Interviews
James Ford : “La musique touche à une forme de langage que les mots et les images ne peuvent pas atteindre”
VERSION ANGLAISE PLUS BAS / ENGLISH VERSION BELOW
Il y a quelques semaines, nous avons eu la chance de partir à la rencontre de l’un des producteurs les plus importants de notre génération : James Ellis Ford. À l’occasion de la sortie de son second album, Lost In Another World, nous avons pris le temps d’échanger longuement avec lui. Retour sur cette riche et forte rencontre, où l’on parle du pouvoir salvateur de la musique et du langage qui en émane, de l’importance des aspérités en art, ou encore de la nécessité de s’ennuyer, plus souvent.

La Face B : J’aimerais commencer par parler de la manière dont ce disque a vu le jour. À quel moment as-tu commencé à sentir que ça devenait vraiment un album, plutôt qu’un simple assemblage de fragments ou une sorte de carnet intime ?
James Ellis Ford : Alors, on m’a diagnostiqué une leucémie à Noël 2024-2025, et j’ai eu quatre cures de chimiothérapie. Avant ça, il y a eu une longue période pendant laquelle j’étais en attente du diagnostic, etc. Et en bref, quand tu fais une chimiothérapie, il y a une période pendant laquelle tu reçois les médicaments, puis une période après où ton système immunitaire tombe à zéro et où tu deviens très vulnérable aux virus et aux bactéries. Du coup, on te garde essentiellement dans une chambre isolée. Ça s’appelle la neutropénie.
La deuxième fois, je ne suis pas tombé malade et je suis en quelque sorte sorti de cette période où, depuis Noël, j’étais malade. J’ai eu une période d’environ vingt jours, peut-être moins, quinze ou seize jours, où j’étais simplement seul dans une petite chambre. Tout était blanc, c’était l’hôpital. Quelques infirmières entraient et sortaient, ma femme venait me voir et, à part ça, rien.
Et j’ai simplement ressenti le besoin de faire quelque chose pour me sentir mieux, pour renouer avec le monde que je connaissais auparavant, celui où je faisais de la musique tout le temps.
Alors j’ai demandé à ma femme de m’apporter un ordinateur portable et un micro, et je me suis assis là, tous les jours pendant deux semaines, et j’ai fait tout l’album, du début à la fin, paroles comprises. Je l’envoyais à mes amis et à ma famille, à mon père, à Jas de SMD (James Anthony Shaw de Simian Mobile Disco, ndlr) et à quelques autres personnes, et je prenais en compte leurs réactions.
Mais en réalité, j’essayais surtout de me remonter le moral, de me sentir mieux et de me dire que j’allais m’en sortir. Il y a aussi quelques messages adressés à ma femme et à mon petit garçon. Et c’était à peu près tout, honnêtement, pour moi.
Puis, plus tard, pratiquement une fois la chimiothérapie terminée, je l’ai réécouté et j’en ai envoyé une bonne partie à mes managers, entre autres. Et ils m’ont dit : « Hé, il y a un album là-dedans. » J’ai alors organisé les morceaux dans un certain ordre et je l’ai envoyé à quelques labels, et voilà.
Ensuite, j’y suis presque retourné pour commencer à le retravailler, à ajouter des choses. Mais j’ai eu un peu peur, et j’ai décidé qu’il valait mieux le laisser comme ça : comme un document, presque, une photographie, le témoignage d’une période de ma vie, comme un journal intime. Puis j'ai demandé à quelqu’un d’autre de terminer le mixage, et c’était tout.
LFB : Est-ce que ça te semblait cohérent au fur et à mesure que tu le faisais, ou seulement après coup ?
JEF : D’une certaine manière, ça n’a jamais été aussi facile pour moi de faire de la musique, parce que j’avais simplement tout ça en tête, toutes ces choses auxquelles penser et sur lesquelles écrire. Et j’étais juste heureux de pouvoir le faire, d’être simplement dans le moment présent. Et j’imagine que c’était aussi une grande forme d’évasion : être dans ma petite bulle musicale, loin des résultats sanguins, des machines qui bipaient et de tout le reste. Et c’était merveilleux. J’ai adoré faire ça.
LFB : En tant que producteur ayant passé des années à façonner les albums des autres artistes, qu’est-ce qui change quand tu fais de la musique entièrement pour toi ?
JEF : Je pense que c’est plus difficile de faire de la musique tout seul. Quand je travaille sur la musique de quelqu’un d’autre, je peux facilement me dire : « Ah, voilà comment je changerais ça. C’est cette prise de voix qui est la meilleure. C’est cette interprétation qui fonctionne le mieux. Tu dois changer ça, ça et ça. » Tu vois, ce genre de choses.
