on n’a rien à voir là-dedans sinon de créer un événement par un album.

LFB : Il y a quelque chose de presque chamanique, en fait.

Nicolas : Complètement.

LFB : Vous êtes des chamans, en fait.

Nicolas : Oui, surtout Adèle. Selon Télérama, Adèle, on dit qu’elle est chamane. (rires)

Adèle : Ils ont dit que je ferais office de chamane.

LFB : Tu fais de la fumée.

Adèle : Oui, la sauge.

Je trouve ça très positif de sentir que le moment, que le spectacle qu’on présente peut amener dans des zones nouvelles pour certaines personnes et leur donner cette liberté de ressentir, peu importe ce qu’elles ou ils ont envie de ressentir, mais d’ouvrir cette porte-là, la porte de l’émotion.

LFB : Et justement, est-ce que vous aviez envie de faire un set à chaque fois très resserré de ne pas dépasser un certain temps pour justement garder l’intensité et cette volonté d’expérience ?

Adèle : C’est un peu l’idée.

Nicolas : Autant pour l’album que pour les concerts, je pense qu’il y a quelque chose cette fois-ci qui nous fait du bien. Il y a tellement de brouhaha autour. Les gens n’ont pas besoin de fenêtres. Moi, je pense ou que je raconte d’où que la chanson vienne. Ils sont assez intelligents pour se faire leurs propres opinions ou peut-être même m’informer moi-même de ce qu’est la chanson, une chose à laquelle je n’ai même pas pensé et je fais « Oh my God, je pensais à ça et je ne l’avais pas vue ».

Adèle : On est là pour jouer.

Nicolas : Oui, on est là pour faire de la musique, garder une certaine humilité et se concentrer nous sur la musique et ça nous permet aussi dans toutes les circonstances que l’album soit mal reçu, que le concert il n’y a plus de gens. Ultimement, c’est ça qu’on peut contrôler du moins d’une certaine façon et c’est ça qui nous reste et qui nous garde aussi, nous, vivants et nous-mêmes aussi.

LFB : Justement, quand on a une discographie qui grandit, comment réfléchir à la setlist ? Qu’est-ce qu’on choisit comme morceau? Est-ce que vous avez l’impression qu’il y a des morceaux qu’il faut absolument jouer et d’autres qui sont moins nécessaires, par exemple ?

Adèle : Oui. Des fois, c’est assez clair qu’un morceau…Mais tu vois, dans le cas d’Amaro, on les joue pratiquement tous en fait.

Nicolas : Il y en a qui étaient plus difficiles à intégrer qu’on a réussi à intégrer. C’est un échange entre nous et le public parce que si on joue un morceau qu’on n’a pas le goût de jouer à des gens, on ne leur rend pas service. En même temps, si on leur joue des pièces qu’ils ne veulent pas entendre, ce n’est pas mieux. Donc, il y a quelque chose où c’est vraiment organique. Mais non, ça n’a pas été si compliqué. Mais je pense qu’il y a des morceaux qui prennent une pause puis ils reviendront peut-être plus tard puis on verra.

Oui, ça s’est fait naturellement construire un set qui fait du sens avec cet univers-là. Puis on est chanceux, on travaille avec une personne Flavie Lemay qui fait des éclairages et de la vidéo puis Charles-David Dubé qui fait notre son puis on a vraiment travaillé les quatre ensemble. La sœur d’Adèle, Joséphine, je pourrais même t’envoyer si t’es curieux, mais elle a fait, en cours de route pendant qu’on faisait l’album, elle nous a accompagnés puis elle a fait un genre de cahier dramaturgique.

Elle a un background en arts visuels, elle est commissaire, mais elle a aussi accompagné des gens sur des productions théâtrales, puis ça nous a vraiment, on a fait une discussion avec elle, puis après elle, elle a essayé de faire des liens entre certaines des pièces, des œuvres d’art, des concepts, tout ça. On dirait que tout ça, c’est comme si tout le monde, que ce soit la personne qui a pris les photos, la personne qui fait la vidéo live, tout le monde est dans le même univers. C’est comme une colle qui prend tout ensemble.

Donc, ça nous permet d’être peut-être plus solide avec nos choix aussi. Si on se dit, ah, telle pièce fait plus de sens live, on est capable de défendre pour nous-mêmes pourquoi on prend cette direction-là.

C’est parce qu’on trouve que ça fait du sens dans la dramaturgie, avec ce qu’on fait émotionnellement.

LFB : Parce qu’encore une fois, c’est le club qui s’agrandit. Même le fait d’avoir invité des gens sur l’album, ce n’est pas une coquetterie en fait.

Adèle : Non, c’est des rencontres marquantes, qui faisaient du sens sur ces chansons-là, ça c’est clair.