Quand il s’agit de toi-même, tu es tellement à l’intérieur du truc qu’il est vraiment difficile de comprendre ce que c’est sur le moment. Donc la seule façon que j’ai trouvée pour dépasser ça, c’est simplement de faire le morceau, de me dire : « Bon, c’est suffisamment bien », et de le laisser comme ça. Puis, quelques semaines plus tard, de revenir dessus et de me dire : « Ah, celui-là est cool, et celui-là est nul. » Tu vois ce que je veux dire ? De fonctionner comme ça.
Donc, en quelque sorte, j’essaie de regarder ma propre musique comme si c’était celle de quelqu’un d’autre. Mais sur cet album, tout a été fait tellement rapidement que ce n’était pas vraiment un problème. C’était juste… tu sais, il n’y avait aucun filtre ni rien. C’était comme ça, et tout est sorti d’un seul coup.
Du coup, je n’avais pas les barrières mentales habituelles qu’on se met soi-même pour arriver à terminer les choses - le syndrome de l’imposteur ou quoi que ce soit d’autre. J’étais juste… je n’avais aucune limite, et je l’ai fait tel quel. Ce qui, je suppose, a été assez libérateur pour moi.
LFB : Tu as expliqué avoir travaillé de façon très instinctive sur ce disque, sans chercher à filtrer tes idées. Après des années passées à éditer et à peaufiner le travail des autres, est-ce que ça t’a demandé de lâcher prise et de faire confiance à ton instinct ?
JEF : Oui. Je trouve toujours ça difficile quand il s’agit de mon propre travail. Avec les albums des autres, encore une fois, j’ai confiance en moi. Mais quand c’est le tien… Tu sais, je ne pense pas que les gens aiment vraiment le son de leur propre voix, si ? Je ne sais pas. Moi, en tout cas, pas du tout. Et c’est un peu comme se regarder à la caméra ou s’entendre parler : c’est difficile de dépasser ça, honnêtement. Tu vois ce que je veux dire ? De se dire : « Ça mérite d’être entendu par les gens. »
Mais je ne sais pas, je pense que, peut-être parce que les circonstances étaient assez particulières, je n’ai pas vraiment eu à trop me poser la question. Là où j’en suis aujourd’hui, je pense que ce serait difficile d’écrire à nouveau de cette manière. Peut-être que non, finalement, mais je regarde les titres, ou j’écoute les paroles, ou même le simple fait d’avoir à en parler… Ça me fait presque un peu grimacer parce que c’est tellement direct et sans filtre.
Tu vois, je pense que naturellement, si je l’écrivais maintenant, j’essaierais d’y ajouter un peu plus de mystère. Ou peut-être que je n’écrirais tout simplement pas les mêmes choses. Mais à ce moment-là, c’était ce que j’avais envie de dire.
LFB : Et puisque tu as travaillé très rapidement sur cet album, est-ce que tu penses que cette expérience va t’amener, à l’avenir, à faire davantage confiance aux premières prises en tant que producteur ?
JEF : J’essaie déjà de le faire, en tout cas, comme méthode de travail, parce que je dis toujours que je travaille aussi vite que le projet me le permet. Certaines personnes ont un processus compliqué et lent, et il faut respecter ça. Mais même dans ces cas-là, ça peut parfois me rendre impatient, parce que je pense que l’analogie avec la photographie fonctionne assez bien pour moi.
J’ai l’impression que, si on le fait rapidement, on capture l’instant. Plus on passe de temps dessus, plus on est en train de le retoucher sur Photoshop etc, et finalement, on s’éloigne de son côté humain. Parce que l’instinct de chacun, c’est de vouloir rendre les choses meilleures, plus justes, plus en rythme.
Et en réalité, surtout dans le monde vers lequel on se dirige avec l’IA, je pense que les petits défauts les plus humains, les choses les plus brutes, sont justement celles qui ont le plus de valeur.
Donc oui, je pense que c’est toujours ça. Souvent, le chanteur va dire : « Oh non, je peux faire mieux que ça. » Mais moi, je me dis : « Attends, je me souviens que c’était génial. Gardons simplement celle-là et passons à la suite. »
LFB : Tu as fait cet album avec un matériel très limité, dans un seul et même environnement. Est-ce que ces contraintes t’ont finalement permis de mieux cerner ce qui était vraiment essentiel pour toi dans la création musicale ?
JEF : Oui, je pense que d’une certaine manière, c’était libérateur. Ça fait vingt ans que je collectionne des synthétiseurs, des compresseurs, des micros et tout un tas de trucs. J’ai une pièce entière remplie de tout ça chez moi, ce qui est génial, et j’en suis très reconnaissant. Mais tout à coup, faire un disque sans avoir accès à aucun de ces trucs, ça a été une révélation pour moi.
Ça m’a fait réaliser, même si, au fond, je le savais déjà, que ce n’est pas une question de matériel. Ce n’est pas : « Je ne peux pas terminer ce morceau si je n’ai pas le bon micro », etc. En fait, tout ça n’a pas vraiment d’importance. Enfin, bien sûr, ça a son importance, mais la chanson, l’intention, ce qu’il y a derrière, l’émotion, tout ça… Tu peux l’enregistrer avec n’importe quoi et, je pense, ça ne change pas vraiment les choses pour la personne qui écoute.
LFB : Donc ça t’a obligé à faire preuve d’une autre forme de créativité ?
JEF : Oui, à cent pour cent. Et même avec un simple ordinateur portable, tu peux faire énormément de choses. Du coup, je me suis contenté d’une sorte de banque de sons de boîte à rythmes et de synthés, du micro, et j’ai fait tout l’album comme ça.
Très souvent, quand on produit, je pense que ça consiste aussi à définir un processus. Et c’est quelque chose que je fais beaucoup pour les autres. Du genre : « Voilà ce qu’on va faire : on va vraiment capturer le son de la pièce et on va se limiter à ces instruments », ou bien : « Voilà, on va faire quelque chose de très électronique. » Tu vois ce que je veux dire ? C’est comme si tu définissais la manière dont le disque va sonner avant même d’avoir produit le moindre son.
Et c’est un peu ce qui m’est arrivé sur ce disque, sauf que, c’est l’univers qui m’a obligé à travailler comme ça. Je n’avais pas le choix. Et avec le recul, c’était une bonne chose.
LFB : Au final, est-ce que ces contraintes t’ont finalement plus libéré qu’elles ne t’ont frustré ?
JEF : C’était définitivement libérateur. Au point même où je me demande si, pour pouvoir écrire à nouveau, je ne vais pas avoir besoin de… Évidemment, je ne veux pas retomber malade, mais peut-être que l’isolement et les contraintes sont des choses qui m’aident davantage à créer que je ne le pensais.
LFB : Une chose qui ressort de ton processus, c’est la place importante qu’occupe l’ennui. Qu’est-ce que l’ennui permet de faire sur le plan créatif que l’inspiration ne permet pas ?
JEF : Je pense que l’ennui est extrêmement sous-estimé dans le monde moderne. Je ne pense pas que les gens s’ennuient autant qu’avant. Et je pense qu’il faut presque cultiver activement l’ennui, tu vois ? Là encore, c’est facile à dire, mais pas facile à faire.
Moi, je suis très mauvais pour ne pas regarder mon téléphone. J’ai un petit garçon, et il me dit : « Je m’ennuie. » Et je lui réponds : « Tant mieux. » Parce qu’en fait, on veut que tu t’ennuies. La raison, d’un point de vue neurologique, c’est que c’est à ce moment-là que le réseau du mode par défaut de ton cerveau s’active, et que tu peux accéder à la créativité d’une autre manière.
C’est pour ça que tu as des idées sous la douche. C’est pour ça que tu as des idées quand tu marches. Et c’est tellement facile d’être constamment stimulé par cette sorte de dopamine, à travers ton téléphone, en écoutant constamment quelque chose, ou quoi que ce soit d’autre.
À l’hôpital, je me suis énormément ennuyé, au point de me dire presque : « Putain, je vais devenir complètement dingue ici si je ne fais pas quelque chose. » Tu vois ? Et je pense que c’est extrêmement précieux.
LFB : Est-ce que ça a changé ta manière d’écouter ?
JEF : Je suppose que oui. Il y a souvent quelque chose, notamment dans la production et la musique, que j’appellerais un effet de zoom. Tu peux être complètement focalisé sur un tout petit élément, une version précise de quelque chose, un son ou une interprétation, et ça devient tout ton univers, au point de ne plus voir ce qu’il y a autour.
Je pense que l’une des qualités d’un producteur, c’est justement de savoir rester dans ce niveau de détail, puis prendre du recul et se demander : « Est-ce que tout ça en vaut vraiment la peine ? Ou est-ce qu’on ferait mieux de laisser tomber et d’essayer autre chose ? Où est-ce qu’on met notre énergie ? Est-ce vraiment là-dessus qu’on devrait se concentrer ? »
Il y a donc ce mouvement entre le gros plan et le plan large, et je pense que c’est une part très importante du fait de faire de la musique, ou de créer n’importe quoi.