Nicolas : on a invité un ami qui habite à Paris, Dimitri, puis c’est vraiment une rencontre, mais pour nous, cette personne-là représentait cette fureur de vivre, puis c’est pour ça qu’on lui a demandé. C’était comme, ah oui, ça serait bien d’avoir, on imaginait comme un autre instrument, puis on dirait que finalement on imaginait lui, qui se présente sur la chanson. Même chose, on a eu une amie, Helena Deland, qui chante dans une chorale avec Adèle, puis on l’imaginait aussi avec sa voix, le thème de voix qu’elle a. C’est comme ça tombait, ça faisait du sens de l’avoir avec nous.

C’est des trucs qui ont pris dix minutes en studio, pif-paf, c’est fini. Je pense que notre autre collaborateur qui a vraiment aidé, c’est Seth Manchester, c’est la personne qui a mixé l’album, je pense qu’il l’a fait en une journée ou deux, en deux, trois journées, mais c’était très simple, parce que c’est comme s’il l’avait compris, il a respecté la direction, puis je pense que pour lui, ça lui a parlé l’aspect terreux.

On est arrivé avec des chansons déjà presque mixées, mais c’est comme si tout le monde a réussi à faire, à rendre la musique plus grande qu’elle était déjà, puis ça, c’est vraiment touchant aussi.

LFB : Est-ce que vous pensez déjà à la suite? Vous connaissant… Oui. (sourire)

Adèle : Oui, on est déjà en train de travailler des démos (rires). On adore être en studio ensemble. C’est vraiment un terrain de jeu. J’ai très hâte, j’ai très hâte de retourner en studio.

LFB : C’est ça, il y a l’impression qu’en fait, il y a cette créativité qui ne s’arrête jamais.

Nicolas : Oui, mais je pense que la vie est courte, puis il faut la vivre à fond. C’est ça qu’on fait, on fonce.

LFB : Si vous deviez placer Amaro dans une armoire, dans une bibliothèque, à côté d’un film, d’un livre et d’un autre album, vous choisiriez quoi ?

Nicolas : Moi, j’ai le film.

Adèle : Moi aussi, mais je pense qu’on a peut-être le même.

Nicolas : Ah, moi, j’ai un livre aussi, qu’elle a acheté.

Adèle : Mais tu peux donner tes réponses.

Nicolas : Non, non, vas-y. Je vais trouver d’autres.

Adèle : Le film, c’est… Le film Amadeus, de Milos Forman. Ce film-là, ça, c’est drôle, parce que pendant le processus, au moment de la conception de la pochette, Hugo Jeanson qui a fait le design graphique, nous a envoyé une photo du film, l’affiche du film. Puis là, on a… Avec les quatre, Mégane et Nico et moi, on s’est avoué, les quatre, qu’on adorait ce film-là depuis longtemps.

Puis là, c’était une espèce de révélation, parce qu’il y avait une espèce de cohérence avec ce que Hugo était en train de façonner. Donc oui, définitivement, Amadeus, c’est le film Amadeus. Tu peux nommer le livre ?

Nicolas : C’est un livre qui a inspiré les paroles de George Sand, qui est Le manifeste pour la forêt de Fontainebleau, qu’elle a écrit, qu’elle a trouvé par hasard dans un musée, puis ça l’a full inspiré. Dans la création de l’album, cette chanson-là, on savait pas trop quoi en faire avec les paroles, puis c’est comme si, en lisant ce livre-là, ça a ouvert une porte plus grande, justement. Peut-être on faisait un lien avec nos autres albums, parce que ça parle de la nature, de la force féministe.

Mais surtout, c’est ça, cette espèce encore-là de côté plus punk, d’aller à contre-courant, puis de défendre la forêt, puis aussi la conception de la forêt comme un lègue générationnel, finalement. Puis on aimait beaucoup cette image-là, parce que ça entrait dans le thème du deuil. La couverture du livre est magnifique, c’est comme un dessin de forêt. Puis l’album, tu penses à un album ?

Adèle : Bien, je cherche, mais… C’est bold un peu. L’album… Toxicity, de System of a Down (rires)

Nicolas : J’ai pas vu venir, mais c’est très bold. Oui. Pourquoi ? (rires)

Adèle : Bien, je peux expliquer, mais je peux aussi laisser les gens… C’est un album que j’ai écouté quand j’étais jeune, et en fait, c’est particulier, parce que dans les derniers mois, donc une fois que notre album a été sorti et tout, on a fait découvrir certaines des chansons de l’album à nos enfants à la maison. Ils adorent System of a Down. C’est la révélation des derniers mois à la maison.

Puis je sais pas, je suis retombée dans cette nostalgie de… Ça m’arrive souvent. Oui, bien c’est clair. Puis là, je sais pas, c’est comme si pendant des années, je refoulais.

Nicolas : Non, mais ça fait du sens, les tonalités, les genres…

Adèle : J’aime beaucoup, j’aime beaucoup ce groupe-là. Je les respecte beaucoup. Il y avait des petits liens à faire au niveau des tons, au niveau des gammes aussi, des tonalités, je ne sais plus.

Crédit Photos : David Tabary

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