Mais oui, j’imagine qu’à ce moment-là, j’étais très focalisé sur les détails des sons et tout ça, parce qu’évidemment, je travaillais entièrement au casque. Et je pense que tu ne fais pas la même musique au casque qu’en écoutant sur des enceintes très puissantes, par exemple. Tu fais forcément des choix différents.

LFB : Il y a par moments une luminosité et une immédiateté assez surprenantes sur le disque. Est-ce que c’était quelque chose que tu recherchais dès le départ, ou est-ce que c’est apparu naturellement ?
JEF : Je crois que j’ai moi-même été assez surpris, en le réécoutant, de voir à quel point certains morceaux étaient lumineux et légers. Mais je pense que je peux l’expliquer par le fait que j’essayais de me remonter le moral. J’ai fait un morceau assez dansant et quelques trucs qui sonnaient presque pop, en quelque sorte, pour essayer de me mettre de meilleure humeur.
Il y a aussi des morceaux plus sombres, davantage traversés par une sorte d’angoisse existentielle, mais je ne me suis pas vraiment, ni dans la musique ni dans ma tête, complu dans le désespoir. Je ne voulais pas m’y complaire, à me demander « pourquoi moi ? », parce que je ne pense pas que ça mène à quoi que ce soit de bon. J’essayais de rester positif, d’aller de l’avant et de rester ouvert à l’avenir. Autant que possible. :
LFB : Le titre de l’album, Lost in Another World, évoque des réalités parallèles. Est-ce que le titre est arrivé tôt dans le processus, ou seulement une fois la musique terminée ?
JEF : En fait, il vient d’une phrase dans les paroles d’un des morceaux. Je suppose que ça résume assez bien le disque, parce que ce que j’ai vraiment ressenti, c’est que j’avais accidentellement emprunté une route secondaire vers une version parallèle de ma vie. Tout ce que je connaissais suivait son cours, sur ces rails, et pour une raison quelconque, je m’étais retrouvé coincé dans cette réalité parallèle.
Et c’est terrifiant. C’est une sorte d’environnement étranger, et tu es comme déconnecté de tout ce que tu connais et de tout ce qui compte pour toi. Et c’est un endroit où je ne veux pas retourner.
Quand j’y étais, j’essayais simplement de comprendre comment m’en échapper et comment retrouver ma vie normale. Ça me donnait l’impression d’être dans une capsule qui flottait autour de la Terre, ou quelque chose comme ça. Comme si tu te retrouvais dans un environnement complètement étranger, sans parvenir à voir de chemin évident pour rentrer chez toi.
LFB : Tu as décrit l’album comme une capsule temporelle. Est-ce que c’est difficile de conserver puis de revisiter une version aussi précise de toi-même, ou est-ce que ça t’apporte plutôt du réconfort aujourd’hui ?
JEF : Je ne dirais pas que ça m’apporte du réconfort, non. Je ne suis pas encore complètement sorti de tout ça. Pour l’instant, je n’ai plus de traitement, mais je suis davantage susceptible de faire une rechute. Donc je fais des prises de sang tous les mois. Et j’ai constamment ce rappel : je dois retourner à l’hôpital et, quand tu franchis les portes, tu te dis : « Oh putain, te revoilà dans cet endroit. »
Et pour être honnête, écouter l’album me ramène aussi là-bas. Je ne m’en étais pas vraiment rendu compte, parce que ça fait maintenant plus d’un an. Mais en reparler et revivre tout ça, c’est assez… déclencheur, pour employer le terme qui convient.
J’en suis à un stade où j’essaie presque de laisser tout ça derrière moi et de prendre mes distances avec cette période, mais cette interview m’y ramène en quelque sorte.
LFB : Est-ce que la musique permet, selon toi, de conserver le souvenir d’un moment de vie d’une manière différente des photos ou de l’écriture ?
JEF : Je pense que oui. Je pense que la musique touche à une forme de langage que les mots et les images ne peuvent pas atteindre. Et sans vouloir devenir trop mystique, je pense qu’il existe toutes sortes de façons dont les êtres humains communiquent entre eux et avec l’univers que nous ne comprenons pas encore.
Et j’ai l’impression qu’il y a quelque chose dans la musique, dans les différentes fréquences et dans la physique qui se cache derrière, une sorte de magie quelque part, et je suis vraiment incapable de l’expliquer davantage que ça.
Mais oui, je pense qu’elle peut atteindre des endroits auxquels le langage n’a pas accès, et je pense que c’est pour ça qu’elle est si puissante. Elle peut aussi traverser les frontières culturelles et tout ce genre de choses.
J’ai l’impression qu’il y a quelque chose de spécial, qui reste toujours légèrement hors de portée, et c’est pour ça que la musique est constamment fascinante.
LFB : Est-ce qu’il y a un morceau du disque auquel tu te sens particulièrement attaché aujourd’hui ? Et qu’est-ce qui le rend différent des autres ?
JEF : Je pense que celui que je choisirais, c’est probablement Here Today, qui est le quatrième morceau, je crois. C’est une mélodie assez jolie, plutôt mélancolique, et l’intention derrière ce morceau, c’était qu’après ma première cure de chimio, ma femme, mon petit garçon et moi, on est simplement partis à la campagne, en dehors de Londres.
On est juste allés se promener. Il faisait très beau, il y avait de grands champs, des arbres, et on s’est assis sous un arbre pour faire un petit pique-nique. Et j’ai été absolument bouleversé, complètement abasourdi par la beauté et la simplicité du moment : les arbres, la nature, le fait d’être avec les gens que j’aime.
Cette sensation était tellement forte. C’est quelque chose auquel j’essaie de m’accrocher : cette sorte de clarté presque absolue sur ce qui est important et ce qui ne l’est pas dans ce monde.
Et il y a aussi, dans ce morceau, une certaine tristesse, parce que je ne savais pas combien de fois encore je pourrais être là pour vivre ce genre de moments. Et je pense que ça résume assez précisément ce que je ressentais à l’époque.
LFB : Tu as travaillé sur des albums qui ont beaucoup compté dans l’histoire de la musique. Qu’est-ce qui, selon toi, fait vraiment la différence dans le travail d’un producteur, mais qu’on ne perçoit pas forcément de l’extérieur ?
JEF : Je pense que ce que j’aime là-dedans, c’est que ça reste encore vraiment mystérieux. Tu peux penser que tu as tous les ingrédients parfaits, les meilleurs possibles, et malgré ça, tout peut ne pas fonctionner et ne pas donner un grand disque. Et parfois, c’est un peu brouillon, un peu chaotique, et c’est justement là que tu fais la meilleure chose. C’est assez imprévisible.
J’aime être adaptable et flexible face à une situation, et j’ai accumulé suffisamment d’expérience et de compétences pour être capable de comprendre ce qui doit se passer dans une situation donnée et faire en sorte que ça fonctionne.
Une grande partie du travail consiste presque à créer un espace dans lequel les gens se sentent suffisamment à l’aise et en sécurité pour être vulnérables et laisser libre cours à leur créativité. Et au fond, ça tient presque simplement au fait d’être quelqu’un de bien et de réussir à créer un lien humain avec quelqu’un.
Encore une fois, ce n’est pas vraiment une question de matériel ou de compétence musicale. Ce n’est pas ça. Ces choses peuvent aider en cours de route, pour combler certaines lacunes, mais je pense que l’essentiel, c’est d’être capable de créer un lien avec les gens.
LFB : Une fois que le contexte autour de cet album sera passé au second plan, qu’aimerais-tu que les gens retiennent avant tout de la musique ?
JEF : Quand on a commencé à parler de sortir l’album, je ne voulais pas en faire un album sur l’hôpital. Ça me faisait un peu peur qu’il soit trop centré là-dessus. Mais ensuite, en le réécoutant et en en parlant, je me rends compte que c’est vraiment ce qu’il est. C’est le contexte dans lequel il a été créé, et c’est aussi ce dont parlent les paroles. Je ne peux pas vraiment ne pas en parler, d’une certaine manière. C’est comme ça.
Et je suppose que le parcours que j’ai traversé peut intéresser les gens, dans cette mesure là. J’espère simplement qu’ils écouteront le disque et qu’ils l’apprécieront, et que ce sera peut-être aussi une façon d’entrevoir ce que représente un tel parcours.
Parce que ce genre de chose, malheureusement, nous attend tous à un moment ou à un autre. Tu vois ce que je veux dire ? Que ce soit pour nous-mêmes ou des proches. Malheureusement, ça fait partie de la vie. Personne n’est invincible, et personne n’en sort vivant, après tout.
LFB : Et pour finir, est-ce qu’il y a un disque, un livre ou un film que tu as vraiment aimé récemment et que tu aimerais nous faire découvrir ?
JEF : Il y a quelques jours à peine, je suis allé voir Arco avec mon petit garçon. C’est un film français, je crois, un film d’animation. J’ai vraiment beaucoup aimé, je l’ai trouvé génial.
C’est assez déprimant parce que c’est assez proche de ce vers quoi le monde se dirige réellement, mais en même temps, ça imagine une porte de sortie pour les générations futures, qui pourraient peut-être réussir à inverser la tendance.
Je suis un grand fan de Miyazaki et de tout ce qui vient du Studio Ghibli, et je trouve que le film touche un peu à cet univers-là.

La Face B : I’d like to start by talking about how this record came together. When did it first start feeling like this was becoming a proper album rather than just fragments or a personal notebook?
James Ellis Ford : So, I got diagnosed with leukaemia Christmas 2024-2025, and I had four rounds of chemo. I had a big period before that where I was going to be diagnosed, etc, and basically when you have the chemo, you have a period where you have the drugs and then a period afterwards where your immune system goes to zero and you're susceptible to catching viruses and bacteria, so they keep you in an isolated room essentially. It's called neutropenia. The second time I didn't get sick and I kind of came out of, I suppose, being ill since Christmas and had like a twenty-day period, maybe less, like fifteen-sixteen days where I was just sort of alone in a small room and it's all white and hospital. Some nurses come in and out and my wife came to visit me and apart from that, nothing. And I basically felt the urge to do something to make myself feel better and connect myself to the world that I used to know of making music the whole time.
And so I got my wife to bring me a laptop and a microphone and I just sat every day for two weeks, and made the whole album, start to finish, lyrics and everything. I was sending it to friends and family, to my dad, to Jas from SMD (James Anthony Shaw from Simian Mobile Disco, editor’s note), and a few other people and getting some feedback. But really I was just trying to elevate my own mood and make myself feel better and tell myself I'll get through this. And there's some messages to my wife and my little boy. And that was it, really, for me, honestly.
And then later down the line, sort of almost after the chemo had ended, I sort of listened back to it and sent a bunch of it to my managers and whatever. And they were like, hey, there's an album here. And I kind of arranged it into an order and sent it out to a few labels and that was it. And then I almost kind of went back into it and started to play with it and add things. But I kind of got scared and decided that it was better as a document, almost, a photograph of a journal of a period of time in my life. Then I got someone else to finish off the mix and that was it.
LFB : Did it feel cohesive as you were making it or only afterwards?
JEF : It never felt easier to make music, in a way, because I just had all this stuff to think about and write about. And I was just excited to even be able to do it, when I was just in the moment, really. And I suppose it was a big form of escapism as well, you know, just in the little music tunnel, away from blood results and beeping machines and whatever. And it was wonderful. I loved doing it.
LFB : As a producer who spent years shaping other artists' records, what changes when you're making music entirely for yourself?
JEF : It's harder, I think, to make music on your own. I think when I'm looking at someone else's music, I can easily think of, like, oh, this is how I would change it. This is the best vocal take. This is the best performance. You know, you need to change this, this and this. When it's yourself, you're sort of inside it in a way that it's really hard to understand what it is in the moment. So the only way that I've been able to get beyond that is to just sort of make it and go, oh, that's good enough, and leave it. And then in a few weeks, look back at it and go, oh, that one's cool, and that one's shit. Do you know what I mean? And do it like that.
So I'm almost looking at it like I would someone else's music. But on this album, it was done so quickly that that wasn't really a problem. It was just like, you know, there was no filter or anything. It was just like that, and it came out in one go. So it wasn't, I didn't have any of the normal kind of thought barriers you put on yourself to finish things, the imposter syndrome or whatever it is. I was just like, had no boundaries, and I just did it as it was, which was refreshing, I suppose, for me.
LFB : You've talked about working very instinctively on this record without filtering ideas. As someone used to editing and refining other people's work, was that difficult to trust?
JEF : Yes. I still find it difficult when it's your own, like, I trust myself, again, with other people's records. But when it's your own, you know, I don't think anybody likes the sound of their own voice, do they? I don't know. I definitely don't. And so it's sort of like a version of watching yourself on camera or listening to yourself speak, and it's hard to get beyond that, honestly, you know what I mean? And go, this is worth people hearing, you know. But I don't know, I think maybe because it was quite special circumstances on this one, again, like I say, I didn't really have to think about that too much.
I think from where I'm sitting now, it'd be hard to write like that again. Maybe it won't be, but I sort of look at the titles or listen to the lyrics or even just have to talk about it. It's a bit almost like it makes me wince a little bit because it's so direct and so unfiltered. You know, I think naturally I would try and put a bit more of a mysterious spin on it if I was writing it now. Or maybe I wouldn't just write the same things. But in that moment, it seemed like what I wanted to say.
LFB : And since you worked quite quickly on this one, do you think that in the future, as a producer, you will trust first takes more easily?
JEF : I try to do that anyway as a strategy because I always say that I work as fast as the project will allow. Some people have a complicated, slow process and you have to respect that. But even still, that sometimes makes me feel impatient because I do think that the photograph analogy works quite well for me because I feel like if you do it quickly, you're capturing the moment. The more time you spend on it, you're photoshopping it and you're airbrushing it and you're actually moving further away from the humanness of it. Because everyone's instinct is to make things better or more in time or in tune.
And actually, especially in the world that we're walking into with AI, I think the wonkiest human, most human bits and the rawest bits are actually the most valuable bits. So, yeah, I think always, it's often the singer will be like, oh no, I can do it better than that. But like I remember, that was great, let's just do that and move on.
LFB : You made the album with a very limited setup in one environment. Did these limitations end up clarifying what is actually essential for you in making music?
JEF : Yeah, I think in a way it was liberating because, I've got 20 old years of collecting synthesizers and compressors and microphones and blah, blah, blah. And I've got a room full of it in my house, which is amazing. I'm very grateful for that. But to suddenly make a record and not have access to any of that stuff was an eye-opener for me because it kind of made me realize that it's not about... I kind of knew this anyway, but it's not about equipment and it's not about, oh, I can't finish it if I don't have the right microphone etc. It's like, actually, that stuff doesn't matter. That stuff is that important, but the, you know, the song, and the intent, and the feel behind it and all of that sort of stuff, you can record it with anything and it doesn't really make any difference to the listener, I think.
LFB : So it did force a different kind of creativity?
JEF : Yeah, 100%. And even within the laptop, you can do so much. So I just stuck to, like, one sort of drum machine sort of set of sounds, one kind of sort of sample of synth set of sounds and the microphone, and just did the whole thing like that. A lot of the times we're producing, I think it is about designing a process, and I do that for other people quite a lot. Like, hey, we're just going to do this, really capture the sound of the room and it'll just be these instruments or, hey, we're going to do this really electronic thing.
You know what I mean? It's like you're designing what the record will sound like before you even make any sound. And that kind of happened to me on this record, but just, the universe made me do it that way. I had no choice, and looking back at it, it was a good thing.
LFB : I guess it was strangely more liberating than frustrating, right?
JEF : It was definitely liberating. Almost to the point where I wonder if to write again, I'm going to need... Obviously, I don't want to go back to being ill, but maybe the kind of isolation and the limitation is something that helps me creatively more than I realize.
LFB : One thing that stood out in the process was how often boredom is mentioned. What does boredom do creatively that inspiration doesn't?
JEF : I think boredom is hugely undervalued in the modern world. I don't think anyone is bored as much as they used to be. And I think you have to almost actively cultivate boredom, you know? And again, that's something that's easy to say, but not easy to do.You know, I'm terrible at looking at my phone. I've got a little boy, and he's like, Oh, I'm bored. It's like, you know, good.
We want you to be bored because the technical bit behind it is that's when your default mode network in your brain activates, and, you know, you can access creativity in a different way. And that's why you get ideas in the shower. That's why you get ideas when you're walking.
And it's so easy just to have this constant sort of dopamine-led sort of stimulation from the phone or from listening to something constantly or whatever. I was hugely bored in the hospital, almost to the point of, like, I'm going to go fucking mad in here unless I do something, you know? And it's hugely valuable, I think.
LFB: Did that period change the way you listen?
JEF : I suppose. There's often a thing, definitely in production and music, where there's, like, a zoom effect, and you can be very zoomed in on one specific small element or one specific version of something or a sound or a performance, and that's everything, and you sort of can't see everything outside of it. I think a skill of, often, a producer is to be able to be there but then pull out and actually look, is this whole thing worthwhile or do we just ditch this and try something? Where are we putting our energy? Is this the right place to be concentrating on?
So there's that sort of close zoom and far zoom thing that I think is a huge part of making music or making anything. But yeah, I suppose in that moment I was very zoomed in to the detail of sounds and stuff because, obviously, it was all on headphones as well, so that kind of, like, I think you make different music when you're on headphones than if you're listening out of really loud speakers, for instance. You make different choices, obviously.
LFB : There’s a surprising brightness and immediacy in parts of the record. Was it something you were aiming from the start or something that emerged naturally?
JEF : I think I was almost surprised when I listened back how kind of, like, bright and some kind of light some of it is. But I think the way I can explain that is that I was trying to cheer myself up. I made a kind of dance song and I made some like quite sort of almost poppy sounding things in a way to sort of lift my mood.
There are some kind of darker, more sort of existential dread songs but I didn't, both in the music and also in my head, I didn't really wallow, didn't want to wallow in doom and despair and why me because I don't think it leads you anywhere good. I was trying to be positive and move forward and be open to the future. As much as anything.
LFB : The album's title, Lost in Another World, suggests parallel realities. Did it come early or after the music was finished?
JEF : Well, it came out of a lyric in one of thesongs. It sort of sums up the record, I suppose, because how I honestly felt was that I had accidentally taken a side road into a parallel version of my life and everything I knew was going along these rails and I, for some reason, was stuck in this side version of reality. And it's terrifying, it's sort of alien and you're sort of disconnected from everything that you know and that you kind of value. And it's a place that I don't want to go back to.
When I was there, I was just trying to wonder how I could escape and how I could get back to my normal life. And it sort of made me feel like I was in a capsule floating around the Earth or whatever that is. It’s like you're in this alien environment and you can't see an easy path to get home.
LFB : You've described the album as a time capsule. Is there anything challenging about capturing and revisiting such a specific version of yourself or is it more something that brings you comfort now?
JEF : I wouldn't say comfort, no. I'm still not fully through. I'm not having any more treatment for the time being but I'm more susceptible to it relapsing. So I'm having my blood taken every month. And so I've got this constant reminder, I have to go back into the hospital and when you walk through the doors it's like, oh God, you're back in that place again.
And to be honest, listening to the album sort of takes me back there as well and I hadn't really realised because it's over a year ago now so kind of talking about it again and reliving it, it is kind of triggering for want of a better word.I'm at a point where I'm trying to almost leave it behind and step away from it but this is kind of pulling me back.
LFB : Do you think music can preserve moments of life in a different way from photographs or writing?
JEF : I think so. I think there is a language that music touches on that words can't and images can't and there's something without getting too cosmic, that you can - there's lots of ways that humans communicate that, you know, with each other and with the universe that we don't understand yet. And I feel like there's something in music, in the different frequencies and the physics behind it, there's some magic in there somewhere and I really can't explain it any further than that.
But, yeah, I think it can get to places that language can't, and I think that's why it's so powerful, and it can cross cultural boundaries and all of those things. I feel like there's something special that is always just slightly out of reach, and that's why it's constantly interesting.
LFB : Is there a song on the record that feels especially close to you now and what makes it stand out?
JEF : I think the one I would pick is probably this one called Here Today, which is like track four or something. It's quite a pretty sort of melancholy melody and the intention behind it was that, like, after my first round of chemo, me and my wife and my little boy, we just sort of went out into the countryside, out of London, and just quite simply just went for a walk and it was a beautiful day, just open fields and tree and we sat under a tree and had a little picnic and, you know, I was just, like, absolutely destroyed, like, floored by just the beauty and the simplicity of just trees and nature and being with my loved ones, and that feeling was so powerful.
It's something that I'm trying to hold on to, that kind of almost clarity of what's important and what isn't important in this world, and also in that song there's a sort of sadness that I didn't know how many more times I would be able to be there for those moments, and I think that kind of, like, sums up how I was feeling pretty concisely.
LFB : You’ve helped shape some hugely influential records. Looking back, what do you think great producers actually do that people outside the studio often misunderstand?
JEF : I think the thing I love about it is it is still unknowable, really, you can think you have all the great and perfect ingredients and it can not come together and not be, like, a great record and sometimes it's a bit messy and a bit chaotic and you make the best thing, it's quite unpredictable. I feel like I enjoy and I like being sort of adaptable and flexible to a situation and I built up enough kind of experience and skills to be able to figure out what needs to happen in any particular situation and make it work.
It's almost creating a space where people feel kind of comfortable and safe enough to be vulnerable and be creative, that's a huge part of it. And that's almost just down to being a decent person and connecting with someone on a human level, and it isn't like, again, it's not really about equipment or, musical skill, it's not that sort of stuff. Those things help along the way to fill gaps, but it's more about being able to connect with people, I think.
LFB : Once people stop focusing on the circumstances about this album, what do you hope they are left hearing in the music itself?
JEF : When we were first talking about putting it out as a record, I didn't want to make it a hospital album, I was a bit scared of it being too focused on that thing but then listening back to it and talking about it, it's like it very much is, that's the context of how it was made and what the lyrics are about and I can't really not talk about it in a way, it just is and I suppose maybe it's interesting to people the journey that I've been through in that respect.
I just hope people listen to it and enjoy it and maybe it's an insight into that process because this kind of thing, unfortunately, is coming for everybody at some point, do you know what I mean, if it's with yourself or with relatives. Unfortunately, it's going to be, nobody's invincible, nobody gets out alive to this day.
LFB : Last but not least, do you have a record, a book or a film you really loved lately and would like to share with us?
JEF : Just a few days ago, I went to see Arco with my little boy. It is a French film I think, like an animated thing. I actually really loved that, I thought it was great. It’s quite depressing because it's quite true to where we're actually heading in the world but then it also sort of painted a way out for a future generation that could maybe kind of turn this thing around. I'm a big fan of the sort of Miyazaki, those Studio Ghibli stuff and it kind of touched on that world a bit.
© Crédit photos : Cédric Oberlin